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Rêves de santé – CLARISSE VAN TICHELEN – « Ce n’est pas juste une question d’accès financier »


Santé conjuguée n°98 - mars 2022

Économiste, elle a réalisé en 2019 une étude pour le compte de l’Institut wallon de l’évaluation de la prospective et de la statistique (IWEPS). Il s’agissait d’évaluer les mesures prises dans le cadre du plan de lutte contre la pauvreté, et parmi celles-ci les politiques de soutien aux maisons médicales : dans quelle mesure améliorent-elles l’accès aux soins de santé de première ligne des personnes précaires en Région wallonne ?

Quand on parle de maison médicale, tout le monde n’a pas la même chose en tête : une structure de première ligne qui fonctionne au forfait, une structure affiliée à la Fédération des maisons médicales, une structure agréée par la Région wallonne… Dans mon étude, j’ai repris comme critère le fait d’être soit une structure qui fonctionne au forfait soit d’être agréé par la Région wallonne. La grande majorité des personnes vont chez un médecin généraliste, que j’appelle dans l’étude « médecin généraliste classique » ; ça veut dire un médecin qui fonctionne à l’acte et qui soit travaille tout seul, soit est dans une pratique de groupe (mais qui n’est pas une maison médicale). Puis il y a une minorité de personnes, mais quand même un nombre conséquent, qui se soignent soit en maison médicale au forfait soit en maison médicale à l’acte. Un peu plus de 120 000 personnes sont en maison médicale au forfait, et 44 000 en maison médicale à l’acte [1].

Une des grandes questions de l’étude était de savoir si les maisons médicales attirent plus de personnes précaires par rapport à la pratique à l’acte classique. Ce que l’on peut remarquer, c’est qu’en effet les maisons médicales au forfait ont une patientèle nettement plus précaire que la moyenne wallonne, et les maisons médicales à l’acte aussi, mais de manière moins forte. Le forfait joue un rôle, mais il n’est pas indispensable et il n’est pas suffisant. D’autres types de mécanismes et d’activités que les maisons médicales mettent en place et permettent de faciliter l’accès aux soins. Ce que l’étude a montré, c’est que le fait qu’on ne paie pas la consultation facilite grandement l’accès aux soins pour les personnes précaires, c’est évident, mais la question de l’accessibilité financière va bien au-delà de simplement ne pas payer sa consultation chez le médecin généraliste en maison médicale. Vous avez un psy, un kiné, une assistante sociale qui sont là aussi souvent gratuitement ou à prix très réduit par rapport à la moyenne classique. Vous avez une attention vraiment particulière aux prescriptions de médicaments par exemple, on va faire attention à prescrire des génériques, à ne pas prescrire trop de médicaments. Il y a une série de choses qui font que globalement la facture à la fin du mois pour les soins de santé est moins importante. En milieu rural, le fait que les maisons médicales soient des pratiques de groupe, cela amène moins de déplacements et pour des personnes qui doivent compter les kilomètres qu’elles font en voiture parce que l’essence coûte cher ou qui dépendent des horaires de bus, etc. c’est clair que c’est plus facile. La question était de savoir, comme les maisons médicales sont dans des quartiers plus précaires, si c’est juste leur localisation qui explique qu’elles ont des patients précaires ou si c’est leur façon de fonctionner. L’étude montre que c’est bien le modèle maison médicale, qu’il soit à l’acte ou au forfait de manière encore plus spectaculaire, qui attire des personnes précaires dans ces structures. Pourquoi ? J’ai pu montrer que l’accès aux soins est facilité d’une façon multidimensionnelle, que ce n’est pas juste une question d’accès financier, même si ça reste un critère prépondérant. Une série d’autres choses permettaient vraiment d’améliorer l’accès aux soins. J’ai parlé de la multidisciplinarité, il y a l’accueil aussi. L’accueil en maison médicale, ce n’est pas simplement un secrétariat médical, c’est un véritable lieu de soins et d’écoute.

Déterminants de santé

L’état de santé d’un individu est influencé par des facteurs biologiques (patrimoine biologique et génétique), par l’offre en soins de santé, mais surtout par les déterminants sociaux (dont l’impact est évalué entre 70 et 80 % selon les études). Il s’agit par exemple du niveau de revenus du patient, de son statut social, des réseaux dont il bénéficie, de son niveau d’éducation, de son emploi et de ses conditions de travail, de son environnement, de ses habitudes de santé, de ses capacités d’adaptation, de son genre et de sa culture. Les déterminants de la santé interagissent entre eux et engendrent des conditions de vie qui influent sur la santé. Les maisons médicales ont dès leur origine pris en compte ces déterminants de la santé.

Clarisse van Tichelen adresse également quelques recommandations au gouvernement wallon. Elles concernent principalement la politique publique de soutien aux associations de santé en Région wallonne. Ce que montre mon étude, c’est que cette politique-là est plutôt pertinente. C’est important qu’elle continue à fonctionner avec une enveloppe ouverte : dès qu’une structure, dès qu’une maison médicale satisfait aux critères, elle va recevoir le financement. On n’est pas dans une enveloppe fermée où on se dispute les financements quand plus de maisons médicales se créent. Et aussi il y a une question de mieux promouvoir la politique de la Région wallonne : beaucoup de pratiques de groupe à l’acte ne la connaissent pas alors qu’elles pourraient entrer dans les critères ou modifier un peu leurs pratiques pour y répondre et donc améliorer l’accès aux soins. Ce que montre la recherche, c’est que les critères de la politique sont plutôt bien ciblés en termes d’accès aux soins. Autrement dit, si une structure répond aux critères de la politique, elle va a priori améliorer son accès aux soins pour les personnes précaires. L’objectif est que le rapport ne reste pas dans un tiroir. Malheureusement, on est dans une configuration assez spécifique où la commande et l’évaluation venaient du ministre-président alors que la politique dépend du ministre de la Santé… Le commanditaire de l’évaluation n’est pas celui qui peut mettre en œuvre les recommandations. Mais j’espère, comme j’ai co-construit cette recherche avec les acteurs de terrain, qu’eux s’emparent du rapport pour influencer la politique de la Région wallonne.

Accès à la santé

La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 précisait déjà que toute personne a droit « à un niveau de vie suffisant pour sa santé et son bien-être et celui de sa famille, y compris la nourriture, l’habillement, le logement et les soins médicaux et services sociaux nécessaires ». Le système de Sécurité sociale mis en place en Belgique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale a considérablement amélioré la couverture des risques encourus par les citoyens en cas de maladie ou d’invalidité. Il n’empêche qu’il n’a pas levé tous les obstacles à l’accès aux services de santé.

Dès sa création en 1964, le GERM fait de l’accès aux soins un leitmotiv de son projet d’organisation médico-sanitaire qui doit « tendre à supprimer tous les obstacles (financiers, psychologiques, sociaux et autres) ». En 1980, les statuts de la Fédération des maisons médicales stipulent de même que le but principal poursuivi est la promotion d’une médecine de base accessible à tous, « tant au point de vue culturel que financier ». Un thème qui sera repris par la suite dans les versions successives de la charte et des cahiers de revendications politiques de la Fédération. Tous ces documents insistent sur le fait que l’accès aux services de santé n’est pas seulement une question financière, mais que les obstacles peuvent être d’ordre culturel, géographique, psychologique, etc. La Fédération préfère du reste parler d’accès à la santé et non pas uniquement de l’accès aux soins. En effet, le but poursuivi est la santé du patient et les soins ne sont qu’un moyen parmi beaucoup d’autres pour y parvenir. Le droit à la santé pour tous passe essentiellement par des interventions sur les déterminants de la santé et donc par des politiques portant sur les revenus, le logement, l’emploi, l’éducation, l’aménagement des espaces, etc.

Notes

[1C. Van Tichelen, « L’IWEPS évalue les maisons médicales », Santé conjuguée n° 88, septembre 2019.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°98 - mars 2022

(Re)créer des espaces politiques

Tel est l’objectif des patients et soignants qui ont expérimenté l’outil « porteur de paroles », une technique d’animation en éducation permanente pratiquée à l’occasion des quarante ans de la Fédération des maisons médicales.
- Pauline Gillard

L’histoire, un outil de formation

En engageant public, soignants, patients et partenaires à se situer sur une ligne du temps ou en évoquant des événements fondateurs du mouvement et de l’histoire du pays, les animatrices de la Fédération les invitent à garder l’œil sur le rétroviseur.
- Sophie Bodarwé

Quels défis pour le mouvement ?

Depuis la création de la Fédération, le nombre de maisons médicales, de professionnels et d’usagers n’a cessé d’augmenter et le contexte politique, social et économique a fortement évolué. Les enjeux d’hier ne sont plus (tous) les mêmes aujourd’hui. Un groupe de soignants et de patients a identifié quelques défis prioritaires que le mouvement des maisons médicales devrait relever dans les prochaines années.
- Pauline Gillard

Introduction n°98

Des rencontres, des échanges, des histoires… en quarante ans nous en avons accumulé ! Quatre décennies de lutte pour une vision de l’organisation des soins de santé dans notre pays, peut-être même pour une vision de l’organisation(…)

- Rudy Pirard

Ligne du temps : De A à Z – Histoire(s) du mouvement des maisons médicales

Ces dénicheuses de pépites, ces voyageuses dans le temps sont Marie-Laurence Dubois (Valorescence) et Annette Hendrick (ORAM). Leur inventaire et le classement des documents de la Fédération préparant la démarche historique proprement dite, pour laquelle elles(…)

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Rêves de santé

Le journaliste Matthieu Cornélis a interviewé une vingtaine de personnalités qui ont fait et font encore le mouvement des maisons médicales. Un recueil sonore qui contribue à l’oeuvre de mémoire et de transmission.
- Pascale Meunier

Rêves de santé – JACQUES MOREL – « C’est la société qui est malade »

Premier secrétaire général de la Fédération, il s’y est impliqué durant une trentaine d’années tout en pratiquant la médecine générale dès la naissance des maisons médicales. Comment définir ces centres de santé d’un genre nouveau ?
- Jacques Morel

Rêves de santé – NATACHA CARRION – « Le projet de la maison médicale, c’était le rêve devant ma porte »

Médecin généraliste durant une trentaine d’années à la maison médicale Bautista van Schowen à Seraing, elle a avant cela exercé son métier au Chili, jusqu’à ce que l’arrivée du général Pinochet bouleverse sa vie… Elle raconte les débuts du mouvement des maisons médicales en Belgique et le contexte dans lequel est née la Fédération au début des années 1980.
- Natacha Carion Osorio

Rêves de santé – RI DE RIDDER – « Un système qui n’est pas efficient »

Il a créé l’une des premières maisons médicales en Flandre, où il y a travaillé durant plus de vingt ans. Il a ensuite dirigé l’Inami, l’Institut national d’assurance maladie invalidité. Aujourd’hui, il conseille le ministre fédéral de la Santé publique. Il connait très bien le système belge de santé et ne manque pas d’idées pour le dépoussiérer.
- Ri de Ridder

Rêves de santé – MICHEL ROLAND- « Notre modèle structuré est devenu le modèle belge »

Il a créé l’une des premières maisons médicales à Bruxelles, mais cet amoureux des sciences dures a aussi développé des logiciels originaux qui ont placé la Fédération à l’avant-garde de ce secteur.
- Michel Roland

Rêves de santé – JEAN-MARIE LÉONARD – « Penser la santé autrement »

Comme permanent syndical dans la région de Charleroi puis comme secrétaire fédéral au SETCa – le syndicat des employés des techniciens et des cadres –, il a vécu l’évolution du secteur de la santé et la naissance des maisons médicales.
- Jean-Marie Léonard

Rêves de santé – BRIGITTE MEIRE – « Mutualiser nos forces »

Infirmière, elle était au front lors des négociations des accords du non-marchand. Elle a ensuite œuvré à la création d’une délégation syndicale pour les travailleurs du mouvement des maisons médicales, un mouvement autogestionnaire, ce qui a soulevé quelques questions. Son engagement syndical a débuté à l’hôpital.
- Brigitte Meire

Rêves de santé – MONIQUE BOULAD – « On nous appelait les petits médecins »

Nous avions vraiment envie de rompre avec la médecine libérale que nous trouvions beaucoup trop commerciale. Nous voulions travailler en groupe, ce qui était à l’époque tout à fait nouveau. On s’est mis dans des quartiers(…)

- Monique Boulad

Rêves de santé – PIERRE DRIELSMA – « Une arme redoutable pour le changement social »

Médecin généraliste liégeois, il a participé à la conquête du paiement au forfait. Au début des années 1980, il est engagé à la maison médicale Bautista Van Schouwen, à Seraing, et vite embarqué dans un groupe de réflexion qui entend instaurer ce système en Belgique.
- Pierre Drielsma

Rêves de santé – BERNARD VERCRUYSSE – « Le pouvoir est fondamental »

Ses patients l’appellent Sakal docteur, docteur barbu en turc. Sa pratique durant quarante ans en maison médicale dans le quartier Nord de Bruxelles a certes nécessité un stéthoscope, mais aussi de bonnes oreilles.
- Bernard Vercruysse

Rêves de santé – ISABELLE HEYMANS – « Cette transition, on l’a réussie ensemble »

Elle a travaillé comme médecin généraliste en maison médicale dans la région liégeoise et à la Fédération pendant seize ans. D’abord chargée de mission pour la cellule politique, puis chargée de projet au service d’études, et enfin secrétaire politique et secrétaire générale.
- Isabelle Heymans

Rêves de santé – CORALIE LADAVID – « L’éducation permanente, c’est une philosophie »

Assistante sociale à la maison médicale Le Gué, elle a été ensuite secrétaire politique de la Fédération. Aujourd’hui, elle est échevine à la ville de Tournai en charge du logement, de la participation citoyenne, de l’égalité des chances et de la solidarité internationale.
- Coralie Ladavid

Rêves de santé – RUDY PIRARD – « Celui qui connait le mieux sa situation, c’est le patient »

Assistant social à la maison médicale du Laveu, à Liège, voilà quinze ans qu’il s’implique dans le secteur. Il a été le président de l’intergroupe liégeois des maisons médicales et aujourd’hui celui de l’organe d’administration de la Fédération. Au cœur de son travail : les inégalités sociales, le travail communautaire, la place du patient et l’autogestion.
- Rudy Pirard

Rêves de santé – CLARISSE VAN TICHELEN – « Ce n’est pas juste une question d’accès financier »

Économiste, elle a réalisé en 2019 une étude pour le compte de l’Institut wallon de l’évaluation de la prospective et de la statistique (IWEPS). Il s’agissait d’évaluer les mesures prises dans le cadre du plan de lutte contre la pauvreté, et parmi celles-ci les politiques de soutien aux maisons médicales : dans quelle mesure améliorent-elles l’accès aux soins de santé de première ligne des personnes précaires en Région wallonne ?
- Clarisse Van Tichelen

Rêves de santé – MICKY FIERENS – « Chaque personne a quelque chose à apprendre aux autres »

La Ligue des usagers des services de santé (LUSS) est une fédération qui rassemble des associations de patients en Belgique francophone et qui porte la parole des usagers des services de santé. Ses missions : œuvrer pour l’accès à des soins de qualité pour tous et valoriser la participation des usagers aux politiques de santé. Micky Fierens en est membre fondatrice, elle en fut aussi la directrice pendant vingt ans.
- Micky Fierens

Rêves de santé – HÉLÈNE DISPAS – « Tout ce que l’on fait est politique »

Médecin généraliste à la maison de santé Potager, à Saint-Josse-ten-Noode, elle est également conseillère santé pour le parti Ecolo-Groen au parlement fédéral. Précédemment, elle était membre du bureau stratégique de la Fédération.
- Hélène Dispas

Rêves de santé – ISABELLE DECHAMP – « La première ligne de la première ligne »

Les maisons médicales, ce sont des équipes pluridisciplinaires de médecins généralistes, kinés, infirmières, parfois dentistes ou autres spécialistes. Attention à ne pas oublier l’accueil ! Isabelle Dechamp, entrée en 1996 à la maison médicale Le Gué (Tournai), présente ce métier méconnu.
- Isabelle Dechamps

Rêves de santé – AUDE GARELLY – « Rester puriste ou s’ouvrir »

Il y a quelques années, la Fédération initiait un projet important, celui des critères de membres. Ceux-ci ont été actualisés, clarifiés et rendus plus opérationnels. Ce chantier a été confié à une consultante qui s’est immergée dans le mouvement.
- Aude Garelly

Rêves de santé – FANNY DUBOIS – « Un système qui gère des maladies plutôt que de prévenir la santé »

L’actuelle secrétaire générale de la Fédération des maisons médicales chérit la Sécurité sociale, une Sécurité sociale cependant mise à mal, notamment par des logiques néolibérales.
- Fanny Dubois

Rendez-vous en 2062 !

L’histoire de la Fédération des maisons médicales ne se termine pas au quarantième chapitre. Que lui réservent les années à venir ? Quels sont les enjeux qui continuent de la mobiliser ? Quels sont les nouveaux défis qu’elle rencontre ? Les questions qui la traversent et les aspirations vers lesquelles elle tend ? Sa secrétaire générale Fanny Dubois dessine les actuelles et futures grandes lignes d’attention, à l’éclairage d’un passé nourrissant. De quel bagage avez-vous hérité de vos prédécesseurs pour développer le futur du mouvement ?
- Fanny Dubois, Pascale Meunier

Accélération

L’expérience fondamentale de la modernité, c’est une gigantesque accélération du monde et de la vie, et pourtant, la société n’a jamais été autant en pénurie de temps. Plus nous tentons de gagner du temps, moins nous en avons.
- Dr André Crismer