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Accélération


Santé conjuguée n°98 - mars 2022

L’expérience fondamentale de la modernité, c’est une gigantesque accélération du monde et de la vie, et pourtant, la société n’a jamais été autant en pénurie de temps. Plus nous tentons de gagner du temps, moins nous en avons.

Ce mal touche de nombreux soignants et tant de nos patients. Nous courons, nous courons et nous avons de moins en moins de temps. Hartmut Rosa, philosophe et sociologue allemand, a consacré un essai à cette question1 il y a dix ans déjà. Il explore trois dimensions de l’accélération sociale.

  • Une accélération technique. Les progrès techniques ont permis à l’homme, avec le développement des moyens de transport, de parcourir le monde ; ils lui permettent à présent d’amener le monde à lui (avec des ordinateurs de plus en plus rapides). Le monde s’est réduit, l’espace est anéanti par le temps. Des pays parcourus, on ne voit que des panneaux indicateurs. Avec ces moyens de transport, on habite de plus en plus loin de son lieu de travail et on passe plus de temps dans les transports.
  • Une accélération du changement social. Il a fallu trente-huit ans entre l’invention du poste de radio et sa diffusion à la population ; pour la télévision, cela a pris treize ans ; et quatre ans pour l’internet. La société va de plus en plus vite et le temps aussi se comprime. Les modes et les biens sont éphémères. La durée des emplois (précaires), des couples, se raccourcit. Les services à la population changent, on déménage plus souvent. Les comportements électoraux sont volatiles. Jeunes et vieux vivent dans des mondes séparés, l’éducation ne se fait plus par la génération précédente, mais par les pairs, les vieux perdent leur statut. On est vite dépassé, on doit courir de plus en plus pour rester à la même position. L’immobilité se transforme en recul.
  • Une accélération du rythme de vie. Nous menons de plus en plus d’actions par unité de temps. Le temps de sommeil a diminué de trente minutes depuis 1970 et de deux heures depuis 1900. Le temps des repas (fastfood), de la communication dans les familles, le temps des funérailles se réduisent, on réduit les pauses et les temps morts, on devient multitâche, on marche, on parle, on mastique et on prie de plus en plus vite. La durée des symphonies classiques et des pièces de théâtre diminue. Les activités rapides remplacent les activités lentes (commande plutôt que préparation de pizzas). Les deadlines rythment nos vies.

L’accélération contre le sujet

L’accélération du rythme de vie motive l’accélération technique qui accélère le changement social qui augmente le rythme de vie (cercle vicieux). Les sentiments de stress et d’urgence et la rareté des ressources temporelles des acteurs individuels et collectifs constituent un puissant moteur de l’innovation technique.
L’accélération influence ce que les gens font et éprouvent, mais aussi ce qu’ils sont. On n’est plus boulanger, marié à unetelle, habitant là, mais on exerce le métier de boulanger, vivant avec elle et résidant là en ce moment : la personnalité se rétrécit, le soi devient ponctuel. Les liens sociaux et le rapport à soi se modifient. Qui nous sommes dépend de ce qu’on a été, de comment on est devenu ce qu’on est, de ce qu’on souhaite être : le rapport à soi est aussi un rapport au temps ; que devient-il dans une société qui perd son passé et dont l’avenir est devenu imprévisible ?
L’accélération est liée à la quête de la croissance et au projet du capitalisme qui rêve de vitesse et impose les cadences. « Quand le temps, c’est de l’argent, la vitesse devient un impératif absolu et incontournable pour les affaires » (Benjamin Franklin)2. L’accélération de la production est indispensable pour le remplacement des objets (jeter et remplacer plutôt que réparer ou faire réparer).
Ces accélérations sont cause de ralentissement : l’augmentation du nombre de voitures provoque des embouteillages, l’augmentation de la productivité et des rythmes de vie provoquent dépressions et chômage. Des décélérations intentionnelles apparaissent, par opposition au système ou à son service (retraites pour se ressourcer…). « Les dépressifs sont vraisemblablement aujourd’hui les sismographes les plus sensibles des mouvements présents et à venir » (Walter Benjamin)3.
Dans la modernité classique, contrairement à la société traditionnelle, chacun devait trouver sa place dans le monde, faire ses propres choix. Les changements sociaux se faisaient de génération en génération. Dans la modernité tardive (que d’autres appellent postmodernité), le monde change plusieurs fois en une génération : il faut régulièrement faire des choix, dont les possibilités explosent (le métier, la famille, la religion, mais aussi les loisirs, le bénévolat, la mutuelle, le parti, la résidence, la sexualité, la compagnie de téléphone…). On passe d’une identité permanente à une identité transitoire et fluide, aux caractéristiques fugaces. La vie n’est plus un projet étendu dans le temps, les engagements deviennent éphémères. Le temps de travail dépend des deadlines, la programmation est de plus en plus difficile. À cause de l’accélération, le projet identitaire est abandonné et donc l’idéal d’autonomie. Or l’identité est nécessaire à la cohérence du sujet. Celui-ci devient nomade : il dérive dans un océan d’options, incapable de planifier sa vie à long terme. Il cherche plus la satisfaction de ses besoins immédiats que des objectifs à long terme, il préfère le présent. Il devient difficile d’acquérir l’autonomie et d’être le coauteur de sa propre vie. La vie perd sa direction et devient un mouvement agité.
Avec la perte de croyance en la capacité de modifier le futur, on débouche sur une immobilité fulgurante. La dépression est une pathologie du temps, qui est suspendu, coagulé. « La dépression est le garde-fou de l’homme sans guide et pas seulement sa misère » (Alain Ehrenberg)4.

L’accélération contre la politique

Une des racines de la modernité était d’organiser un projet politique dans le temps historique, mais la politique nécessite du temps. Alors que celle-ci était le moteur de la société moderne, elle devient un frein à l’accélération, symbole d’inefficacité, de lenteur, de rigidité et perd son rôle moteur et sa crédibilité. Apparait un paradoxe pour la politique : on a moins de temps pour décider, mais il y a plus de décisions à prendre, avec des enjeux importants (entre autres éthiques) et l’horizon du prévisible se réduit. On confie les décisions à des sphères plus rapides (experts juridiques, dérégulation, privatisation, recul du législatif par rapport à l’exécutif, déficit démocratique de l’Europe). La politique, dominée par l’urgence et les échéances, n’est plus proactive et se replie sur le bricolage. Les solutions provisoires remplacent les grands projets.
Dans cette crise culturelle, où se perdent le passé qui sert de référence et l’avenir fondateur de sens, la définition du présent est impossible. « Aucun espoir pour l’avenir, une société figée et frénétique », écrivait une collégienne en réponse à un questionnaire demandant d’indiquer les principaux problèmes des jeunes d’aujourd’hui. L’Histoire se pétrifie, où plus rien d’essentiel ne change, malgré la fulgurance des changements en surface.
Ainsi, l’accélération, noyau de la modernisation, s’est retournée contre son projet d’autonomie et d’émancipation des contraintes matérielles et sociales. Les sujets sont condamnés à une « situativité réactive » – comme la nomme l’auteur – où le court terme règne. On perd notre emprise sur le monde, la réflexion de fond régresse, les images l’emportent sur la réflexion. On n’a plus le temps pour ce qui compte : c’est l’aliénation.
« Il faut connaitre le fonctionnement social pour changer la société, comme il fallait connaitre les lois de la gravitation pour faire décoller des avions » (Pierre Bourdieu)5. Maintenant, il faut affronter les lois qui ont permis le développement de ces avions. Dans un autre essai6, Hartmut Rosa explore les pistes pour ces temps de crise (ou crise du temps). Ce ne sera pas la décélération, mais la résonance. À suivre ?

  1. H. Rosa, Accélération.
    Une Critique sociale du temps, La Découverte, 2013.
  2. B. Franklin, Advice to a Young Tradesman, 1748.
  3. Cité par H. Rosa.
  4. A. Ehrenberg, La fatigue d’être soi : dépression et société, Odile Jacob, 1998.
  5. Cité par H. Rosa.
  6. H. Rosa, Résonance. Une Sociologie de la relation au monde, La Découverte, 2018.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°98 - mars 2022

(Re)créer des espaces politiques

Tel est l’objectif des patients et soignants qui ont expérimenté l’outil « porteur de paroles », une technique d’animation en éducation permanente pratiquée à l’occasion des quarante ans de la Fédération des maisons médicales.
- Pauline Gillard

L’histoire, un outil de formation

En engageant public, soignants, patients et partenaires à se situer sur une ligne du temps ou en évoquant des événements fondateurs du mouvement et de l’histoire du pays, les animatrices de la Fédération les invitent à garder l’œil sur le rétroviseur.
- Sophie Bodarwé

Quels défis pour le mouvement ?

Depuis la création de la Fédération, le nombre de maisons médicales, de professionnels et d’usagers n’a cessé d’augmenter et le contexte politique, social et économique a fortement évolué. Les enjeux d’hier ne sont plus (tous) les mêmes aujourd’hui. Un groupe de soignants et de patients a identifié quelques défis prioritaires que le mouvement des maisons médicales devrait relever dans les prochaines années.
- Pauline Gillard

Introduction n°98

Des rencontres, des échanges, des histoires… en quarante ans nous en avons accumulé ! Quatre décennies de lutte pour une vision de l’organisation des soins de santé dans notre pays, peut-être même pour une vision de l’organisation(…)

- Rudy Pirard

Ligne du temps : De A à Z – Histoire(s) du mouvement des maisons médicales

Ces dénicheuses de pépites, ces voyageuses dans le temps sont Marie-Laurence Dubois (Valorescence) et Annette Hendrick (ORAM). Leur inventaire et le classement des documents de la Fédération préparant la démarche historique proprement dite, pour laquelle elles(…)

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Rêves de santé

Le journaliste Matthieu Cornélis a interviewé une vingtaine de personnalités qui ont fait et font encore le mouvement des maisons médicales. Un recueil sonore qui contribue à l’oeuvre de mémoire et de transmission.
- Pascale Meunier

Rêves de santé – JACQUES MOREL – « C’est la société qui est malade »

Premier secrétaire général de la Fédération, il s’y est impliqué durant une trentaine d’années tout en pratiquant la médecine générale dès la naissance des maisons médicales. Comment définir ces centres de santé d’un genre nouveau ?
- Jacques Morel

Rêves de santé – NATACHA CARRION – « Le projet de la maison médicale, c’était le rêve devant ma porte »

Médecin généraliste durant une trentaine d’années à la maison médicale Bautista van Schowen à Seraing, elle a avant cela exercé son métier au Chili, jusqu’à ce que l’arrivée du général Pinochet bouleverse sa vie… Elle raconte les débuts du mouvement des maisons médicales en Belgique et le contexte dans lequel est née la Fédération au début des années 1980.
- Natacha Carion Osorio

Rêves de santé – RI DE RIDDER – « Un système qui n’est pas efficient »

Il a créé l’une des premières maisons médicales en Flandre, où il y a travaillé durant plus de vingt ans. Il a ensuite dirigé l’Inami, l’Institut national d’assurance maladie invalidité. Aujourd’hui, il conseille le ministre fédéral de la Santé publique. Il connait très bien le système belge de santé et ne manque pas d’idées pour le dépoussiérer.
- Ri de Ridder

Rêves de santé – MICHEL ROLAND- « Notre modèle structuré est devenu le modèle belge »

Il a créé l’une des premières maisons médicales à Bruxelles, mais cet amoureux des sciences dures a aussi développé des logiciels originaux qui ont placé la Fédération à l’avant-garde de ce secteur.
- Michel Roland

Rêves de santé – JEAN-MARIE LÉONARD – « Penser la santé autrement »

Comme permanent syndical dans la région de Charleroi puis comme secrétaire fédéral au SETCa – le syndicat des employés des techniciens et des cadres –, il a vécu l’évolution du secteur de la santé et la naissance des maisons médicales.
- Jean-Marie Léonard

Rêves de santé – BRIGITTE MEIRE – « Mutualiser nos forces »

Infirmière, elle était au front lors des négociations des accords du non-marchand. Elle a ensuite œuvré à la création d’une délégation syndicale pour les travailleurs du mouvement des maisons médicales, un mouvement autogestionnaire, ce qui a soulevé quelques questions. Son engagement syndical a débuté à l’hôpital.
- Brigitte Meire

Rêves de santé – MONIQUE BOULAD – « On nous appelait les petits médecins »

Nous avions vraiment envie de rompre avec la médecine libérale que nous trouvions beaucoup trop commerciale. Nous voulions travailler en groupe, ce qui était à l’époque tout à fait nouveau. On s’est mis dans des quartiers(…)

- Monique Boulad

Rêves de santé – PIERRE DRIELSMA – « Une arme redoutable pour le changement social »

Médecin généraliste liégeois, il a participé à la conquête du paiement au forfait. Au début des années 1980, il est engagé à la maison médicale Bautista Van Schouwen, à Seraing, et vite embarqué dans un groupe de réflexion qui entend instaurer ce système en Belgique.
- Pierre Drielsma

Rêves de santé – BERNARD VERCRUYSSE – « Le pouvoir est fondamental »

Ses patients l’appellent Sakal docteur, docteur barbu en turc. Sa pratique durant quarante ans en maison médicale dans le quartier Nord de Bruxelles a certes nécessité un stéthoscope, mais aussi de bonnes oreilles.
- Bernard Vercruysse

Rêves de santé – ISABELLE HEYMANS – « Cette transition, on l’a réussie ensemble »

Elle a travaillé comme médecin généraliste en maison médicale dans la région liégeoise et à la Fédération pendant seize ans. D’abord chargée de mission pour la cellule politique, puis chargée de projet au service d’études, et enfin secrétaire politique et secrétaire générale.
- Isabelle Heymans

Rêves de santé – CORALIE LADAVID – « L’éducation permanente, c’est une philosophie »

Assistante sociale à la maison médicale Le Gué, elle a été ensuite secrétaire politique de la Fédération. Aujourd’hui, elle est échevine à la ville de Tournai en charge du logement, de la participation citoyenne, de l’égalité des chances et de la solidarité internationale.
- Coralie Ladavid

Rêves de santé – RUDY PIRARD – « Celui qui connait le mieux sa situation, c’est le patient »

Assistant social à la maison médicale du Laveu, à Liège, voilà quinze ans qu’il s’implique dans le secteur. Il a été le président de l’intergroupe liégeois des maisons médicales et aujourd’hui celui de l’organe d’administration de la Fédération. Au cœur de son travail : les inégalités sociales, le travail communautaire, la place du patient et l’autogestion.
- Rudy Pirard

Rêves de santé – CLARISSE VAN TICHELEN – « Ce n’est pas juste une question d’accès financier »

Économiste, elle a réalisé en 2019 une étude pour le compte de l’Institut wallon de l’évaluation de la prospective et de la statistique (IWEPS). Il s’agissait d’évaluer les mesures prises dans le cadre du plan de lutte contre la pauvreté, et parmi celles-ci les politiques de soutien aux maisons médicales : dans quelle mesure améliorent-elles l’accès aux soins de santé de première ligne des personnes précaires en Région wallonne ?
- Clarisse Van Tichelen

Rêves de santé – MICKY FIERENS – « Chaque personne a quelque chose à apprendre aux autres »

La Ligue des usagers des services de santé (LUSS) est une fédération qui rassemble des associations de patients en Belgique francophone et qui porte la parole des usagers des services de santé. Ses missions : œuvrer pour l’accès à des soins de qualité pour tous et valoriser la participation des usagers aux politiques de santé. Micky Fierens en est membre fondatrice, elle en fut aussi la directrice pendant vingt ans.
- Micky Fierens

Rêves de santé – HÉLÈNE DISPAS – « Tout ce que l’on fait est politique »

Médecin généraliste à la maison de santé Potager, à Saint-Josse-ten-Noode, elle est également conseillère santé pour le parti Ecolo-Groen au parlement fédéral. Précédemment, elle était membre du bureau stratégique de la Fédération.
- Hélène Dispas

Rêves de santé – ISABELLE DECHAMP – « La première ligne de la première ligne »

Les maisons médicales, ce sont des équipes pluridisciplinaires de médecins généralistes, kinés, infirmières, parfois dentistes ou autres spécialistes. Attention à ne pas oublier l’accueil ! Isabelle Dechamp, entrée en 1996 à la maison médicale Le Gué (Tournai), présente ce métier méconnu.
- Isabelle Dechamps

Rêves de santé – AUDE GARELLY – « Rester puriste ou s’ouvrir »

Il y a quelques années, la Fédération initiait un projet important, celui des critères de membres. Ceux-ci ont été actualisés, clarifiés et rendus plus opérationnels. Ce chantier a été confié à une consultante qui s’est immergée dans le mouvement.
- Aude Garelly

Rêves de santé – FANNY DUBOIS – « Un système qui gère des maladies plutôt que de prévenir la santé »

L’actuelle secrétaire générale de la Fédération des maisons médicales chérit la Sécurité sociale, une Sécurité sociale cependant mise à mal, notamment par des logiques néolibérales.
- Fanny Dubois

Rendez-vous en 2062 !

L’histoire de la Fédération des maisons médicales ne se termine pas au quarantième chapitre. Que lui réservent les années à venir ? Quels sont les enjeux qui continuent de la mobiliser ? Quels sont les nouveaux défis qu’elle rencontre ? Les questions qui la traversent et les aspirations vers lesquelles elle tend ? Sa secrétaire générale Fanny Dubois dessine les actuelles et futures grandes lignes d’attention, à l’éclairage d’un passé nourrissant. De quel bagage avez-vous hérité de vos prédécesseurs pour développer le futur du mouvement ?
- Fanny Dubois, Pascale Meunier

Accélération

L’expérience fondamentale de la modernité, c’est une gigantesque accélération du monde et de la vie, et pourtant, la société n’a jamais été autant en pénurie de temps. Plus nous tentons de gagner du temps, moins nous en avons.
- Dr André Crismer