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Rêves de santé – MICHEL ROLAND- « Notre modèle structuré est devenu le modèle belge »


Santé conjuguée n°98 - mars 2022

Il a créé l’une des premières maisons médicales à Bruxelles, mais cet amoureux des sciences dures a aussi développé des logiciels originaux qui ont placé la Fédération à l’avant-garde de ce secteur.

En 1977, on s’est dit « on va essayer de faire une maison médicale plus conviviale, plus proche des gens, de la population ». On a choisi une maison qu’on a rénovée nous-mêmes pendant des mois, on a été aidé par de futurs patients et comme on n’avait pas beaucoup d’argent, on a beaucoup compté aussi sur le volontariat. On était cinq médecins et une kiné, c’était ça l’équipe de base, et nos six mamans sont venues faire l’accueil. Ça avait un côté très familial. On travaillait énormément, beaucoup trop d’ailleurs parce que les vies privées en prenaient plein la figure. On voulait une maison, une maison médicale, donc la porte était grande ouverte. Des gens pouvaient entrer boire une tasse de café, discuter. On entendait les demandes de patients toxicomanes, les demandes de dames, de jeunes filles tombées enceintes malgré elles ou qui ne désiraient pas mener à terme leur grossesse. On pouvait entendre aussi des patients en demande d’euthanasie, d’accompagnement pour une fin de vie digne. On ne voulait pas – un peu comme pour les assurances avec les franchises – qu’on doive payer d’autant plus qu’on était fort malade. On travaillait sans ticket modérateur. Et il y avait aussi une solidarité entre les travailleurs. Une autogestion intégrale. Une non-hiérarchie, aussi au niveau de l’organisation des soins, chacun avait une voix. Il y avait des valeurs politiques de solidarité, d’accès aux soins pour tous, de non-discrimination, et des valeurs d’organisation. L’idée était : on ne veut pas un modèle de société en fonctionnant différemment dans son quotidien. Un bon communiste commence par faire la vaisselle à la maison, idem aussi au niveau du revenu. C’est vrai qu’on ne gagnait pas grand-chose ! Mais les besoins étaient dix fois moindres qu’aujourd’hui. Notre luxe, c’était les disques et les bouquins.

Pricare

C’est le nom adopté (en 1999) pour le logiciel de gestion des associations de santé intégrées élaboré à partir de 1988 par la Fédération et qui est opérationnel en 1996. Il doit beaucoup à Michel Roland, Marc Jamoulle et à la collaboration de l’informaticien Bernard Dendeau. Ils ont l’intuition – et bientôt la conviction – que la vision originale de la santé développée par le mouvement des maisons médicales demande un logiciel spécifique capable de l’incarner. Il faut qu’il favorise la communication d’équipe et la qualité des soins. Il doit combiner des aspects aussi divers que le suivi social du patient, la facturation, les médicaments prescrits… Le logiciel doit être développé non à l’échelle d’un prestataire, mais à celle d’une équipe et doit pouvoir permettre la compilation de données couvrant l’ensemble de la communauté des centres de santé. Une association est fondée vers 1996 pour la promotion de l’outil : Figac asbl. Pricare permet la gestion du Dossier santé informatisé (DSI), mais comprend aussi d’autres modules de gestion. Il a été amélioré tout au long des années 2000. En 2017, à l’heure où certains risques de monopole guettent le secteur des logiciels, Pricare reste un outil éthique : sans publicité, sans captage de données à des fins commerciales. La Fédération et Figac envisagent alors de retravailler le logiciel dans une optique collaborative, en associant plusieurs fédérations du secteur ambulatoire à ses développements ultérieurs. C’est le projet Topaz. Mais c’est un échec. L’arrêt progressif de Pricare en 2020 oblige à contrecœur de nombreuses maisons médicales à opter pour la moins mauvaise solution du marché, à savoir le logiciel Medispring, dont les valeurs sont heureusement proches de celles qui sous-tendaient Pricare.

Michel Roland est féru d’informatique. Un outil fort utile lorsqu’est apparu le forfait. J’ai cherché un logiciel de facturation et il n’y en avait aucun qui convenait évidemment à la facturation au forfait. Donc j’ai été suivre des cours d’informatique en promotion sociale et on a fait un logiciel de facturation pour les maisons médicales. On avait gardé ce qu’on appelle des champs libres, et très vite on s’est rendu compte que les médecins, les infirmiers et les kinés les remplissaient, ils écrivaient : diabète, hypertension, toxicomanie… Je me dis que ce serait intéressant que là aussi on puisse faire des comptes, et on s’est intéressé au domaine des classifications, des thésaurus, tout ce qu’on appelle les nomenclatures médicales. Là non plus il n’y avait rien pour les soins primaires, donc on a investi dans des groupes de travail et on est arrivé à mettre sur pied un comité belge de classification. Conjointement, on a imaginé des critères de qualité pour un dossier médical informatisé basé bien sûr sur les critères papier, mais l’informatique permettait d’aller beaucoup plus loin. Par exemple : on encodait diabète qu’une seule fois, et, dans le même épisode de soin diabète, on avait peut-être trente contacts, une fois avec un médecin, une fois un autre, une fois l’infirmière, le kiné… Cela a permis de structurer et de fil en aiguille ce logiciel a pris de la maturité. On a eu des informaticiens professionnels, un groupe Fédé informatique… Jusqu’il y a peu je pense que la Fédération était à la pointe de l’informatique médicale en Belgique puisque c’est notre modèle structuré qui est devenu le modèle belge. Et à partir de l’informatique et du dossier, il y a toutes les recherches épidémiologiques sur la consommation des soins, sur le profil des patients, sur les index diagnostiques, sur les fonds de médecins vigies… Actuellement il y a un foisonnement d’études, de production de chiffres, de statistiques à partir de ces outils.

Classification internationale des soins de santé primaires (CISP)

Dès 1987, Marc Jamoulle (maison médicale de Gilly) s’intéresse au système de classification internationale des problèmes de santé. Il prend contact avec le département de médecine générale de l’Université d’Amsterdam dirigé par le professeur Henk Lamberts, qui vient de réaliser pour la WONCA (Organisation mondiale des médecins généralistes/médecins de famille) la synthèse des différents systèmes de classification des problèmes de santé primaires. C’est l’International Classification of Primary Care (ICPC). En quelque 800 entrées, celle-ci présente les problèmes de santé primaires suivant trois axes : somatique, psychologique et social. Elle propose une approche logique du contact médecin/patient structurée en trois moments : le motif de contact, le diagnostic et les traitements. À cette époque, le docteur Lamberts a déjà des contacts en Flandre, mais pas dans la partie francophone de la Belgique. Marc Jamoulle propose que la Fédération s’associe à un programme de bancs d’essai de l’ICPC.

Durant l’année 1989, grâce à la complicité bénévole de onze médecins généralistes et avec l’appui financier de la Fédération, Marc Jamoulle recueille des données relatives à plus de 4000 contacts de médecine générale. Pour que les médecins concernés puissent travailler, il traduit lui-même l’ICPC en français avec la collaboration de Michel Roland. Elle devient la Classification internationale des soins de santé primaires (CISP). En 1991, un séminaire francophone sur la CISP réunit à Bruxelles des généralistes québécois, français et belges : une nouvelle traduction de la nomenclature est réalisée, adaptée à la culture médicale de chaque pays. Elle est éditée en même temps que la version française du livre CISP (Jamoulle et Roland, 1992). Pour la majorité des omnipraticiens de la francophonie, la parution de l’ouvrage est une révélation des travaux de recherche menés depuis vingt ans au sein de la communauté internationale. Une cassette didactique est réalisée en plusieurs langues pour présenter le système de classement. Marc Jamoulle et Michel Roland mettent aussi au point un « logiciel de codage et d’acquisition de synonymes », le LOCAS, qui peut se greffer sur tout logiciel médical. Il s’agit d’un thésaurus dont chaque entrée est associée à un code dérivé de la CISP. Dans le cadre du Dossier médical informatisé, la CISP peut être couplée avec des systèmes d’aide à la décision (diagnostique ou thérapeutique), d’assurance qualité des soins, de surveillance épidémiologique et de recherche scientifique en soins primaires.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°98 - mars 2022

(Re)créer des espaces politiques

Tel est l’objectif des patients et soignants qui ont expérimenté l’outil « porteur de paroles », une technique d’animation en éducation permanente pratiquée à l’occasion des quarante ans de la Fédération des maisons médicales.
- Pauline Gillard

L’histoire, un outil de formation

En engageant public, soignants, patients et partenaires à se situer sur une ligne du temps ou en évoquant des événements fondateurs du mouvement et de l’histoire du pays, les animatrices de la Fédération les invitent à garder l’œil sur le rétroviseur.
- Sophie Bodarwé

Quels défis pour le mouvement ?

Depuis la création de la Fédération, le nombre de maisons médicales, de professionnels et d’usagers n’a cessé d’augmenter et le contexte politique, social et économique a fortement évolué. Les enjeux d’hier ne sont plus (tous) les mêmes aujourd’hui. Un groupe de soignants et de patients a identifié quelques défis prioritaires que le mouvement des maisons médicales devrait relever dans les prochaines années.
- Pauline Gillard

Introduction n°98

Des rencontres, des échanges, des histoires… en quarante ans nous en avons accumulé ! Quatre décennies de lutte pour une vision de l’organisation des soins de santé dans notre pays, peut-être même pour une vision de l’organisation(…)

- Rudy Pirard

Ligne du temps : De A à Z – Histoire(s) du mouvement des maisons médicales

Ces dénicheuses de pépites, ces voyageuses dans le temps sont Marie-Laurence Dubois (Valorescence) et Annette Hendrick (ORAM). Leur inventaire et le classement des documents de la Fédération préparant la démarche historique proprement dite, pour laquelle elles(…)

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Rêves de santé

Le journaliste Matthieu Cornélis a interviewé une vingtaine de personnalités qui ont fait et font encore le mouvement des maisons médicales. Un recueil sonore qui contribue à l’oeuvre de mémoire et de transmission.
- Pascale Meunier

Rêves de santé – JACQUES MOREL – « C’est la société qui est malade »

Premier secrétaire général de la Fédération, il s’y est impliqué durant une trentaine d’années tout en pratiquant la médecine générale dès la naissance des maisons médicales. Comment définir ces centres de santé d’un genre nouveau ?
- Jacques Morel

Rêves de santé – NATACHA CARRION – « Le projet de la maison médicale, c’était le rêve devant ma porte »

Médecin généraliste durant une trentaine d’années à la maison médicale Bautista van Schowen à Seraing, elle a avant cela exercé son métier au Chili, jusqu’à ce que l’arrivée du général Pinochet bouleverse sa vie… Elle raconte les débuts du mouvement des maisons médicales en Belgique et le contexte dans lequel est née la Fédération au début des années 1980.
- Natacha Carion Osorio

Rêves de santé – RI DE RIDDER – « Un système qui n’est pas efficient »

Il a créé l’une des premières maisons médicales en Flandre, où il y a travaillé durant plus de vingt ans. Il a ensuite dirigé l’Inami, l’Institut national d’assurance maladie invalidité. Aujourd’hui, il conseille le ministre fédéral de la Santé publique. Il connait très bien le système belge de santé et ne manque pas d’idées pour le dépoussiérer.
- Ri de Ridder

Rêves de santé – MICHEL ROLAND- « Notre modèle structuré est devenu le modèle belge »

Il a créé l’une des premières maisons médicales à Bruxelles, mais cet amoureux des sciences dures a aussi développé des logiciels originaux qui ont placé la Fédération à l’avant-garde de ce secteur.
- Michel Roland

Rêves de santé – JEAN-MARIE LÉONARD – « Penser la santé autrement »

Comme permanent syndical dans la région de Charleroi puis comme secrétaire fédéral au SETCa – le syndicat des employés des techniciens et des cadres –, il a vécu l’évolution du secteur de la santé et la naissance des maisons médicales.
- Jean-Marie Léonard

Rêves de santé – BRIGITTE MEIRE – « Mutualiser nos forces »

Infirmière, elle était au front lors des négociations des accords du non-marchand. Elle a ensuite œuvré à la création d’une délégation syndicale pour les travailleurs du mouvement des maisons médicales, un mouvement autogestionnaire, ce qui a soulevé quelques questions. Son engagement syndical a débuté à l’hôpital.
- Brigitte Meire

Rêves de santé – MONIQUE BOULAD – « On nous appelait les petits médecins »

Nous avions vraiment envie de rompre avec la médecine libérale que nous trouvions beaucoup trop commerciale. Nous voulions travailler en groupe, ce qui était à l’époque tout à fait nouveau. On s’est mis dans des quartiers(…)

- Monique Boulad

Rêves de santé – PIERRE DRIELSMA – « Une arme redoutable pour le changement social »

Médecin généraliste liégeois, il a participé à la conquête du paiement au forfait. Au début des années 1980, il est engagé à la maison médicale Bautista Van Schouwen, à Seraing, et vite embarqué dans un groupe de réflexion qui entend instaurer ce système en Belgique.
- Pierre Drielsma

Rêves de santé – BERNARD VERCRUYSSE – « Le pouvoir est fondamental »

Ses patients l’appellent Sakal docteur, docteur barbu en turc. Sa pratique durant quarante ans en maison médicale dans le quartier Nord de Bruxelles a certes nécessité un stéthoscope, mais aussi de bonnes oreilles.
- Bernard Vercruysse

Rêves de santé – ISABELLE HEYMANS – « Cette transition, on l’a réussie ensemble »

Elle a travaillé comme médecin généraliste en maison médicale dans la région liégeoise et à la Fédération pendant seize ans. D’abord chargée de mission pour la cellule politique, puis chargée de projet au service d’études, et enfin secrétaire politique et secrétaire générale.
- Isabelle Heymans

Rêves de santé – CORALIE LADAVID – « L’éducation permanente, c’est une philosophie »

Assistante sociale à la maison médicale Le Gué, elle a été ensuite secrétaire politique de la Fédération. Aujourd’hui, elle est échevine à la ville de Tournai en charge du logement, de la participation citoyenne, de l’égalité des chances et de la solidarité internationale.
- Coralie Ladavid

Rêves de santé – RUDY PIRARD – « Celui qui connait le mieux sa situation, c’est le patient »

Assistant social à la maison médicale du Laveu, à Liège, voilà quinze ans qu’il s’implique dans le secteur. Il a été le président de l’intergroupe liégeois des maisons médicales et aujourd’hui celui de l’organe d’administration de la Fédération. Au cœur de son travail : les inégalités sociales, le travail communautaire, la place du patient et l’autogestion.
- Rudy Pirard

Rêves de santé – CLARISSE VAN TICHELEN – « Ce n’est pas juste une question d’accès financier »

Économiste, elle a réalisé en 2019 une étude pour le compte de l’Institut wallon de l’évaluation de la prospective et de la statistique (IWEPS). Il s’agissait d’évaluer les mesures prises dans le cadre du plan de lutte contre la pauvreté, et parmi celles-ci les politiques de soutien aux maisons médicales : dans quelle mesure améliorent-elles l’accès aux soins de santé de première ligne des personnes précaires en Région wallonne ?
- Clarisse Van Tichelen

Rêves de santé – MICKY FIERENS – « Chaque personne a quelque chose à apprendre aux autres »

La Ligue des usagers des services de santé (LUSS) est une fédération qui rassemble des associations de patients en Belgique francophone et qui porte la parole des usagers des services de santé. Ses missions : œuvrer pour l’accès à des soins de qualité pour tous et valoriser la participation des usagers aux politiques de santé. Micky Fierens en est membre fondatrice, elle en fut aussi la directrice pendant vingt ans.
- Micky Fierens

Rêves de santé – HÉLÈNE DISPAS – « Tout ce que l’on fait est politique »

Médecin généraliste à la maison de santé Potager, à Saint-Josse-ten-Noode, elle est également conseillère santé pour le parti Ecolo-Groen au parlement fédéral. Précédemment, elle était membre du bureau stratégique de la Fédération.
- Hélène Dispas

Rêves de santé – ISABELLE DECHAMP – « La première ligne de la première ligne »

Les maisons médicales, ce sont des équipes pluridisciplinaires de médecins généralistes, kinés, infirmières, parfois dentistes ou autres spécialistes. Attention à ne pas oublier l’accueil ! Isabelle Dechamp, entrée en 1996 à la maison médicale Le Gué (Tournai), présente ce métier méconnu.
- Isabelle Dechamps

Rêves de santé – AUDE GARELLY – « Rester puriste ou s’ouvrir »

Il y a quelques années, la Fédération initiait un projet important, celui des critères de membres. Ceux-ci ont été actualisés, clarifiés et rendus plus opérationnels. Ce chantier a été confié à une consultante qui s’est immergée dans le mouvement.
- Aude Garelly

Rêves de santé – FANNY DUBOIS – « Un système qui gère des maladies plutôt que de prévenir la santé »

L’actuelle secrétaire générale de la Fédération des maisons médicales chérit la Sécurité sociale, une Sécurité sociale cependant mise à mal, notamment par des logiques néolibérales.
- Fanny Dubois

Rendez-vous en 2062 !

L’histoire de la Fédération des maisons médicales ne se termine pas au quarantième chapitre. Que lui réservent les années à venir ? Quels sont les enjeux qui continuent de la mobiliser ? Quels sont les nouveaux défis qu’elle rencontre ? Les questions qui la traversent et les aspirations vers lesquelles elle tend ? Sa secrétaire générale Fanny Dubois dessine les actuelles et futures grandes lignes d’attention, à l’éclairage d’un passé nourrissant. De quel bagage avez-vous hérité de vos prédécesseurs pour développer le futur du mouvement ?
- Fanny Dubois, Pascale Meunier

Accélération

L’expérience fondamentale de la modernité, c’est une gigantesque accélération du monde et de la vie, et pourtant, la société n’a jamais été autant en pénurie de temps. Plus nous tentons de gagner du temps, moins nous en avons.
- Dr André Crismer