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L’histoire, un outil de formation


Santé conjuguée n°98 - mars 2022

En engageant public, soignants, patients et partenaires à se situer sur une ligne du temps ou en évoquant des événements fondateurs du mouvement et de l’histoire du pays, les animatrices de la Fédération les invitent à garder l’œil sur le rétroviseur.

À Gilly, Namur, Bruxelles ou Liège, quelques tonnelles, un lieu d’accueil et, à côté du dispositif Porteur de paroles mis en place lors d’actions locales célébrant les quarante ans de la Fédération [1], un public nombreux discute à bâtons rompus devant de mystérieuses affichettes colorées ponctuées de données chiffrées : « 1980 : 20 Mémés », « 2014 : 100 Mémés, 1 500 travailleurs, 240 000 patients »), ou d’images sans légendes : la une d’un journal évoquant le krach boursier de 2008, un slogan pour la légalisation de l’avortement, une photographie de manifestants en action. Si l’on s’approche, on entend quelques personnes les commenter et questionner : « Ça vous parle, ça, le GERM ? », « Et vous, quand vous êtes-vous inscrite en maison médicale ? ».

Raconter, se raconter

Des discussions s’engagent et petit à petit se mêlent petite et grande histoire. La petite, c’est celle des travailleurs, des patients, des passants, la vie de tous les jours avec ses balises individuelles importantes ; la grande, c’est celle qui réunit ces mêmes travailleurs, patients et passants et qui constitue ce que l’on appelle des moments fondateurs, plutôt collectifs ceux-là : la grève des médecins en 1964 puis en 1979, la lutte acharnée pour la mise en place du forfait ou encore le premier dossier santé informatisé.

À partir de ces instants affichés, il s’agissait de se parler, de se raconter notre passé, notre présent et d’évoquer notre futur. Des souvenirs aux problématiques d’aujourd’hui, chaque témoignage alimente le fil de l’histoire. Les souhaits pour demain deviendront-ils des propositions concrètes ? Les patients parlent à leur maison médicale, les travailleurs parlent de leur expérience, de la Fédération et du mouvement. Ce qui les amène sous la tonnelle, c’est l’expression de la gratitude (« Mai 2019, je deviens patient d’une maison médicale qui accepte mes conditions et particularités »), mais aussi des envies (« On veut plus de santé communautaire », « On attend le retour du comité de patients ») et des revendications (« Davantage de financement ! », « Une maison médicale par quartier ! »). Ces rencontres sont une occasion de confronter ses représentations et une série de faits sélectionnés et interprétés de manière orientée : pour comprendre pourquoi et comment nous sommes ici aujourd’hui, il faut s’intéresser aux combats et aux choix de ceux qui nous précèdent sans naturaliser cette histoire. Elle s’inscrit dans des enjeux et une certaine vision contestataire.

Les défis anciens et nouveaux

Février 2022, deuxième journée de la formation dédiée aux nouveaux travailleurs de maison médicale. Ils sont une quinzaine, venus de maisons médicales à l’acte ou au forfait et des quatre coins du territoire. Fraichement sortis de l’école ou embauchés depuis peu dans une maison médicale qui débute ou déjà plus instituée… ils sont un peu timides au début : « On n’avait pas imaginé qu’il y avait un “mouvement” au-delà de notre maison médicale… ». Et puis l’ambiance se réchauffe et il est question d’histoire. Ou plutôt de généalogie. Quelle différence ? « Si l’histoire est une tentative de reconstitution du passé, la généalogie s’apparente à une remontée dans le passé. Plutôt que de faire revivre un monde, il s’agit de renouer les fils, de tracer les lignages, de découvrir les embranchements à partir d’objets et de questions du présent. Il s’agit aussi de mettre en lumière les rapports de forces qui président à la production de la vérité. » [2] Ainsi, cette « animation » autour de l’histoire constitue une pièce de puzzle, un des enjeux pour esquisser une photographie d’une santé publique que nous avons envie d’élaborer dans le mouvement. Encore faut-il faire émerger le concept de « santé publique » et s’en chercher une vision partagée. On peut en avoir une vision large entendue comme une pratique collective de lutte contre les menaces corporelles, ou une vision plus circonscrite, en tant que projet collectif de défense du bien commun.

Une autre animation éveille ces questionnements comme un autre élément du puzzle. Ici, comme dans les faits historiques racontés, il est question de « vérité » : qui décide à un moment du choix des normes, seuils, méthodes de diagnostics et « choix d’une interprétation » d’une « maladie » qui auront pour corollaires des actions éducatives par exemple, alors que souvent elle est la conséquence des inégalités sociales et devrait appeler des mesures structurelles. Un autre exercice encore, autre pièce de puzzle à assembler, invite à envisager la part des déterminants de santé à l’échelle des populations. Se pose inévitablement la question de la manière d’agir autour de ces différents facteurs. Très concrètement, les participants sont invités à s’accorder sur des proportions et, au regard de la part limitée de l’impact du système de santé, on peut être tenté de baisser les bras [3]. C’est là que l’image du puzzle est pertinente, on peut remonter des liens et s’appuyer sur des constats et des luttes anciennes (qui semblent parfois très contemporaines) pour mettre au jour les audaces, les résistances, les acquis et lectures politiques des événements. Si d’autres ont réussi avant et ailleurs, pourquoi pas nous ? « Si l’on accepte que la santé publique, comme situation, est aussi socialement produite par les conditions d’existence et les modes de vie, par l’environnement domestique et le milieu de travail, et de façon plus globale, par les grands processus qui structurent nos sociétés, alors la direction est clairement indiquée pour les interventions. Il s’agit de faire de la lutte contre les inégalités sociales en tant que telles une priorité en même temps qu’une grille de lecture et un instrument d’évaluation de l’action publique, et, plus spécifiquement, de la santé publique. En quoi ce que l’on fait réduit-il les inégalités existantes ? Telle devrait être la lancinante interrogation de toute politique sociale ou sanitaire, au lieu de : en quoi cela améliore-t-il un état de santé moyen ? » [4]

À l’époque des « fondateurs et fondatrices », il fallait inventer un modèle, chercher, expérimenter. Aujourd’hui, il faut accueillir, expliquer, déployer le modèle avec des travailleuses et travailleurs qui souvent découvrent au moment d’entrer en maison médicale ces différentes pièces du puzzle et les manières de les imbriquer. Défis de transmission, d’appropriation, défi pour trouver sa place.

Du rêve à la réalité, on construit

Autour de ces rencontres et formations, nous tissons ces liens et ces généalogies. Nous interrogeons nos pratiques pour revenir à l’essentiel : la réduction des inégalités. Le regard porté sur le passé offre la distance nécessaire pour situer les actions dans un cadre à la fois onirique (puisqu’imaginées et mises en lutte) et réaliste (puisque concrétisées). Ce monde que l’on tente de mettre en place dans notre travail et dans nos équipes, on le rêve depuis longtemps au sein du mouvement [5]. Se souvenir de ce que les anciens ont mis au cœur de leurs luttes permet une vision à la fois large (le temps dans sa durée) et ciblée (l’objet de la lutte). La vision large, intégrant une évolution, permet d’en apprécier la justesse : ils se sont battus et l’histoire montre qu’ils ont eu raison de le faire puisqu’aujourd’hui les enjeux de l’époque sont devenus les valeurs développées dans la charte des maisons médicales. Pensons aux multiples rebondissements dans la bataille pour la mise en place du forfait et à son importance désormais dans le modèle des maisons médicales. Pensons aux grèves qui ont modifié les perceptions, rapproché les protagonistes et construit les fondations du mouvement. Gageons que les luttes et les succès actuels seront les normes de demain.

Notes

[1Voir l’article de P. Gillard, « (Re)créer des espaces politiques », p. 16 de ce numéro.

[2« Gouverner les vies », entretien avec Didier Fassin », propos recueillis par X. Molénat in Michel Foucault, Éd. Sciences humaines, 2017.

[3www.inspq.qc.ca/ exercer-la-responsabilitepopulationnelle/ determinants-de-la-sante.

[4D. Fassin, Faire de la santé publique, Éd. de l’École des hautes études en Santé publique, 2008.

[5Dossier « Je rêve d’un autre monde. Oser rêver ! », Santé conjuguée n° 54, octobre 2010.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°98 - mars 2022

(Re)créer des espaces politiques

Tel est l’objectif des patients et soignants qui ont expérimenté l’outil « porteur de paroles », une technique d’animation en éducation permanente pratiquée à l’occasion des quarante ans de la Fédération des maisons médicales.
- Pauline Gillard

L’histoire, un outil de formation

En engageant public, soignants, patients et partenaires à se situer sur une ligne du temps ou en évoquant des événements fondateurs du mouvement et de l’histoire du pays, les animatrices de la Fédération les invitent à garder l’œil sur le rétroviseur.
- Sophie Bodarwé

Quels défis pour le mouvement ?

Depuis la création de la Fédération, le nombre de maisons médicales, de professionnels et d’usagers n’a cessé d’augmenter et le contexte politique, social et économique a fortement évolué. Les enjeux d’hier ne sont plus (tous) les mêmes aujourd’hui. Un groupe de soignants et de patients a identifié quelques défis prioritaires que le mouvement des maisons médicales devrait relever dans les prochaines années.
- Pauline Gillard

Introduction n°98

Des rencontres, des échanges, des histoires… en quarante ans nous en avons accumulé ! Quatre décennies de lutte pour une vision de l’organisation des soins de santé dans notre pays, peut-être même pour une vision de l’organisation(…)

- Rudy Pirard

Ligne du temps : De A à Z – Histoire(s) du mouvement des maisons médicales

Ces dénicheuses de pépites, ces voyageuses dans le temps sont Marie-Laurence Dubois (Valorescence) et Annette Hendrick (ORAM). Leur inventaire et le classement des documents de la Fédération préparant la démarche historique proprement dite, pour laquelle elles(…)

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Rêves de santé

Le journaliste Matthieu Cornélis a interviewé une vingtaine de personnalités qui ont fait et font encore le mouvement des maisons médicales. Un recueil sonore qui contribue à l’oeuvre de mémoire et de transmission.
- Pascale Meunier

Rêves de santé – JACQUES MOREL – « C’est la société qui est malade »

Premier secrétaire général de la Fédération, il s’y est impliqué durant une trentaine d’années tout en pratiquant la médecine générale dès la naissance des maisons médicales. Comment définir ces centres de santé d’un genre nouveau ?
- Jacques Morel

Rêves de santé – NATACHA CARRION – « Le projet de la maison médicale, c’était le rêve devant ma porte »

Médecin généraliste durant une trentaine d’années à la maison médicale Bautista van Schowen à Seraing, elle a avant cela exercé son métier au Chili, jusqu’à ce que l’arrivée du général Pinochet bouleverse sa vie… Elle raconte les débuts du mouvement des maisons médicales en Belgique et le contexte dans lequel est née la Fédération au début des années 1980.
- Natacha Carion Osorio

Rêves de santé – RI DE RIDDER – « Un système qui n’est pas efficient »

Il a créé l’une des premières maisons médicales en Flandre, où il y a travaillé durant plus de vingt ans. Il a ensuite dirigé l’Inami, l’Institut national d’assurance maladie invalidité. Aujourd’hui, il conseille le ministre fédéral de la Santé publique. Il connait très bien le système belge de santé et ne manque pas d’idées pour le dépoussiérer.
- Ri de Ridder

Rêves de santé – MICHEL ROLAND- « Notre modèle structuré est devenu le modèle belge »

Il a créé l’une des premières maisons médicales à Bruxelles, mais cet amoureux des sciences dures a aussi développé des logiciels originaux qui ont placé la Fédération à l’avant-garde de ce secteur.
- Michel Roland

Rêves de santé – JEAN-MARIE LÉONARD – « Penser la santé autrement »

Comme permanent syndical dans la région de Charleroi puis comme secrétaire fédéral au SETCa – le syndicat des employés des techniciens et des cadres –, il a vécu l’évolution du secteur de la santé et la naissance des maisons médicales.
- Jean-Marie Léonard

Rêves de santé – BRIGITTE MEIRE – « Mutualiser nos forces »

Infirmière, elle était au front lors des négociations des accords du non-marchand. Elle a ensuite œuvré à la création d’une délégation syndicale pour les travailleurs du mouvement des maisons médicales, un mouvement autogestionnaire, ce qui a soulevé quelques questions. Son engagement syndical a débuté à l’hôpital.
- Brigitte Meire

Rêves de santé – MONIQUE BOULAD – « On nous appelait les petits médecins »

Nous avions vraiment envie de rompre avec la médecine libérale que nous trouvions beaucoup trop commerciale. Nous voulions travailler en groupe, ce qui était à l’époque tout à fait nouveau. On s’est mis dans des quartiers(…)

- Monique Boulad

Rêves de santé – PIERRE DRIELSMA – « Une arme redoutable pour le changement social »

Médecin généraliste liégeois, il a participé à la conquête du paiement au forfait. Au début des années 1980, il est engagé à la maison médicale Bautista Van Schouwen, à Seraing, et vite embarqué dans un groupe de réflexion qui entend instaurer ce système en Belgique.
- Pierre Drielsma

Rêves de santé – BERNARD VERCRUYSSE – « Le pouvoir est fondamental »

Ses patients l’appellent Sakal docteur, docteur barbu en turc. Sa pratique durant quarante ans en maison médicale dans le quartier Nord de Bruxelles a certes nécessité un stéthoscope, mais aussi de bonnes oreilles.
- Bernard Vercruysse

Rêves de santé – ISABELLE HEYMANS – « Cette transition, on l’a réussie ensemble »

Elle a travaillé comme médecin généraliste en maison médicale dans la région liégeoise et à la Fédération pendant seize ans. D’abord chargée de mission pour la cellule politique, puis chargée de projet au service d’études, et enfin secrétaire politique et secrétaire générale.
- Isabelle Heymans

Rêves de santé – CORALIE LADAVID – « L’éducation permanente, c’est une philosophie »

Assistante sociale à la maison médicale Le Gué, elle a été ensuite secrétaire politique de la Fédération. Aujourd’hui, elle est échevine à la ville de Tournai en charge du logement, de la participation citoyenne, de l’égalité des chances et de la solidarité internationale.
- Coralie Ladavid

Rêves de santé – RUDY PIRARD – « Celui qui connait le mieux sa situation, c’est le patient »

Assistant social à la maison médicale du Laveu, à Liège, voilà quinze ans qu’il s’implique dans le secteur. Il a été le président de l’intergroupe liégeois des maisons médicales et aujourd’hui celui de l’organe d’administration de la Fédération. Au cœur de son travail : les inégalités sociales, le travail communautaire, la place du patient et l’autogestion.
- Rudy Pirard

Rêves de santé – CLARISSE VAN TICHELEN – « Ce n’est pas juste une question d’accès financier »

Économiste, elle a réalisé en 2019 une étude pour le compte de l’Institut wallon de l’évaluation de la prospective et de la statistique (IWEPS). Il s’agissait d’évaluer les mesures prises dans le cadre du plan de lutte contre la pauvreté, et parmi celles-ci les politiques de soutien aux maisons médicales : dans quelle mesure améliorent-elles l’accès aux soins de santé de première ligne des personnes précaires en Région wallonne ?
- Clarisse Van Tichelen

Rêves de santé – MICKY FIERENS – « Chaque personne a quelque chose à apprendre aux autres »

La Ligue des usagers des services de santé (LUSS) est une fédération qui rassemble des associations de patients en Belgique francophone et qui porte la parole des usagers des services de santé. Ses missions : œuvrer pour l’accès à des soins de qualité pour tous et valoriser la participation des usagers aux politiques de santé. Micky Fierens en est membre fondatrice, elle en fut aussi la directrice pendant vingt ans.
- Micky Fierens

Rêves de santé – HÉLÈNE DISPAS – « Tout ce que l’on fait est politique »

Médecin généraliste à la maison de santé Potager, à Saint-Josse-ten-Noode, elle est également conseillère santé pour le parti Ecolo-Groen au parlement fédéral. Précédemment, elle était membre du bureau stratégique de la Fédération.
- Hélène Dispas

Rêves de santé – ISABELLE DECHAMP – « La première ligne de la première ligne »

Les maisons médicales, ce sont des équipes pluridisciplinaires de médecins généralistes, kinés, infirmières, parfois dentistes ou autres spécialistes. Attention à ne pas oublier l’accueil ! Isabelle Dechamp, entrée en 1996 à la maison médicale Le Gué (Tournai), présente ce métier méconnu.
- Isabelle Dechamps

Rêves de santé – AUDE GARELLY – « Rester puriste ou s’ouvrir »

Il y a quelques années, la Fédération initiait un projet important, celui des critères de membres. Ceux-ci ont été actualisés, clarifiés et rendus plus opérationnels. Ce chantier a été confié à une consultante qui s’est immergée dans le mouvement.
- Aude Garelly

Rêves de santé – FANNY DUBOIS – « Un système qui gère des maladies plutôt que de prévenir la santé »

L’actuelle secrétaire générale de la Fédération des maisons médicales chérit la Sécurité sociale, une Sécurité sociale cependant mise à mal, notamment par des logiques néolibérales.
- Fanny Dubois

Rendez-vous en 2062 !

L’histoire de la Fédération des maisons médicales ne se termine pas au quarantième chapitre. Que lui réservent les années à venir ? Quels sont les enjeux qui continuent de la mobiliser ? Quels sont les nouveaux défis qu’elle rencontre ? Les questions qui la traversent et les aspirations vers lesquelles elle tend ? Sa secrétaire générale Fanny Dubois dessine les actuelles et futures grandes lignes d’attention, à l’éclairage d’un passé nourrissant. De quel bagage avez-vous hérité de vos prédécesseurs pour développer le futur du mouvement ?
- Fanny Dubois, Pascale Meunier

Accélération

L’expérience fondamentale de la modernité, c’est une gigantesque accélération du monde et de la vie, et pourtant, la société n’a jamais été autant en pénurie de temps. Plus nous tentons de gagner du temps, moins nous en avons.
- Dr André Crismer