Alors que le gouvernement Arizona a voté une série de réformes faisant peser la plupart de l’effort sur les travailleurs et la Sécurité sociale, il y a une dépense publique que les patrons et leurs amis au gouvernement se gardent bien de mettre en évidence : le montant exorbitant des aides publiques aux entreprises. Avec éconosphères, nous avons chiffré ce montant à 52 milliards en 20225. 52 milliards d’aide publique aux entreprises : et si on en faisait autre chose ?
Ces aides publiques sont souvent présentées comme un moyen de créer des emplois. Dans cet article, nous montrons que l’augmentation des aides publiques aux entreprises est plutôt le reflet d’une mutation de l’État-providence vers un État néolibéral ou ce qu’on pourrait appeler « un capitalisme belge sous perfusion »1.
Les 52 milliards d’aide publique aux entreprises en Belgique contiennent trois catégories d’aides différentes. D’abord, on calcule le manque à gagner en recettes de cotisations sociales patronales et d’impôt des sociétés dû aux baisses successives des taux décidées par les différents gouvernements. Depuis les années 1980, les taux de cotisations patronales et d’impôt des sociétés ont été réduits. En 2016, le tax shift (glissement fiscal) du Gouvernement Michel a accéléré la tendance : les cotisations patronales sont passées de 32,4 % à 25 %, et l’impôt des sociétés de 33 % à 25 %. Le montant du soutien public ainsi reversé au secteur privé via ces baisses de taux est de 11,7 milliards d’euros en 2022.
Ensuite, on prend en compte l’ensemble des subventions directes au secteur privé : aides à l’investissement, subventions sur les produits et surtout les nombreux subsides salariaux. Ces derniers atteignent 12,9 milliards en 2022. Les subsides salariaux comprennent les réductions de cotisations sociales ciblées (pour les travailleurs âgés, par exemple) et les dispenses de précompte professionnel (pour le travail de nuit et en équipe, la recherche et le développement ou les heures supplémentaires, par exemple). Au total, l’ensemble des subsides directs représentent 19,2 milliards. Ils ont été multipliés par sept depuis 1995.
Enfin, on prend en compte les réductions fiscales et parafiscales (il s’agit en fait des niches fiscales), un manque à gagner pour l’État ou la Sécurité sociale. Elles sont très nombreuses en Belgique, surtout en ce qui concerne l’impôt des sociétés : en 2022, l’impôt des sociétés a rapporté 21,7 milliards à l’État et les niches fiscales à l’impôt des sociétés s’élèvent à 19,3 milliards. Cela veut dire que s’il n’y avait pas de niches fiscales, l’impôt des sociétés rapporterait le double de recettes à l’État. L’ensemble des niches fiscales et parafiscales est estimé à 20,9 milliards en 2022.
En additionnant ces trois montants, on arrive à 52 milliards. L’étude contient l’originalité d’avoir tenté, autant que possible, d’isoler le secteur non marchand des chiffres afin d’inclure uniquement les entreprises privées lucratives.
Quelques exemples
Inditex Belgique est une grande chaîne de magasins de vêtements qui emploie environ 1 800 travailleurs et travailleuses en équivalent temps plein dans le pays en 2024. Elle a reçu 2,6 millions de réductions de cotisations sociales ciblées (hors réductions dues au tax shift), soit en moyenne 1 481 euros par travailleur et par an. Elle a également probablement pu bénéficier de certaines niches fiscales à l’impôt des sociétés. La même année, l’entreprise a réalisé un bénéfice de 26,6 millions d’euros et a versé 23 millions d’euros de dividendes.
En 2024, John Cockerill a versé 130 millions d’euros de rémunérations (cotisations comprises) à ses travailleurs et a perçu 382 000 euros de réductions de cotisations sociales ciblées (hors réductions dues au tax shift). La même année, cette entreprise a reçu des aides publiques sous la forme d’investissement en capital (non pris en compte dans notre étude macroéconomique) et de subsides d’exploitation à hauteur de 7,5 millions d’euros.
Sur l’exercice 2023-2024, Colruyt a reçu 18,5 millions d’aides publiques, dont 1,5 million de déductions fiscales à l’impôt des sociétés et 17 millions en réductions de cotisations sociales. La même année, le groupe Colruyt versait 396 millions à ses actionnaires en rachat d’action et en dividendes.
L’État néolibéral et la reconfiguration des dépenses publiques
Depuis 2003, première année pour laquelle l’ensemble des données est disponible, le soutien public aux entreprises privées lucratives n’a cessé d’augmenter, passant de 6,1 % du produit intérieur brut (PIB) en 2003 à 9,2 % en 2022. Ce montant équivaut à 115 % des dépenses de santé, à une fois et demie le budget de l’enseignement et à trois fois les économies de 15,7 milliards d’euros par an qui sont imposées à notre pays par l’Union européenne.
Ces aides publiques aux entreprises ont augmenté plus rapidement que les dépenses en protection sociale. Alors que, depuis vingt ans, les aides publiques ont augmenté en moyenne de 4,6 % par an hors inflation, les prestations sociales n’augmentaient que de 2,2 % par an et l’économie (mesurée par le PIB) de 1,5 %.
Cette hausse fulgurante des subsides accordés aux entreprises privées, bien supérieure à celle des prestations sociales, illustre un choix politique assumé : celui de privilégier le capital au détriment des besoins sociaux. Derrière le discours sur la compétitivité et l’emploi se cache surtout une réorientation des dépenses publiques vers des aides aux entreprises, souvent sans condition ni contrôle.
Cette augmentation du soutien public au privé n’est pas une spécificité belge, elle est caractéristique d’une trajectoire de néolibéralisation observée dans beaucoup d’États, y compris les plus proches de la Belgique. Les gouvernements MR-Engagés n’y échappent pas et poussent cette logique encore plus loin avec les récentes décisions. D’un côté, ils rabotent les prestations de Sécurité sociale (diminution de l’assurance chômage, définancement des soins de santé, baisse des pensions, etc.) et les services publics (diminution du nombre de places en crèche, définancement de l’enseignement, etc.), tandis que, de l’autre côté, ils augmentent les aides aux entreprises (plafonnement des cotisations sociales patronales pour les très hauts salaires, un milliard aux entreprises en plus via une nouvelle diminution des cotisations patronales sur les bas et moyens salaires, un milliard pour réduire la facture d’énergie des gros industriels, entre autres).
Cela montre comment l’État néolibéral n’est pas un État qui dépense moins, mais un État qui dépense autrement et reconfigure les dépenses publiques : celles-ci ne servent plus seulement à financer des prestations de Sécurité sociale et des services publics, mais bien à soutenir les entreprises privées. Ce financement des entreprises privées est justifié par son impact espéré sur l’emploi.
Plusieurs études universitaires pointent le manque d’efficacité de ces aides publiques et les nombreux effets d’aubaine. Par exemple, la réduction permanente de cotisations patronales pour la première embauche a coûté 488 millions d’euros en 2023. Une étude universitaire2 a calculé que le coût par emploi créé de cette mesure s’élève à 101 000 euros, soit beaucoup plus que la rémunération globale (cotisations patronales comprises) d’un salarié à temps plein en Belgique au salaire moyen qui s’élève, elle, à près de 71 000 euros. D’un autre côté, les évaluations ont montré à quel point le nombre d’emplois créés avec le tax shift (la baisse des taux de cotisations sociales patronales sous le gouvernement Michel) était bien en deçà des estimations de départ. Si ces aides publiques ont un faible impact sur la création d’emploi, c’est qu’elles servent donc en grande partie à augmenter les profits des entreprises et les dividendes de leurs actionnaires.
Qui dit juste ?
25 milliards selon la Banque Nationale (BNB) et 52 milliards selon Econosphères… En octobre dernier, la Banque Nationale publiait à son tour une étude3 sur les subsides aux entreprises et chiffrait leur montant à 25 milliards, soit à peu près la moitié de notre montant. Deux raisons expliquent cette différence.
La première, et de loin la plus importante, est que la BNB se limite à ce qu’Eurostat comptabilise comme des subsides directs aux entreprises, c’est-à-dire uniquement la deuxième catégorie de notre étude. Elle fait l’impasse sur l’affaiblissement des normes au cours du temps, qui constitue, de notre point de vue, un subside caché aux entreprises puisque c’est de l’argent qu’elles devaient avant utiliser pour leur contribution à l’État et qu’elles peuvent à présent garder dans leurs comptes. La BNB ne comptabilise pas non plus les niches fiscales à l’impôt des sociétés ou aux accises, ni l’ensemble des réductions de cotisations sociales patronales, mais uniquement celles qui sont considérées comme étant des subsides salariaux dans la comptabilité nationale. À nouveau, la BNB fait donc ici le choix d’un périmètre particulièrement restrictif de ce qu’elle considère comme étant une aide publique aux entreprises. En France, par exemple, la commission d’enquête du Sénat a chiffré à 211 milliards d’aide publique en prenant bien en compte l’ensemble des niches fiscales et des exonérations de cotisations sociales qui bénéficient aux entreprises.
La seconde raison est le fait que la BNB n’a pas tenté d’isoler le secteur non marchand privé du secteur privé lucratif comme nous l’avons fait. Cela amène son lot de critiques patronales sur cette étude, qui pointe du doigt le fait que des subsides à la SNCB ou aux hôpitaux sont maintenus dans le périmètre.
Comment faire autrement ?
Il y a plein d’alternatives. Premièrement, les conditions d’octroi des subventions publiques, lorsque celles-ci existent, restent peu contraignantes. Une première étape serait d’obliger les entreprises percevant les aides à remplir une série de conditions : rembourser les aides si ces entreprises décident finalement de délocaliser ; s’engager à ne pas distribuer de dividendes ni à racheter des actions ; s’engager à maintenir l’emploi sous peine de devoir rembourser tout ou une partie des aides perçues ; remplir des conditions en matière de qualité de l’emploi, de respect du dialogue social ou encore de réduction d’empreinte carbone, etc.
Une deuxième piste serait de garantir que ces aides soient réellement consacrées à la création d’emplois. Pour cela, deux options sont possibles : soit adopter un modèle similaire au Maribel social du secteur non marchand, où les aides sont versées dans un fonds géré paritairement par le secteur qui attribue ensuite des postes aux structures ; soit utiliser ces aides pour financer une réduction collective du temps de travail. Concrètement, elles serviraient à instaurer une véritable semaine de quatre jours, avec embauches compensatoires. Cela permettrait aussi de diminuer les dépenses liées au chômage grâce à la création de nouveaux emplois.
Une troisième piste serait de réorienter complètement ces aides aux entreprises pour créer de l’emploi dans des secteurs d’avenir, sans dépendre des entreprises privées. Concrètement, cela pourrait passer par la création directe d’emplois publics dans des filières à développer, comme la rénovation énergétique des bâtiments.
Investir ces milliards dans l’emploi public pourrait être bien plus efficace : avec 52 milliards, on pourrait financer plus de 730 000 emplois à temps plein au salaire moyen. Pour donner un ordre de grandeur, la Belgique compte aujourd’hui 3,4 millions de travailleurs en équivalent temps-plein. Ce budget pourrait aussi stimuler l’emploi indirectement, par exemple via la commande publique ou la mise en place d’une Sécurité sociale de l’alimentation4. Cette dernière, en socialisant une partie de nos besoins alimentaires, renforcerait les filières agricoles en Belgique et, par conséquent, l’emploi.
Chaque année, 52 milliards d’argent public sont versés au secteur privé sans réel impact sur l’emploi. Il est temps de passer de TINA à TAPAS… de passer de There is No Alternative à There Are Plenty Of Alternatives.
- Nous adaptons le titre de l’étude d’A. Abdelsalam et al., Un capitalisme sous perfusion : Mesure, théories et effets macroéconomiques des aides publiques aux entreprises françaises, Ires, 2022, https://ires.fr.
- B. Cockx et al., « La mesure “zéro coti” déçoit », Regards économiques, Focus 34, UCL, 2025.
- H. Godefroid et al., « Are government subsidies and investment grants to enterprises higher in Belgium? », 25 octobre 2025, BNB, www.nbb.be.
- J. Peuch, « Pour une sécurité sociale de l’alimentation », Santé conjuguée n° 109, décembre 2024.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°115 - juin 2026
Introduction n°115
Henri Ey, illustre psychiatre français, soutenait en 1935 que la psychiatrie était née « au moment où sont passés dans la structure sociale les concepts de liberté individuelle, de droits de l’homme ». Quelque nonante ans plus(…)
Personne ne joue avec les mêmes cartes
Dossier patient informatisé, droit au respect de l’intimité
La construction d’une identité commune
Enjeux pour les maisons médicales et leurs psys
Répondre à un besoin crucial d’accessibilité
Aller au-delà du symptôme, vraiment ?
Travail thérapeutique et action communautaire
Topographie des lieux de soins de santé mentale
Soin ou contrôle ?
Souffrance et organisation
Dans les marges du soin
Santé mentale et IA : pour un moratoire éthique
S’orienter dans la « nébuleuse psy »
Actualités 115
Le temps, enjeu et ressource
« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne le demande, je le sais ; mais si on me le demande, je ne le sais plus. » À prendre les choses de façon abstraite et détachée, on n’a sans(…)