Les liens entre santé humaine et environnement prennent une place croissante dans les réflexions en santé publique. Les effets du contact avec la nature sur la santé mentale et physique sont aujourd’hui de mieux en mieux documentés4 : diminution du stress, amélioration de l’humeur, augmentation de l’activité physique, réduction de l’isolement social et effets positifs sur certaines pathologies chroniques.
Les professionnels de santé sont confrontés à des réalités de terrain complexes : augmentation des troubles de santé mentale1, isolement social2, surcharge des structures de soins et précarité. C’est dans ce contexte qu’est née, en mars 2025, l’asbl Kodama Px, avec l’objectif de développer des programmes de prescription de nature en Wallonie et à Bruxelles. Sa création fait suite à une première expérience pilote menée au centre de santé intégrée (CSI) des Carrières de Sprimont. Ce premier programme, développé de manière expérimentale avec quelques patients et soignants, a rapidement suscité un intérêt important tant de la part des bénéficiaires que des professionnels de santé.
Une vision globale de la santé
La prescription de nature consiste à intégrer, dans le parcours de soin, une orientation vers des activités en lien avec des espaces verts ou bleus (rivières, mer…) : marche, activités collectives en extérieur, jardinage, découverte de la nature, activités de pleine conscience, etc. Ces activités ne remplacent évidemment pas les traitements ou les suivis classiques, mais viennent s’inscrire comme approche complémentaire dans une vision plus globale de la santé. Elles permettent notamment de travailler différentes dimensions souvent impliquées dans les parcours de soin : remise en mouvement progressive, création de lien social, reprise d’un rythme, sentiment d’utilité, diminution du repli sur soi ou encore amélioration du rapport au corps et à l’environnement. Le terme prescription est utilisé pour intégrer un mouvement mondial green prescribing, mais, en Belgique, il fait plutôt référence à une « recommandation écrite de nature », puisque pas encore reconnu par les pouvoirs publics.
Une fois que le patient a reçu une prescription de nature, le programme prévoit un accompagnement par un « référent nature ». Ce référent est généralement un membre de l’équipe de santé, qui est formé spécifiquement par Kodama Px pour ce dispositif. Cette formation porte notamment sur les bases de la prescription, la posture et le rôle du référent nature, l’éducation à la santé et la stratégie du programme. Elle aborde également les limites et difficultés rencontrées jusqu’à présent.
Le référent rencontre le patient lors d’un entretien initial afin de lui présenter le dispositif, lui présenter le catalogue d’activités et entamer avec lui une première anamnèse. Son objectif est de comprendre l’environnement du patient : où est la nature la plus proche de chez lui, comment peut-il s’y rendre, quelles sont ses ressources, comment remplit-il ses journées ? À partir de là, le référent fixe un objectif de santé en concertation avec le patient, lié au motif de prescription, et adapte le plan opérationnel en fonction de la personne. Celle-ci a le choix : faire des activités seule, depuis chez elle ou aux alentours, intégrer des activités de groupe de nature autour de chez elle ou un mix des deux. Ce programme est établi individuellement, en fonction des besoins, des freins, des attentes et des motivations.
Les activités de groupe peuvent être internes (la structure de santé développe ses propres activités en lien avec la nature) ou externes (la structure de santé a un partenariat avec des structures/activités indépendantes existantes et signe une convention pour y envoyer les patients sur prescription).
Le référent adopte une posture à la fois d’éducation à la santé et de mise en réseau. Il réalise un suivi régulier du patient pendant six mois. L’idée est de l’aider à dépasser certains freins pour soutenir progressivement son autonomisation et sa capacité à recréer des habitudes durables de santé.
L’objectif du projet n’est pas uniquement d’« envoyer les patients dans la nature », mais de créer des dispositifs structurés, accessibles et adaptés aux réalités des structures de soins et des publics accompagnés. Cette approche s’inscrit également dans une logique de santé communautaire : promouvoir l’engagement des patients, soignants, acteurs de nature et autres acteurs locaux à prendre soin de manière collective et globale sur un territoire.
Un programme en coconstruction
La mission principale de Kodama est d’aller à la rencontre des soignants et des équipes de soins afin de coconstruire un programme de prescription de nature adapté à leurs habitudes et réalités, tout en respectant les valeurs du programme initial. Cette coconstruction peut prendre des formes très différentes selon les structures : certaines souhaitent intégrer toutes les activités de la structure dans la prescription, d’autres souhaitent sous-traiter le rôle de référent nature, d’autres souhaitent au contraire être référents en équipe, et d’autres encore souhaitent prescrire uniquement à un public bien délimité, comme les jeunes ou les personnes en isolement social.
2025 a été une année de lancement et d’expérimentation. Une grande partie du travail a consisté à rencontrer des structures de santé afin de comprendre leurs réalités et d’évaluer dans quelle mesure ce type de dispositif pouvait trouver sa place dans leur fonctionnement quotidien. Dix-neuf structures de soins ont été rencontrées, principalement des maisons médicales et des ASI ainsi que plusieurs groupements de médecins généralistes. Ces échanges ont permis d’identifier un réel intérêt pour la démarche et de nombreuses questions très concrètes concernant sa mise en œuvre.
Les équipes s’interrogeaient notamment sur le temps nécessaire pour porter ce type de projet, sur les profils de patients pouvant en bénéficier, sur les limites du rôle des référents ou sur la manière d’intégrer ce type d’approche dans des structures déjà fortement sollicitées.
Leurs réactions ont souvent été positives, notamment parce que beaucoup de professionnels observent quotidiennement les effets de l’isolement, de la sédentarité, de la souffrance psychique ou de la perte de lien social chez leurs patients. Ce type de dispositif est donc souvent vécu comme une proposition concrète à pouvoir faire aux patients en souffrance.
Ces rencontres ont également mis en évidence les limites et contraintes auxquelles les structures sont confrontées : manque de temps, surcharge des équipes, difficultés financières, complexité organisationnelle ou nécessité d’adapter les dispositifs aux réalités propres à chaque terrain.
L’un des constats importants de cette première année est justement qu’il n’existe pas de modèle unique de prescription de nature. Chaque structure possède ses propres fonctionnements, ressources et publics. Le projet a donc progressivement évolué vers une logique de coconstruction avec les équipes de soins plutôt que vers l’application d’un programme standardisé.
Premiers accompagnements
Fin 2025, cinq structures étaient engagées dans le développement du programme, dont deux qui avaient déjà commencé les prescriptions de manière opérationnelle (le CSI des Carrières à Sprimont et le CSI de l’Ourthe à Tilff). Au total, 69 patients ont reçu une prescription de nature au cours de l’année et 45 personnes ont intégré un suivi avec une référente nature. Les profils étaient variés : burn-out, troubles anxieux ou dépressifs, isolement social important, difficultés de remise en mouvement ou fatigue chronique.
Même si les données restent encore principalement qualitatives et demandent à être évaluées plus rigoureusement, plusieurs observations apparaissent encourageantes. Chez certains bénéficiaires, les professionnels ont remarqué une reprise progressive d’activité, une amélioration du lien social ou une diminution du repli sur soi. D’autres patients ont progressivement développé des habitudes autonomes de marche ou d’activités extérieures en dehors du cadre organisé, et certains ont pu diminuer, en concertation avec des soignants, certains traitements anxiolytiques ou antidépresseurs. Des dynamiques collectives se sont créées entre certains participants, qui ont commencé à se retrouver de manière autonome en dehors des activités proposées.
L’objectif n’est pas de présenter la nature comme une solution miracle ni de minimiser la complexité des situations rencontrées. La prescription de nature ne remplace pas un suivi médical, psychologique ou psychiatrique lorsque celui-ci est nécessaire. D’ailleurs, dans le dispositif, les rôles sont clairs : les accompagnateurs en nature ne sont pas soignants, c’est la nature qui permet le bien-être et les référents nature avec l’équipe de soin qui réalisent le suivi thérapeutique.
En revanche, ce type d’approche peut constituer un levier complémentaire dans certaines situations, notamment lorsqu’il s’agit de remettre progressivement une personne en mouvement, de recréer du lien social ou de soutenir une dynamique communautaire. C’est une approche qui permet de penser la santé de manière globale, en intégrant la dimension environnementale et en prenant conscience que la préservation de la nature et la végétalisation de nos espaces de vie constituent aussi des enjeux de santé publique.
Une pratique qui interroge
Le développement de la prescription de nature soulève plusieurs questions. La première concerne l’accessibilité de la nature. En ville ou en milieu rural, les espaces verts sont généralement plus accessibles aux publics socio-économiquement favorisés. La question du coût et du financement devient rapidement centrale si l’accès aux espaces verts est une question de santé publique. Aujourd’hui, l’accessibilité aux activités de groupe proposées dans le cadre du programme repose principalement sur du bénévolat, des partenariats associatifs ou des financements des structures de santé elles-mêmes. Les activités ont un coût et à cela s’ajoute le temps consacré par les structures de soins à la coordination du dispositif et aux consultations d’un référent nature.
Cette question du financement est centrale, puisque le programme, s’il ne veut pas renforcer des inégalités de santé, doit être accessible à tout le monde. Bien que la nature soit gratuite, l’intégration à des activités de groupe structurées et organisées (et donc généralement coûteuses) permet une meilleure adhésion des patients3. La Mutualité chrétienne soutient actuellement financièrement le projet Kodama Px. À plus long terme, la question d’une éventuelle reconnaissance ou d’un remboursement partiel de certaines activités de prescription de nature pourrait se poser, notamment si les évaluations du dispositif permettent d’objectiver leurs effets sur la santé.
Une autre question importante concerne l’accompagnement des patients. Qui peut accompagner ce type d’activités ? Quels cadres mettre en place ? Comment articuler les rôles entre professionnels de santé, référents nature et acteurs associatifs ? Jusqu’où peut aller l’accompagnement sans glisser vers une relation thérapeutique qui dépasserait les compétences ou le cadre prévu ? Ces questions font partie intégrante du travail actuel de structuration du projet. La prescription de nature oblige finalement à penser le soin de manière plus transversale, en créant des liens entre le secteur de la santé, celui de l’environnement et le tissu associatif local.
Le rôle des maisons médicales
Les maisons médicales apparaissent comme des partenaires particulièrement pertinents dans cette démarche. Leur approche globale de la santé, leur attention aux déterminants sociaux et leur travail interdisciplinaire créent un terrain favorable pour expérimenter des pratiques qui dépassent une approche strictement curative. Dans plusieurs structures rencontrées, la prescription de nature a été envisagée non pas comme une activité périphérique, mais comme un outil supplémentaire dans une réflexion plus large autour de la prévention, de la santé communautaire et de l’accompagnement des publics vulnérables.
Il existe un intérêt chez les professionnels et certains patients pour des approches qui reconnectent davantage les soins aux dimensions sociales, environnementales et collectives de la santé. Les prochaines années permettront de mieux comprendre dans quelles conditions ces dispositifs peuvent être utiles, pour quels publics, avec quels effets et selon quels modèles organisationnels et financiers.
- Sciensano, « Près d’un Belge sur cinq souffre de troubles de santé mentale », 28 octobre 2025, www.sciensano.be.
- StatBel, « Le sentiment de solitude en Belgique », Ménages, décembre 2024, https://statbel.fgov.be.
- MC Kondo et al., “Nature Prescriptions for Health: A Review of Evidence and Research Opportunities”, Int J Environ Res Public Health, 2020 Jun 12;17(12).
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°115 - juin 2026
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