« Tout en faisant partie intégrante du dispositif de soin, l’entretien avec le psychologue est un espace “autre” qui se dégage de l’urgence d’abraser le symptôme. » La formule est signée Ducarre3. Elle est représentative d’une attitude canonique, confinant à la caractéristique identitaire : celle du psychologue clinicien face à la symptomatologie. Pour comprendre de quoi il retourne, il faut reprendre depuis le début : qu’est-ce qu’un symptôme ?
Relever un symptôme consiste, à partir de la masse de phénomènes cliniques observés, à opérer un découpage analytique pour isoler un phénomène et le rattacher à un type d’observation connu et nommé dans le corpus de savoirs disciplinaires. Par exemple : « L’autre jour, j’ai croisé des personnes africaines et j’étais convaincu qu’elles me cherchaient, pour m’attraper. Je me suis mis à me cacher aux coins des rues, derrière les maisons » devient, dans le dossier patient… idées de persécution. « Je ne dors plus, je n’ai plus faim et je n’ai plus aucune force » devient… insomnie, perte d’appétit et manque d’énergie.
Il y a donc bien une distinction entre phénomène et symptôme1, trop souvent oubliée. Le passage de l’un à l’autre implique un changement de régime ; une réduction, une perte d’information, et une objectivation (le « Je » se perd). Tout à la fois, il offre une prise pour un certain type d’intervention (par exemple, médicamenteuse).
En outre, un symptôme est toujours symptôme de quelque chose – en médecine, il implique la notion de maladie, de syndrome ou de processus morbide auquel il se réfère2. C’est l’accumulation et la combinaison des symptômes qui permet au médecin d’approximer un diagnostic concernant la pathologie supposée sous-jacente. Si le symptôme est donc l’indice d’autre chose que lui-même, cette autre chose consiste en une entité identifiée (idéalement) sur base d’une cause organique. L’ensemble insomnie-perte d’appétit-manque d’énergie, agrémenté de quelques autres observations, mènera par exemple à inférer la présence d’une dépression post-partum chez une femme ayant récemment enfanté. Les notions de symptôme, de syndrome et de maladie s’inscrivent ainsi dans un modèle inférentiel de l’activité clinique3. En outre, ils appellent l’idée d’un traitement.
« Quelque chose ne va pas »
Depuis la position du psychologue clinicien, l’« autre chose » à laquelle renvoie le symptôme ne consistera en premier lieu ni en une maladie ni en un syndrome. Il s’agira plutôt d’aller à la rencontre d’une dynamique, d’un fonctionnement, d’une histoire, et de voir dans quels jeux de causalité circulaire, quels cercles vicieux et quels liens le « symptôme » est pris – quelle fonction il sert, par exemple. Ainsi, l’on tiendra éminemment compte du fait que la personne qui se sentait suivie par des personnes africaines s’était réfugiée depuis peu en Belgique… en droite ligne d’un pays africain où le gouvernement la recherchait activement à cause de sa condition de manifestant contre le pouvoir en place.
L’au-delà du symptôme pour le psychologue clinicien, c’est, en somme, le fonctionnement psychique et relationnel de la personne. Le propre du psychologue clinicien sera de considérer le symptôme dépressif ou anxieux, la consommation souffrante d’alcool ou de drogue, comme des indices que quelque chose ne va pas dans l’existence. À l’image de la fièvre, le symptôme sera considéré dans son aspécificité par rapport à l’une ou l’autre problématique existentielle particulière. C’est précisément cette dernière qu’il s’agira, dans la co-construction, de découvrir.
Tel symptôme dépressif ou d’épuisement se verra éclairé, dans le décours du suivi, par la découverte que Monsieur ou Madame a dirigé ses choix de vie sous la contrainte du désir d’un autre (par exemple, son parent qui ne lui a pas laissé le choix de sa voie professionnelle) – ce symptôme sera alors réinterprété comme ce qui est venu faire signal et a permis à la personne de s’arrêter pour s’en rendre compte, et de réorienter sa vie dans une direction plus conforme à ses aspirations.
Ce travail de découverte nécessite avant tout une position d’humilité et la mise en suspens de tout savoir a priori. Là où les notions de symptôme et de maladie dans leur acception médicale appellent l’idée d’un traitement, le psychologue visera, avant tout, à apprendre à connaitre la personne4. On se rapproche alors d’un modèle de l’activité clinique que Tatossian 5 a nommé perceptif et qui, par contraste avec le modèle inférentiel, fait la part belle à la captation intuitive par le clinicien de tous les aspects de la rencontre telle qu’elle est vécue dans ses accents expérientiels, expressifs, esthétiques, tragiques, incarnés.
La place du symptôme dans la consultation psychologique
Il est ainsi de coutume, dans le giron des psychologues cliniciens, d’affirmer que la consultation psychologique vient pourvoir la prise en charge globale d’une dimension supplémentaire (et complémentaire) aux approches médicale et paramédicale. Tout son sens consisterait à aller au-delà d’une approche sémiologique pour aborder la recherche de sens, la subjectivité et le vécu, la coconstruction narrative et la prise en compte du contexte.
Pourtant, le symptôme constitue souvent la porte d’entrée du suivi ; il fait l’objet de la demande explicite de consultation. Il y a donc là une forme de tension : entre décalage par rapport à la sémiologie, et dialogue avec cette dernière. Cette tension a d’ailleurs parfois servi à la délimitation de deux « camps » de psychologues : il y aurait, d’un côté, ceux qui se limitent au symptôme (typiquement, les tenants de l’approche cognitivo-comportementale), et de l’autre, ceux qui vont plus loin (typiquement, les praticiens d’orientation psychanalytique). L’on a ainsi débattu sans fin du statut plus ou moins « symptomatologique » ou « profond » des prises en charge psychologiques. Que dire de neuf, dès lors, sur ce sujet largement éculé ?
Laissons-nous guider par une situation clinique.
Madame T., la soixantaine, vient me voir à la demande (très appuyée) de son époux, concernant des problèmes avec l’alcool. Elle est réticente à l’idée de voir un psychologue ; nous fixons la fréquence des rendez-vous à une fois par mois et elle me donne l’impression, de diverses manières, que toute façon de procéder qui irait à l’encontre de ce qu’elle a imaginé (par exemple, une fréquence d’entretiens plus importante) pourrait être rédhibitoire et entrainer la fin prématurée du suivi. Les entretiens sont plutôt courts : nous dépassons rarement la demi-heure (car Madame estime en avoir dit assez). Étonnamment, les entretiens portent peu sur les difficultés liées à l’alcool ; sur trois ans de suivi, nous n’en avons discuté de manière « étendue » qu’à quatre ou cinq reprises, surtout au début. Nous avons notamment mis en évidence quelques fonctions de la consommation (de gestion de la colère, d’apaisement des tensions, d’évitement du conflit surtout conjugal). Le reste du temps, soit il n’en est pas du tout question, soit seulement via de furtives allusions, en particulier lors de la première minute de l’entretien, où Madame me dit spontanément où elle en est avec l’alcool (si elle en a consommé récemment ou pas) avant de passer à autre chose. Madame parle assez bien de tensions dans le couple conjugal, qui justifieraient tout à fait une thérapie conjugale dont le couple n’est cependant pas preneur.
Et pourtant : sur ces trois années de suivi, nous constatons que Madame a consommé… deux fois de l’alcool, alors qu’elle consommait auparavant jusqu’à trois bouteilles par jour. Le symptôme a donc (quasiment) disparu, tandis que notre approche ne s’est pas du tout focalisée dessus (on parle parfois, dans le domaine, d’approche défocalisée). Madame dit par contre à propos de nos entretiens : « Bêtement parler, ça fait du bien. » Elle ajoute : « À part mon mari et mon chien, je ne parle à personne » ; « au moins, vous, vous m’écoutez, pas comme mon mari », et « si je n’étais pas venue vous voir (et que je n’avais donc pas arrêté la boisson), mon mari ne serait plus resté longtemps avec moi ». Au début du suivi, elle clôture régulièrement les entretiens par : « Ce que je devais dire est sorti », en accompagnant la parole d’un mouvement montrant quelque chose qui « sort » du corps, du haut vers le bas (au niveau du ventre). Elle répétera incessamment combien les entretiens font office de décharge. Notons enfin une phrase régulièrement prononcée par Madame : « Si c’est pour venir vous voir et ne pas arrêter de boire… (“à quoi bon”, semble-t-elle vouloir dire). »
Que dire d’un tel suivi ? Quels mots peut-on mettre sur ce qui s’est passé lors de ces rencontres avec Madame T. ? En ce qui concerne le rapport au symptôme, il nous semble que nous n’avons, dans cette situation clinique, ni réalisé de travail « profond » de remise en question du fonctionnement de Madame T. ni ciblé de manière plus superficielle ou concrète la suppression du symptôme alcoolique via telle ou telle méthode « stratégique » de résolution de problème. Et pourtant… ce symptôme a disparu.
Ce qui s’est produit peut peut-être s’envisager comme étant davantage d’ordre anthropologique. Ce que Madame nous dit à propos des entretiens semble relever de la rencontre de deux semblables humains dans des conditions permettant à l’un d’eux de se sentir écouté, voire compris – ce qui a, semble-t-il, coïncidé avec ce que nous pourrions appeler une dissolution du symptôme. Cela nous rappelle ces nombreuses fois où les patients nous disent s’être sentis écoutés, avoir l’impression de nous avoir « déposé » quelque chose, ou soulignent que le simple fait de parler fait du bien. Dans les cabinets de psychologues, ce genre de commentaire est sans doute aussi fréquent que ceux de personnes déçues qu’on n’ait pas trouvé de « solution » à leurs problèmes.
Un deuxième élément concerne peut-être la régularité de nos entretiens et donc de ma présence : Madame a en effet introduit de son propre chef le fait que l’on se voie toujours le même jour à la même heure et a montré dans diverses circonstances qu’elle y tenait absolument. Ceci fait écho aux théories supposant que la consommation problématique est liée au défaut d’intériorisation d’un objet stable et sécure – les patients ne cessent d’ailleurs de nous signifier combien le produit leur tient compagnie. Si l’on ne peut raisonnablement spéculer sur une telle intériorisation d’objet à propos d’un suivi seulement mensuel, l’on peut cependant faire l’hypothèse que la fiabilité d’une présence, associée à la possibilité de se décharger6 dans un cadre relativement contenant, ait pu aider à la suppression du symptôme.
Enfin, un troisième élément, peut-être le plus important, réside dans la définition de la situation de consultation avec laquelle Madame est arrivée et sur laquelle elle a semblé massivement s’appuyer au cours de son cheminement. Celle-ci était extrêmement restreinte : l’objectif de Madame, intimé par son mari, était d’arrêter de boire – et la représentation qu’elle avait de notre relation était clairement celle d’une relation-qui-doit-me-servir-à-arrêter-de-boire. Mon objectif, à moi, n’était nullement celui-là. Pourtant, il semble que les choses se soient passées de manière telle que Madame ait pu utiliser la consultation comme un tremplin ou un prétexte à l’arrêt de la consommation problématique.
Ces quelques éléments peuvent paraitre simples, euphémiques, voire banals. Ils sont loin des canons de sophistication, de planification et de manualisation des psychothérapies promus à notre époque ou de l’idéal de changement promu dans la formation des cliniciens. Ils n’en demeurent pas moins des aspects fondamentaux de la rencontre clinique – ceux qui, précisément, permettent le changement parce qu’ils ne le recherchent pas, tenant compte du fait que le changement réel ne peut par définition être prédéfini.
Notion de symptôme et conception de l’être humain
Contre toute attente, aller au-delà du symptôme, c’est peut-être donc simplement… entrer en relation. Vraiment. Avec toutes les nuances et les aspérités que cela comporte. Arriver là où la notion de « symptôme » n’a simplement plus la possibilité d’exister, là où elle a spontanément perdu son sens à cause de notre mode de relation à la personne – là où la « masse » d’informations « restantes » a repris le dessus. Tandis que la notion de symptôme implique l’idée de maladie à soigner, celle de phénomène implique l’idée de la personne derrière la maladie. C’est peut-être là, dans la conception de l’être humain qui est sous-jacente à ces notions, que se trouve l’une des clés de la réticence des psychologues cliniciens à s’affilier à l’idée de symptôme.
- A. Tatossian, La phénoménologie des psychoses, avec J.-M. Azorin et al., 1979, Le Cercle herméneutique, 2025 ; A. Tatossian et al., Clinique du Lebenswelt : psychothérapie et psychopathologie phénoménologiques, MJW Fédition, 2016.
- A. Tatossian et al., ibid.
- A. Tatossian et al., ibid.
- F. Basaglia, “On some aspects of modern psychotherapy: Phenomenological analysis of the ‘encounter’”, trad. J. Versace, Journal of Phenomenological Psychology 56, nos 1‑2, 2025.
- A. Tatossian et al., op. cit.
- La décharge est sans aucun doute l’une des fonctions psychiques de la narration. Cf. G. Bourlot, « Qu’est-ce qu’une narration ? Les fonctions psychiques de la narration », L’Évolution
psychiatrique, no 4, 2018.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°115 - juin 2026
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