« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne le demande, je le sais ; mais si on me le demande, je ne le sais plus. » À prendre les choses de façon abstraite et détachée, on n’a sans doute guère avancé depuis Saint-Augustin. Mais chacun sent bien que l’enjeu est tout sauf abstrait. Il y a en effet des pathologies du temps dont les effets sont bien réels. Pathologie du temps que la saturation chronique et systématique de nos heures, journées, semaines, mois, années ; pathologique aussi ce temps qui se déploie et s’impose amputé de l’avenir, sans perspective, sans finalité librement choisie, sans sens.
S’il est l’étoffe dont se tissent nos existences, ne perdons pas de vue que le temps est aussi un enjeu politique et sanitaire.
Un enjeu politique : a) ne rien céder à ceux qui imposent le tempo insensé de l’exploitation infinie du moindre moment à des fins d’efficacité rentable, b) poser et défendre l’objectif de la souveraineté collective sur le temps, c’est-à-dire décider ensemble de ce à quoi nous consacrons notre temps. Mais également un enjeu sanitaire, puisque, comme on sait, l’intensification sans fin et le court-termisme brutalisent notre humanité et nous rendent malades.
La réaffirmation de l’importance du temps long est importante pour toute la société, elle l’est toutefois particulièrement lorsqu’on accompagne non des produits standards, mais des trajectoires biographiques singulières qui peuvent s’esquisser dès avant la naissance et se poursuivent parfois après la mort dans le soin apporté à l’entretien des souvenirs.
Le temps proprement humain se projette dans l’avenir en tenant compte du passé. Ce n’est ni une répétition mécanique du même ni une page constamment blanche. Respecter ce temps, et parfois le rétablir, nécessite des moments de qualité. Qualité de l’écoute, qualité de l’accueil, qualité des réunions. Qu’est-ce qui fonde la qualité ? Le fait de ne pas assigner l’autre à ce qu’il a été. Et, en reconnaissant pleinement ce qu’il est, de s’efforcer toujours « de voir le possible dans le réel » (Vygotski).
Cet article est paru dans la revue:
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