Aller au contenu

Le temps, enjeu et ressource


Santé conjuguée n°115 - juin 2026

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne le demande, je le sais ; mais si on me le demande, je ne le sais plus. » À prendre les choses de façon abstraite et détachée, on n’a sans doute guère avancé depuis Saint-Augustin. Mais chacun sent bien que l’enjeu est tout sauf abstrait. Il y a en effet des pathologies du temps dont les effets sont bien réels. Pathologie du temps que la saturation chronique et systématique de nos heures, journées, semaines, mois, années ; pathologique aussi ce temps qui se déploie et s’impose amputé de l’avenir, sans perspective, sans finalité librement choisie, sans sens.
S’il est l’étoffe dont se tissent nos existences, ne perdons pas de vue que le temps est aussi un enjeu politique et sanitaire.
Un enjeu politique : a) ne rien céder à ceux qui imposent le tempo insensé de l’exploitation infinie du moindre moment à des fins d’efficacité rentable, b) poser et défendre l’objectif de la souveraineté collective sur le temps, c’est-à-dire décider ensemble de ce à quoi nous consacrons notre temps. Mais également un enjeu sanitaire, puisque, comme on sait, l’intensification sans fin et le court-termisme brutalisent notre humanité et nous rendent malades.
La réaffirmation de l’importance du temps long est importante pour toute la société, elle l’est toutefois particulièrement lorsqu’on accompagne non des produits standards, mais des trajectoires biographiques singulières qui peuvent s’esquisser dès avant la naissance et se poursuivent parfois après la mort dans le soin apporté à l’entretien des souvenirs.
Le temps proprement humain se projette dans l’avenir en tenant compte du passé. Ce n’est ni une répétition mécanique du même ni une page constamment blanche. Respecter ce temps, et parfois le rétablir, nécessite des moments de qualité. Qualité de l’écoute, qualité de l’accueil, qualité des réunions. Qu’est-ce qui fonde la qualité ? Le fait de ne pas assigner l’autre à ce qu’il a été. Et, en reconnaissant pleinement ce qu’il est, de s’efforcer toujours « de voir le possible dans le réel » (Vygotski).

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°115 - juin 2026

Introduction n°115

Henri Ey, illustre psychiatre français, soutenait en 1935 que la psychiatrie était née « au moment où sont passés dans la structure sociale les concepts de liberté individuelle, de droits de l’homme ». Quelque nonante ans plus(…)

- Fabian Lo Monte

Personne ne joue avec les mêmes cartes

Dans nos sociétés individualistes et méritocratiques, la santé mentale est souvent envisagée comme une affaire privée : un problème de personnalité, de vulnérabilité individuelle, de trauma ou de gestion émotionnelle. La souffrance psychique serait avant tout liée à ce qui se passe « dans la tête ». Elle ne concernerait donc que les psys et leurs patients. Pourtant, depuis plusieurs décennies, la recherche montre que la santé mentale dépend aussi fortement des conditions sociales dans lesquelles les individus naissent, grandissent, travaillent et vieillissent. On parle alors de déterminants sociaux de la santé mentale.
- Mélanie Lannoy

Dossier patient informatisé, droit au respect de l’intimité

Il est essentiel de rappeler la complexité de l’être humain et les risques individuels et sociétaux liés à l’exigence de numérisation[efn_note]Cet article est extrait de « À l’ère du dossier patient informatisé, le droit au respect de l’intimité, oublié ? », avril 2019-mai 2026, https://psyclimède.be.[/efn_note]. Comme il est vital de différencier données confidentielles pertinentes pour la qualité des soins et données touchant à l’intime. Ces dernières bénéficient d’un degré de protection supérieur.
- Genevieve Monnoye

La construction d’une identité commune

Quelle place occupent les psychologues dans les maisons médicales ? Moins nombreux que les autres métiers du soin qui composent les équipes, leur rôle est néanmoins un maillon essentiel à la pratique pluridisciplinaire.
- Pascale Meunier

Enjeux pour les maisons médicales et leurs psys

La réforme et la convention des soins psychologiques de première ligne représentent une opportunité d’intégration institutionnelle et une source de tensions internes. Les maisons médicales travaillent en effet depuis longtemps en équipe pluridisciplinaire, intégrant déjà prévention, détection précoce, accompagnement psychosocial et actions communautaires sans être enfermées dans un modèle de « consultations à la séance ». Elles revendiquent une approche bien plus large que l’esprit de la convention, qui est centrée sur des « interventions » à objet thérapeutique limité en durée et ciblée sur des problématiques légères à modérées.
- Anaël Lecocq

Répondre à un besoin crucial d’accessibilité

Lancé en 2019, le projet soins psychologiques dans la première ligne vise à combler un manque dans l’offre de soins, longtemps centrée sur des interventions spécialisées et hospitalières. Ce dispositif introduit une prise en charge accessible et orientée vers la prévention, la détection et l’intervention précoce auprès des personnes présentant un mal-être psychologique léger à modéré, afin d’éviter l’évolution vers des troubles plus complexes.
- Frank Vandiervliet

Aller au-delà du symptôme, vraiment ?

« Tout en faisant partie intégrante du dispositif de soin, l’entretien avec le psychologue est un espace “autre” qui se dégage de l’urgence d’abraser le symptôme. » La formule est signée Ducarre[efn_note]C. Ducarre, « Le négatif de la psychiatrie : la place de l’entretien avec le psychologue dans une clinique psychiatrique », Cliniques 3, no 1, 2012.[/efn_note]. Elle est représentative d’une attitude canonique, confinant à la caractéristique identitaire : celle du psychologue clinicien face à la symptomatologie. Pour comprendre de quoi il retourne, il faut reprendre depuis le début : qu’est-ce qu’un symptôme ?
- Fabian Lo Monte

Travail thérapeutique et action communautaire

Les services de santé mentale (SSM), structures ambulatoires visant à favoriser l’accessibilité aux soins et aux services de santé pour l’ensemble de la population d’un territoire géographique, ont pour mission d’accueillir les personnes en souffrance ou en difficulté psychosociale pour maintenir ou restaurer leur qualité de vie et les accompagner dans une résolution de leurs difficultés. Les moyens mis en œuvre vont de l’accueil à l’accompagnement, en passant par la thérapie, le travail en réseau, mais aussi les projets communautaires et les activités de prévention.
- Maud Verjus, Nathalie Thomas, Séverine Clinaz

Topographie des lieux de soins de santé mentale

Le paysage des soins de santé mentale révèle l’étendue des ressources mobilisées pour donner ou recevoir des soins ainsi que du soutien émotionnel ou pratique. Observer sa topographie, façonnée par les forces conjointes de la professionnalisation et de la désinstitutionnalisation, permet de comprendre sa structuration, ses espaces vides ou saturés, ses itinéraires balisés, coordonnés ou improvisés, mais aussi d’interroger les choix politiques qui orientent ses évolutions.
- Sophie Thunus

Soin ou contrôle ?

Le nouveau cadre professionnel que la convention impose au psychologue implique des missions, des relations, des actions nouvelles auxquelles celui-ci doit s’adapter, pour autant qu’elles soient conformes à sa déontologie dans ses dimensions réglementaires et, plus encore, éthiques.
- Christian Mormont

Souffrance et organisation

La psychothérapie institutionnelle est un courant de la psychiatrie né pendant la Seconde Guerre mondiale1. Elle vise la prise en charge des personnes présentant des troubles psychiques, en particulier des psychoses.
- Ahmed Boucham

Dans les marges du soin

Lorsque la personne se détourne des institutions, par méfiance ou rupture du lien, il devient essentiel de l’accompagner sur son lieu de vie. Cette démarche, complexe lorsqu’il s’agit de soins en rue, offre une formidable opportunité : renouer le lien, respecter le rythme de chacun, aller à la rencontre de son environnement et favoriser une approche désinstitutionnalisée qui inclut la personne dans son quotidien. Ce temps accordé, empreint de respect et de patience, pourrait devenir le premier pas vers la reconstruction de la confiance dans le secteur social-santé.
- Asma El Moukadam, Charles-Antoine Sibille, Vira Geeurickx

Santé mentale et IA : pour un moratoire éthique

« En quoi suis-je autorisé ? » La question posée par Lacan[efn_note]J. Lacan, « En quoi suis-je autorisé ? », Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Séminaire 11, 1964, Seuil, 1973.[/efn_note] met en évidence un paradoxe que nous observons tous. Les personnes considérées compétentes pour parler de l’intelligence artificielle sont des spécialistes et connaisseurs souvent plutôt convaincus. Bien sûr ces acolytes, parfois zélateurs, relèveront certains inconforts herméneutiques ou politiques, mais souvent termineront-ils en suggérant qu’il faut bien vivre avec son temps. Il me semble raisonnable de défendre que, pour discuter des effets de l’IA dans le domaine de la santé mentale, il faut surtout réfléchir depuis le point de vue de la clinique et de ce qui se déploie dans la relation thérapeutique.
- Jérome Englebert

S’orienter dans la « nébuleuse psy »

Dans le domaine de la santé mentale, les appellations sont nombreuses et, avec elles, les interrogations et possibilités de confusion. Ce manque de lisibilité peut générer des attentes inadaptées, voire exposer des personnes vulnérables à des pratiques insuffisamment encadrées. Les professionnels eux-mêmes peuvent s’y perdre lorsqu’il s’agit d’orienter quelqu’un dans cette nébuleuse diffuse de titres, de formations et d’approches.
- Lauren Van den Berghe, Marie Jenet, Sarah Hallaert, Valentin Biset

Actualités 115

Le temps, enjeu et ressource

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne le demande, je le sais ; mais si on me le demande, je ne le sais plus. » À prendre les choses de façon abstraite et détachée, on n’a sans(…)

- Alexis Filipucci

Prescrire de la nature, une pratique émergente

Les liens entre santé humaine et environnement prennent une place croissante dans les réflexions en santé publique. Les effets du contact avec la nature sur la santé mentale et physique sont aujourd’hui de mieux en mieux documentés[efn_note]X. Wang et al., “Mapping of research in the Field of forest therapy-related issues: a bibliometric analysis for 2007-2021”, Frontiers in psychology, 2022;13 ; C. Twohig-Bennett, A. Jones, “The health benefits of the great outdoors: A systematic review and meta-analysis of greenspace exposure and health outcomes”, Environ Res., 2018;166 ; MP White et al., "Spending at least 120 minutes a week in nature is associated with good health and wellbeing”, Sci Rep9, 7730, 2019.[/efn_note] : diminution du stress, amélioration de l’humeur, augmentation de l’activité physique, réduction de l’isolement social et effets positifs sur certaines pathologies chroniques.
- Nolwen Lechien

52 milliards : sérieusement ?!

Alors que le gouvernement Arizona a voté une série de réformes faisant peser la plupart de l’effort sur les travailleurs et la Sécurité sociale, il y a une dépense publique que les patrons et leurs amis au gouvernement se gardent bien de mettre en évidence : le montant exorbitant des aides publiques aux entreprises. Avec éconosphères, nous avons chiffré ce montant à 52 milliards en 2022[efn_note]B. Bauraind, C. Van Tichelen, F. Sebastian, « “Un pognon de dingue”*, Le soutien public aux entreprises privées lucratives en Belgique », 21 mai 2025, www.econospheres.be. Le projet éconosphères est une initiative conjointe de la FGTB de Bruxelles la FGTB wallonne, la CSC, Attac Bruxelles-Wallonie et le Gresea.[/efn_note]. 52 milliards d’aide publique aux entreprises : et si on en faisait autre chose ?
- Clarisse Van Tichelen

Ariane Estenne : « Le décret éducation permanente reste un texte révolutionnaire dans sa portée, sa structure et sa façon de financer les associations »

Présidente du Mouvement ouvrier chrétien et du Conseil supérieur de l’éducation permanente, Ariane Estenne revient sur les fondements du décret qui soutient l’action d’éducation permanente (EP) depuis cinquante ans en Communauté française et souligne la nécessité de lutter pour les préserver face aux atteintes qui leur sont portées.
- Alexis Filipucci, Ariane Estenne, Pauline Gillard

Exploration d’un concept

L’autonomie est un des quatre grands principes éthiques que l’on retient généralement dans les soins de santé, à côté des principes de bienfaisance, de non-malfaisance et d’équité.
- Dr André Crismer