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Enjeux pour les maisons médicales et leurs psys


Santé conjuguée n°115 - juin 2026

La réforme et la convention des soins psychologiques de première ligne représentent une opportunité d’intégration institutionnelle et une source de tensions internes. Les maisons médicales travaillent en effet depuis longtemps en équipe pluridisciplinaire, intégrant déjà prévention, détection précoce, accompagnement psychosocial et actions communautaires sans être enfermées dans un modèle de « consultations à la séance ». Elles revendiquent une approche bien plus large que l’esprit de la convention, qui est centrée sur des « interventions » à objet thérapeutique limité en durée et ciblée sur des problématiques légères à modérées.

Depuis la réforme de la santé mentale (Psy 107) en 20101 et la convention des soins psychologiques de première ligne en 20212, le groupe des psychologues de l’intergroupe liégeois de la Fédération des maisons médicales a essayé de garder une position critique. D’une part en soulignant ce qui rejoignait nos pratiques (travail avec les médecins, attention portée à la prévention, accompagnement psychosocial, travail avec les groupes), et d’autre part en portant une autre vision dans l’application de cette réforme (notamment l’idée d’un territoire plus restreint ou d’une santé communautaire ne se réduisant pas à une prise en charge de groupe). L’enjeu était d’essayer de changer (même un peu) la réforme. Pour ce faire, dès 2010, nous avons choisi d’être présents dans les lieux de décisions (le comité de réseau) et de mise en œuvre « locale » (les comités de fonctions) et de porter cette position.
En 2021, avec la convention des soins psychologiques de première ligne, même si le dispositif permettait une meilleure accessibilité financière des soins psychologiques, une position critique a d’abord émergé dans le groupe. Les critiques principales de la convention étaient qu’elle demandait un temps trop important dédié à la charge administrative3, s’adressait majoritairement aux psychologues indépendants alors que les maisons médicales défendent le salariat, introduisait une logique de prescription médicale pour accéder au remboursement (ce qui était perçu comme diminuant l’autonomie professionnelle du psychologue), imposait un cadre prédéfini de suivi réduisant la diversité des pratiques, et rémunérait trop faiblement les psychologues. Aussi, avant 2024, peu de psychologues en maison médicale se sont conventionnés, considérant que la convention traduisait mal leurs pratiques et craignant une standardisation du soin. Cependant, avec la convention « améliorée » de 2024 (notamment avec un statut salarié plus accessible, la suppression de la nécessité d’une prescription médicale, l’augmentation significative des rémunérations et l’accès gratuit à certaines formations organisées par le réseau), beaucoup s’y sont décidés et certains postes ont même été créés. Entre 2022 et 2024, le nombre de psychologues conventionnés, dits « psychologues de première ligne » (PPL) est passé de 641 à 3 000. En 2024, ils réalisaient environ 850 000 séances.

Des effets implicites et explicites

La question est : la réforme n’est-elle pas davantage en mesure d’influencer notre position que l’inverse ? Le ministre de la Santé publique le disait lui-même en 2024 : « Cette approche innovante nécessite cependant aussi une adaptation de la pratique traditionnelle indépendante et un changement de culture pour les psychologues et orthopédagogues et les acteurs de la première ligne. »4 La mise en œuvre de la convention a plusieurs effets explicites et implicites sur la pratique des psychologues dans les maisons médicales.
Accessibilité. Positivement, un meilleur remboursement améliore l’accessibilité financière et atténue les barrières socioéconomiques à l’accès aux soins psychologiques. La convention participe ainsi à réduire le délai avant qu’une personne souffrant de problèmes de santé mentale ait accès à un psychologue. Une meilleure accessibilité permet à davantage de patients de consulter en première intention le psychologue, ce qui peut être moins stigmatisant que de passer par la psychiatrie ou des structures spécialisées.
Limitation de l’offre. Malgré une meilleure accessibilité, le dispositif ne couvre qu’une fraction des besoins de santé mentale sur la population totale, notamment pour des problèmes plus complexes ou chroniques ; l’accès est aussi parfois contraint par le nombre limité de PPL disponibles sur un territoire.
Visibilité et reconnaissance. En l’incluant dans le système d’assurance obligatoire soins de santé (celle que l’on a dès qu’on s’affilie à une mutualité), le psychologue clinicien (conventionné) est non seulement plus visible, mais aussi reconnu comme un dispensateur de soins.
Standardisation du modèle de soins et des pratiques. Les quotas de séances (territoriaux et par psychologue) nécessitent de réserver un certain nombre de plages (individuelles ou groupales) pour la convention. La limite du nombre de séances (par patient) crée une (autre) temporisation de la relation clinique. Cette temporalité clinique tend à standardiser les prises en charge et oriente le travail vers des actes et des objectifs centrés sur les symptômes. La convention définit donc un cadre normatif (restreint) pour la psychologie clinique. Aussi, une tension peut apparaitre vis-à-vis de la logique de suivi longitudinal et de prise en charge globale des difficultés du patient, qui caractérise la pratique en maison médicale. En inscrivant la psychologie dans un cadre de prestations remboursées, la convention contribue potentiellement à uniformiser les modèles d’intervention (vers ce qui est remboursé), ce que certains cliniciens perçoivent comme une réduction du champ d’intervention et de la liberté thérapeutique.

Des interventions communautaires

D’un point de vue plus systémique, la réforme de la santé mentale et la convention des soins psychologiques incarnent une hybridation entre deux paradigmes. D’une part, une vision communautaire et intégrée de la santé telle qu’elle est portée par les maisons médicales depuis des décennies, centrée sur les déterminants sociaux de la santé, les trajectoires de vie et les collaborations intra- et extra-institutionnelles. D’autre part, une logique de soins gradués, standardisés et mesurables, où la psychologie est assimilée à une profession de soins remboursés au même titre que d’autres actes médicaux ou paramédicaux, avec des critères administratifs et financiers précis. Cette hybridation se traduit notamment par la promotion d’interventions psychosociales dites « communautaires » dans la convention, qui incluent des interventions en « lieu d’accroche » au sens large, soulignant que les psychologues conventionnés sont encouragés à exercer en dehors du simple cadre du cabinet individuel, ce qui rejoint certaines aspirations communautaires, bien qu’encadrées dans un dispositif administratif spécifique. Par exemple, la convention encourage les pratiques de groupe, les collaborations avec le réseau ou les visites à domicile.
Une certaine vigilance s’impose cependant : le fait que l’approche de la convention soit en partie dite « communautaire » masque l’individualisation de problèmes sociaux. Pour rappel, la convention a été portée par la pandémie de covid-19 et l’impact de mesures collectives prises sur « la santé mentale », or, ce qu’elle offre consiste principalement en des consultations psychologiques individuelles. Il s’agit donc ici d’une réponse aux symptômes des personnes, sans remise en question des déterminants sociaux et organisationnels. Le recours au confinement est-il mieux encadré et réfléchi aujourd’hui pour une prochaine pandémie ? Il importe donc aussi pour les maisons médicales et leurs psychologues, dans leurs approches, de prendre la mesure des différents déterminants de la santé.
La convention des soins psychologiques de première ligne constitue un changement institutionnel et paradigmatique majeur qui, du point de vue des maisons médicales, représente une opportunité d’intégration dans les politiques de santé publique et une source de tensions théoriques et pratiques. Pour les psychologues en maison médicale, l’enjeu principal est de négocier cette tension afin de préserver leurs spécificités cliniques, une vision biopsychosociale de la santé et leurs approches longitudinales tout en tirant parti des ressources structurelles qu’offre la convention.

 

 

  1. www.psy107.be.
  2. « Vos soins psychologiques de 1re ligne : remboursés via les réseaux de santé mentale »,
    www.inami.fgov.be.
  3. A. Kinard, F. Glowacz, R. Bruffaerts, L. Jansen, « L’implémentation des soins psychologiques de première ligne en Belgique : profil et satisfaction des psychologues et orthopédagogues de première ligne », Annales médico-psychologiques, avril 2024, www.sciencedirect.com.
  4. « La réforme des soins psychologiques de première ligne », B.I. 2025/1 – Bulletin n° 007, Chambre, session ordinaire 2024-2025, www.inami.fgov.be.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°115 - juin 2026

Introduction n°115

Henri Ey, illustre psychiatre français, soutenait en 1935 que la psychiatrie était née « au moment où sont passés dans la structure sociale les concepts de liberté individuelle, de droits de l’homme ». Quelque nonante ans plus(…)

- Fabian Lo Monte

Personne ne joue avec les mêmes cartes

Dans nos sociétés individualistes et méritocratiques, la santé mentale est souvent envisagée comme une affaire privée : un problème de personnalité, de vulnérabilité individuelle, de trauma ou de gestion émotionnelle. La souffrance psychique serait avant tout liée à ce qui se passe « dans la tête ». Elle ne concernerait donc que les psys et leurs patients. Pourtant, depuis plusieurs décennies, la recherche montre que la santé mentale dépend aussi fortement des conditions sociales dans lesquelles les individus naissent, grandissent, travaillent et vieillissent. On parle alors de déterminants sociaux de la santé mentale.
- Mélanie Lannoy

Dossier patient informatisé, droit au respect de l’intimité

Il est essentiel de rappeler la complexité de l’être humain et les risques individuels et sociétaux liés à l’exigence de numérisation[efn_note]Cet article est extrait de « À l’ère du dossier patient informatisé, le droit au respect de l’intimité, oublié ? », avril 2019-mai 2026, https://psyclimède.be.[/efn_note]. Comme il est vital de différencier données confidentielles pertinentes pour la qualité des soins et données touchant à l’intime. Ces dernières bénéficient d’un degré de protection supérieur.
- Genevieve Monnoye

La construction d’une identité commune

Quelle place occupent les psychologues dans les maisons médicales ? Moins nombreux que les autres métiers du soin qui composent les équipes, leur rôle est néanmoins un maillon essentiel à la pratique pluridisciplinaire.
- Pascale Meunier

Enjeux pour les maisons médicales et leurs psys

La réforme et la convention des soins psychologiques de première ligne représentent une opportunité d’intégration institutionnelle et une source de tensions internes. Les maisons médicales travaillent en effet depuis longtemps en équipe pluridisciplinaire, intégrant déjà prévention, détection précoce, accompagnement psychosocial et actions communautaires sans être enfermées dans un modèle de « consultations à la séance ». Elles revendiquent une approche bien plus large que l’esprit de la convention, qui est centrée sur des « interventions » à objet thérapeutique limité en durée et ciblée sur des problématiques légères à modérées.
- Anaël Lecocq

Répondre à un besoin crucial d’accessibilité

Lancé en 2019, le projet soins psychologiques dans la première ligne vise à combler un manque dans l’offre de soins, longtemps centrée sur des interventions spécialisées et hospitalières. Ce dispositif introduit une prise en charge accessible et orientée vers la prévention, la détection et l’intervention précoce auprès des personnes présentant un mal-être psychologique léger à modéré, afin d’éviter l’évolution vers des troubles plus complexes.
- Frank Vandiervliet

Aller au-delà du symptôme, vraiment ?

« Tout en faisant partie intégrante du dispositif de soin, l’entretien avec le psychologue est un espace “autre” qui se dégage de l’urgence d’abraser le symptôme. » La formule est signée Ducarre[efn_note]C. Ducarre, « Le négatif de la psychiatrie : la place de l’entretien avec le psychologue dans une clinique psychiatrique », Cliniques 3, no 1, 2012.[/efn_note]. Elle est représentative d’une attitude canonique, confinant à la caractéristique identitaire : celle du psychologue clinicien face à la symptomatologie. Pour comprendre de quoi il retourne, il faut reprendre depuis le début : qu’est-ce qu’un symptôme ?
- Fabian Lo Monte

Travail thérapeutique et action communautaire

Les services de santé mentale (SSM), structures ambulatoires visant à favoriser l’accessibilité aux soins et aux services de santé pour l’ensemble de la population d’un territoire géographique, ont pour mission d’accueillir les personnes en souffrance ou en difficulté psychosociale pour maintenir ou restaurer leur qualité de vie et les accompagner dans une résolution de leurs difficultés. Les moyens mis en œuvre vont de l’accueil à l’accompagnement, en passant par la thérapie, le travail en réseau, mais aussi les projets communautaires et les activités de prévention.
- Maud Verjus, Nathalie Thomas, Séverine Clinaz

Topographie des lieux de soins de santé mentale

Le paysage des soins de santé mentale révèle l’étendue des ressources mobilisées pour donner ou recevoir des soins ainsi que du soutien émotionnel ou pratique. Observer sa topographie, façonnée par les forces conjointes de la professionnalisation et de la désinstitutionnalisation, permet de comprendre sa structuration, ses espaces vides ou saturés, ses itinéraires balisés, coordonnés ou improvisés, mais aussi d’interroger les choix politiques qui orientent ses évolutions.
- Sophie Thunus

Soin ou contrôle ?

Le nouveau cadre professionnel que la convention impose au psychologue implique des missions, des relations, des actions nouvelles auxquelles celui-ci doit s’adapter, pour autant qu’elles soient conformes à sa déontologie dans ses dimensions réglementaires et, plus encore, éthiques.
- Christian Mormont

Souffrance et organisation

La psychothérapie institutionnelle est un courant de la psychiatrie né pendant la Seconde Guerre mondiale1. Elle vise la prise en charge des personnes présentant des troubles psychiques, en particulier des psychoses.
- Ahmed Boucham

Dans les marges du soin

Lorsque la personne se détourne des institutions, par méfiance ou rupture du lien, il devient essentiel de l’accompagner sur son lieu de vie. Cette démarche, complexe lorsqu’il s’agit de soins en rue, offre une formidable opportunité : renouer le lien, respecter le rythme de chacun, aller à la rencontre de son environnement et favoriser une approche désinstitutionnalisée qui inclut la personne dans son quotidien. Ce temps accordé, empreint de respect et de patience, pourrait devenir le premier pas vers la reconstruction de la confiance dans le secteur social-santé.
- Asma El Moukadam, Charles-Antoine Sibille, Vira Geeurickx

Santé mentale et IA : pour un moratoire éthique

« En quoi suis-je autorisé ? » La question posée par Lacan[efn_note]J. Lacan, « En quoi suis-je autorisé ? », Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Séminaire 11, 1964, Seuil, 1973.[/efn_note] met en évidence un paradoxe que nous observons tous. Les personnes considérées compétentes pour parler de l’intelligence artificielle sont des spécialistes et connaisseurs souvent plutôt convaincus. Bien sûr ces acolytes, parfois zélateurs, relèveront certains inconforts herméneutiques ou politiques, mais souvent termineront-ils en suggérant qu’il faut bien vivre avec son temps. Il me semble raisonnable de défendre que, pour discuter des effets de l’IA dans le domaine de la santé mentale, il faut surtout réfléchir depuis le point de vue de la clinique et de ce qui se déploie dans la relation thérapeutique.
- Jérome Englebert

S’orienter dans la « nébuleuse psy »

Dans le domaine de la santé mentale, les appellations sont nombreuses et, avec elles, les interrogations et possibilités de confusion. Ce manque de lisibilité peut générer des attentes inadaptées, voire exposer des personnes vulnérables à des pratiques insuffisamment encadrées. Les professionnels eux-mêmes peuvent s’y perdre lorsqu’il s’agit d’orienter quelqu’un dans cette nébuleuse diffuse de titres, de formations et d’approches.
- Lauren Van den Berghe, Marie Jenet, Sarah Hallaert, Valentin Biset

Actualités 115

Le temps, enjeu et ressource

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne le demande, je le sais ; mais si on me le demande, je ne le sais plus. » À prendre les choses de façon abstraite et détachée, on n’a sans(…)

- Alexis Filipucci

Prescrire de la nature, une pratique émergente

Les liens entre santé humaine et environnement prennent une place croissante dans les réflexions en santé publique. Les effets du contact avec la nature sur la santé mentale et physique sont aujourd’hui de mieux en mieux documentés[efn_note]X. Wang et al., “Mapping of research in the Field of forest therapy-related issues: a bibliometric analysis for 2007-2021”, Frontiers in psychology, 2022;13 ; C. Twohig-Bennett, A. Jones, “The health benefits of the great outdoors: A systematic review and meta-analysis of greenspace exposure and health outcomes”, Environ Res., 2018;166 ; MP White et al., "Spending at least 120 minutes a week in nature is associated with good health and wellbeing”, Sci Rep9, 7730, 2019.[/efn_note] : diminution du stress, amélioration de l’humeur, augmentation de l’activité physique, réduction de l’isolement social et effets positifs sur certaines pathologies chroniques.
- Nolwen Lechien

52 milliards : sérieusement ?!

Alors que le gouvernement Arizona a voté une série de réformes faisant peser la plupart de l’effort sur les travailleurs et la Sécurité sociale, il y a une dépense publique que les patrons et leurs amis au gouvernement se gardent bien de mettre en évidence : le montant exorbitant des aides publiques aux entreprises. Avec éconosphères, nous avons chiffré ce montant à 52 milliards en 2022[efn_note]B. Bauraind, C. Van Tichelen, F. Sebastian, « “Un pognon de dingue”*, Le soutien public aux entreprises privées lucratives en Belgique », 21 mai 2025, www.econospheres.be. Le projet éconosphères est une initiative conjointe de la FGTB de Bruxelles la FGTB wallonne, la CSC, Attac Bruxelles-Wallonie et le Gresea.[/efn_note]. 52 milliards d’aide publique aux entreprises : et si on en faisait autre chose ?
- Clarisse Van Tichelen

Ariane Estenne : « Le décret éducation permanente reste un texte révolutionnaire dans sa portée, sa structure et sa façon de financer les associations »

Présidente du Mouvement ouvrier chrétien et du Conseil supérieur de l’éducation permanente, Ariane Estenne revient sur les fondements du décret qui soutient l’action d’éducation permanente (EP) depuis cinquante ans en Communauté française et souligne la nécessité de lutter pour les préserver face aux atteintes qui leur sont portées.
- Alexis Filipucci, Ariane Estenne, Pauline Gillard

Exploration d’un concept

L’autonomie est un des quatre grands principes éthiques que l’on retient généralement dans les soins de santé, à côté des principes de bienfaisance, de non-malfaisance et d’équité.
- Dr André Crismer