« En quoi suis-je autorisé ? » La question posée par Lacan8 met en évidence un paradoxe que nous observons tous. Les personnes considérées compétentes pour parler de l’intelligence artificielle sont des spécialistes et connaisseurs souvent plutôt convaincus. Bien sûr ces acolytes, parfois zélateurs, relèveront certains inconforts herméneutiques ou politiques, mais souvent termineront-ils en suggérant qu’il faut bien vivre avec son temps. Il me semble raisonnable de défendre que, pour discuter des effets de l’IA dans le domaine de la santé mentale, il faut surtout réfléchir depuis le point de vue de la clinique et de ce qui se déploie dans la relation thérapeutique.
Les clés du débat peuvent être énoncées simplement. Concernant l’intelligence artificielle (IA), s’il n’est pas problématique qu’un patient consulte ChatGPT en parallèle à une rencontre clinique (c’est le pain quotidien de la rencontre thérapeutique que de faire avec le discours du sujet, ses expériences, ses influences diverses), il est à mon avis inquiétant et même problématique qu’un clinicien l’utilise pour réaliser, informer ou guider son travail. Et ce, pour des raisons de fond et de forme. De plus, je voudrais suggérer que les cliniciens (et chercheurs en santé mentale) devraient également s’interroger plus en profondeur sur la banalisation du recours au monde virtuel et aux réseaux sociaux dans l’exercice de leurs métiers.
Concernant le recours à l’IA par le clinicien, le problème me semble se situer à plusieurs niveaux : celui de la « pseudo-confabulation », celui du secret professionnel et celui du sens dans la relation thérapeutique et de ce qui est recherché comme information et comme gain à l’intérieur de celle-ci.
Le niveau technoépistémique
C’est un grand classique des débats infinis sur l’IA : celle-ci est réputée halluciner ! Pourtant, pour halluciner, il faut être muni d’un corps et de sa sensorialité, afin d’expérimenter une perception sans objet réel et survenant sans stimulus extérieur détectable au niveau des cinq sens ou du ressenti cénesthésique. Sans rentrer dans la complexité définitoire de l’hallucination, il semble bien que le phénomène retenant l’attention tant des utilisateurs que des contestataires de l’IA ne correspond ni à une hallucination ni à un état dérivé de celle-ci.
Si l’on devait rattacher ce phénomène singulier à un symptôme psychiatrique (ce qui d’ailleurs témoigne d’une éloquente tendance anthropomorphique et d’humanisation d’un processus qui n’est rien de plus – on le sait – qu’algorithmique), ce serait plutôt celui d’une pseudo-confabulation, indiquant la production « involontaire » de faux souvenirs ou d’éléments de récit imaginaires, pris pour la réalité, afin de combler des lacunes mnésiques et sans « intention » de mentir. Le préfixe « pseudo » rappelle qu’il ne s’agit pas réellement d’une production involontaire et que lui prêter une intention (ou sa possibilité d’y échapper) est, pour le coup, une assignation artificielle.
Cela étant dit, il est bien exact que les productions de l’IA inventent des données lorsqu’elles ne sont pas disponibles ou lorsqu’elles n’existent pas. On dit de l’IA qu’elle est générative. Ces données peuvent alors se révéler entièrement erronées ou n’avoir aucun fondement scientifique alors qu’elles s’en réclament. Il est assez facile de comprendre en quoi cette production de fake news est préjudiciable à la pratique clinique et même une grave faute professionnelle. Elle mène potentiellement à justifier des interventions éclairées erronément par la littérature ou à proposer des techniques thérapeutiques qui pourraient tout simplement ne pas exister.
Le niveau déontologique
Un des ciments de la relation thérapeutique est le secret professionnel. Sauf exceptions précises, la personne soumise au secret professionnel ne peut, en aucun cas et en aucune manière, livrer la moindre information à propos de la personne rencontrée dans un dispositif clinique. Introduire, dans un dialogue avec une IA, des informations à propos d’un patient, même si elles sont en partie anonymisées (ce dont on peut douter dans une pratique quotidienne et hors de tout contrôle), est un geste qui devrait être interprété comme un non-respect de la loi sur le secret professionnel, et considéré comme une infraction au code de déontologie. Soulignons que les IA appartiennent pour la majorité à des firmes internationales privées, proches de figures de pouvoir non démocratiques et de l’extrême droite internationale. Livrer, même indirectement, des informations à propos de nos patients à ces bases de données potentielles, et nourrir ces algorithmes avec des informations déduites d’expériences livrées dans l’intimité clinique est évidemment inquiétant. Il est important par ailleurs de préciser que le secret professionnel ne peut pas être levé par le patient lui-même et qu’il serait donc erroné de penser que le simple fait de faire signer une décharge ou un consentement à l’intégration des données personnelles dans une IA ne contreviendrait pas à la déontologie.
Le niveau ontologique
« On ne sait pas ce que peut un corps. » Cette remarque de Spinoza 1 postule que l’expérience n’en a jamais fini d’apprendre toutes les capacités d’action et d’affectation du corps, probablement supérieures à ce que l’intellect est en mesure d’imaginer. Cette formule nous met en garde contre l’idée que l’esprit contrôlerait l’entièreté du champ de l’expérience, soulignant que le corps et sa capacité à être affecté représentent une puissance autonome que la rationalisation a tôt fait d’invisibiliser. Cela nous mène à un argument que je qualifie d’ontologique, et qui est sans doute le plus décisif concernant le recours à l’IA par le clinicien. Heidegger2 différencie l’ontique et l’ontologique, c’est-à-dire l’étude des étants (les choses concrètes) qu’il oppose à l’étude de l’être (en tant que fondement de l’existence). L’ontique concerne les faits et les objets des sciences positives, tandis que l’ontologique porte sur la structure, le sens et l’essence de l’être singulier. Le niveau ontologique convoquant la nature profonde de l’être et de l’existence, cherchant à définir ce qui existe, on s’accordera pour dire que c’est bien à ce niveau que se situe la rencontre thérapeutique. On comprend alors que l’acte clinique ne consiste pas à ouvrir l’esprit (voire le cerveau) d’autrui pour y inoculer une connaissance ou une compétence, qu’elle n’est pas plus une application technique et scientifique d’un protocole reproductible d’un patient à l’autre, ni même la réparation de fonctions défaillantes ou sous-stimulées. Se situer à un niveau ontologique mène à considérer la relation thérapeutique comme une rencontre faite de surprises et d’aléas imprévisibles s’inscrivant dans la confiance, la bienveillance et une intersubjectivité sans cesse réinventée.
L’IA peut, peut-être, en partie guider le niveau ontique (quoique les deux arguments précédents rendent tout de même caduque cette possibilité) en discutant de preuves scientifiques, de faits et d’objets, ou en déclinant les connaissances qu’il faudrait inoculer, énoncer, voire peut-être en inventant des protocoles fictifs d’intervention et suggérant un programme orthopédique (au sens de « remettre droit ») de réparation d’une fonction. Jamais cette même IA ne pourra se situer à un niveau ontologique, car, pour cela, il faut une interaction incarnée (deux corps en présence), l’échange d’une atmosphère commune, la cristallisation d’un temps qui parfois convoque l’ennui, souvent l’inattendu et égraine le changement. La différence ontico-ontologique est salvatrice pour les professions cliniques, car elle rappelle que nos pratiques sont moins à identifier du côté de la réaction mécanique, sérielle et algorithmique (aussi puissante soit-elle), que du côté de l’art, ou mieux, de l’artisanat renouvelant sans cesse ce questionnement à propos de ce que deux corps en présence sont capables de vivre.
Le niveau éthique
Un quatrième niveau peut être convoqué. Celui-ci va au-delà de l’usage de l’IA ; il s’adresse à l’ensemble du rapport au monde numérique. Il est maintenant établi que le fait de passer du temps derrière les écrans, sur les réseaux sociaux, dans le monde virtuel est néfaste et péjoratif pour la santé mentale 3. C’est le cas pour les enfants, les jeunes, mais aussi les adultes. Il est dès lors surprenant d’observer un « double lien »4 caractéristique en observant le caractère néfaste et même pathogène de ces artéfacts et, dans un même mouvement, en proposant des thérapies recourant à ces dispositifs (réalité virtuelle, application sur un smartphone ou sur tablette, ou encore dialogues sur les réseaux sociaux). Peut-on raisonnablement dire à un adolescent que le recours aux écrans est néfaste pour sa santé mentale et le solliciter pour une étude en lui indiquant qu’il va avoir la chance d’utiliser cette nouvelle technologie qu’est « la réalité virtuelle » ?! Nombreux sont les praticiens qui estiment que c’est aujourd’hui le seul moyen d’accéder à une frange de la population qui, sans le recours à ces modes de communication, deviendrait insensible à la participation à un protocole de recherche ou inaccessible à une intervention thérapeutique. Il me semble important de relever l’effet performatif de telles affirmations et, au fond, le caractère irrespectueux et méprisant de ce genre de raisonnement à l’égard de ces personnes souvent identifiées à travers des labels servant à désigner des populations prétendument homogènes (« les jeunes », « la génération Z », etc.).
S’entêter ou anticiper ?
« There is no alternative. » Cette maxime de Margaret Thatcher apparait, à l’ère des crises écologiques et du capitalisme extrême, aussi risible qu’inquiétante. Il a été documenté que l’IA peut être considérée comme l’objet total de l’ultralibéralisme et l’aboutissement d’une logique technocapitaliste redoutable, car présentée comme inéluctable5. La fuite en avant vers les nouvelles technologies serait la seule solution permettant de résoudre les nombreuses crises qui nous occupent et qui s’annoncent. L’IA et la révolution numérique seraient la solution d’avenir, voyant un nouveau monde émerger qu’il faudrait inéluctablement embrasser.
Bien que l’on puisse, en tant que citoyen, s’inquiéter du coût écologique de ces techniques et de l’accointance de celles-ci avec un monde continuellement à la recherche de plus de croissance, de productivité et de compétitivité, le propos de ce texte a l’ambition de demeurer dans la sphère de la clinique et de la santé mentale. Cependant, il serait absurde de penser que ces variables n’innervent pas la clinique. Certains répondront qu’il ne faut pas politiser la psychologie, la psychiatrie et les autres disciplines cliniques. La question est désuète – elles le sont déjà. Contribuer au fonctionnement du sujet dans la société, agir à ses côtés sur la place qu’il parvient à y occuper, confère toujours déjà à l’acte clinique une dimension politique. Des philosophes comme Foucault, Latour ou Haraway6 ont insisté sur le fait qu’il serait illusoire de prétendre agir par science pour se départir du politique et suggèrent que toute épistémologie est située et présente ses ajustements de partialité et ses enjeux de pouvoir et de domination.
On connait bien sûr la citation attribuée à Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaitre et dans ce clair-obscur surgissent les monstres »7. Si cette maxime de 1930 apparait aujourd’hui presque prophétique sur bien des points, il est peut-être intéressant de se demander ce qui pourrait bien être entendu par nouveau monde. Est-il naïf de résister à l’IA et de défendre une clinique qui en serait dépourvue ? S’agirait-il de s’entêter dans le vieux monde et de refuser le nouveau qui nous tend les bras ? Peut-être pourrait-on penser, a contrario, que continuer à croire en l’expansion et au profit par la technique, aussi révolutionnaire soit-elle, consiste précisément à continuer à penser dans le vieux monde, celui qui s’abime et se consume en raison des crises écologiques, sociales et politiques. Anticiper le prochain ne consiste-t-il pas à penser des alternatives ? Du moins, pour le niveau qui nous occupe ici, à penser que la relation clinique serait préservée de ces idéaux capitalistes de rendement ? Qu’il s’agirait d’un dernier (ou premier) lieu préservé d’une lecture techno-scientifique et du recours à l’IA ?
- « Et de fait, ce que peut un corps, personne jusqu’ici ne l’a déterminé ; c’est-à-dire que l’expérience n’a jusqu’ici enseigné à personne ce qu’un corps peut faire en vertu des seules lois de la nature considérée exclusivement comme corporelle […] » B. Spinoza, Éthique, III, 2, scolie, in Œuvres IV, 1677, PUF, 2020.
- M. Heidegger, Être et temps, Gallimard, 1927.
- N. Hoertel et al., “Impact of excessive social media use on adolescent depression and its consequences in France: An individual-based microsimulation model”, PLoS medicine, 22(10), 2025 ; L. Nguyen et al., “Feeds, feelings, and focus: A systematic review and meta-analysis examining the cognitive and mental health correlates of short-form video use”, Psychological Bulletin, 151(9), 2025.
- En tant que situation de communication paradoxale où une personne reçoit, dans un contexte relationnel intense, deux injonctions contradictoires, l’une annulant l’autre.
- O. Guest et al., “Against the Uncritical Adoption of ‘AI’ Technologies in Academia”, Zenodo, 2025 ; O. Guest, “What Does ‘Human-Centred AI’Mean?”, Behavioral Sciences, 16(4), 2026.
- J. Englebert, « La raison du plus faible est toujours la meilleure : Épistémologies féministes et critiques des savoirs dominants comme source de survie pour une clinique située », Cahiers de psychologie clinique, 64, 2025.
- A. Gramsci, Cahiers de prison, Volume II, 1930, Gallimard, 2011.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°115 - juin 2026
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