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La construction d’une identité commune


Santé conjuguée n°115 - juin 2026

Quelle place occupent les psychologues dans les maisons médicales ? Moins nombreux que les autres métiers du soin qui composent les équipes, leur rôle est néanmoins un maillon essentiel à la pratique pluridisciplinaire.

Barbara Pieters est psychologue à la maison médicale Agora, à Seraing, depuis vingt-huit ans. Un univers qu’elle a découvert à la faveur de son stage de fin d’études, en 1995. « À cette époque, raconte-t-elle, il n’y avait que quatre psys dans le secteur, la plupart sous statut d’indépendant et dédiés essentiellement à la dynamique d’équipe. Ils ont ensuite commencé à développer des consultations cliniques avec des patients. Moi-même, j’ai commencé avec une casquette de psychologue sociale, institutionnelle. » Gabrielle Belli, vingt-six ans d’expérience, dont une bonne partie à la maison médicale du Laveu, confie y être entrée par la petite porte : « J’ai débuté par l’accueil des patients, puis des médecins en difficulté avec certains d’entre eux m’ont demandé d’ouvrir une consultation en tant qu’indépendante. »
Très vite, elles ont été salariées. Cinq heures, huit, treize, vingt-trois, trente… Toutes deux essuient les plâtres. « J’étais un peu comme un électron libre, je ne participais pas aux réunions, poursuit Gabrielle. Ça a changé dès que j’ai eu un temps de travail suffisant pour vraiment faire partie de l’équipe. » Le moment charnière, c’est 2011 : les « mini accords » et la réforme de la santé mentale psy 107. Des possibilités d’embauche s’ouvrent avec l’octroi de postes supplémentaires Maribel pour répondre aux besoins du secteur non marchand. En toute relativité cependant. « À partir du moment où il y a huit médecins, quatre kinés, quatre infirmiers et deux mille patients dans une maison médicale, ce ne sont pas deux ou trois psys de plus qui vont tarir la liste d’attente, mais cela crée une autre dynamique, avec des personnalités différentes, des prises en charge différentes », constate Barbara. Elle nuance aussi l’intention d’alors de dégager la santé mentale de la pratique de première ligne de médecine générale : « c’était un fantasme que le psychologue puisse permettre aux médecins de se concentrer sur “les vrais aspects de la médecine physique”, ou, en tout cas, de les délester. En réalité, le psy ne déleste, pas, il ouvre des portes et c’est tout l’inverse qui se passe : on complexifie une situation, on offre une approche plus globale, on outille nos collègues. Et on accompagne mieux. Les choses se disent, peuvent se dire, plus en profondeur. On ne se retrouve pas avec moins, mais avec plus pour pouvoir faire mieux. » En parallèle se défend l’idée que les psychologues n’allaient pas être là 19 heures par semaine pour assurer 19 heures de consultations cliniques. « Ça aussi, on sait que ça ne marche pas, ajoute Gabrielle. Les psys doivent participer aux réunions d’équipe, ils doivent être présents au niveau de l’institution dans une démarche globale et ils doivent pouvoir continuer à se former. »

Ensemble, on est plus fort

C’est ainsi que s’est dessiné le besoin de créer un groupe sectoriel de psychologues. Un groupe soutenant pour les pairs et accueillant pour les nouveaux arrivés. « C’est un lieu où nous nous inspirons de ce que les autres font, où nous découvrons d’autres réalités d’équipe et de terrain, c’est un point d’appui, de légitimité et d’argumentation. » De cinq ou six au début, les membres sont aujourd’hui plus d’une vingtaine. « Nous soulignons aussi l’intérêt d’y participer, car ce n’est pas encore clair pour chaque équipe d’autoriser son psychologue à y aller. » Toujours la question du temps disponible…
Les psychologues de maison médicale y débattent par région, mais aussi à l’échelle de la Fédération, de la place – souvent solitaire – du psy dans l’équipe médicale et du langage commun à développer avec les collègues, du cadre différent d’autres contextes de travail thérapeutique, de la nécessité du travail en réseau et du temps que cela demande, du secret professionnel. Du choix aussi de la meilleure représentation professionnelle pour porter leurs points de vue et leurs idées, de la réforme des soins de santé mentale et des enjeux liés à la convention de psychologue de première ligne, de la défense du salariat et du soutien de la première ligne, de la nécessité de travailler en pluridisciplinarité, de la traduction de problèmes sociaux en problèmes psychologiques, etc. C’est un groupe de construction identitaire, de construction d’un modèle et non orienté sur la clinique. Il joue clairement un rôle politique, institutionnel. « Nous y avons notamment défendu que le psy ne soit pas le psy de l’institution ni de l’équipe ni d’un collègue, illustre Gabrielle. Nous sommes dans une dynamique commune, nous ne pouvons pas avoir cette distance. En cas de besoin, nous recourrons à des supervisions externes. »

Le palétuvier

Un chantier conséquent ouvert par ces professionnels a été de bâtir une définition commune de la fonction de psychologue en maison médicale. Appelée « palétuvier » – élément majeur de l’écosystème de la mangrove, l’arbre abrite de nombreuses espèces et protège le littoral de l’érosion –, cette définition compte de nombreuses branches :

  • Le psychologue et le patient : apporter une aide thérapeutique aux personnes souffrant de problèmes psychologiques, psychosomatiques ou psychosociaux afin de contribuer à leur bien-être ; accueillir la demande de tous niveaux socioéconomiques et, si possible, tout type de pathologie ; réorienter, consulter à domicile et coconsulter si nécessaire.
  • Le psychologue et l’équipe : coconsulter avec le patient et un ou plusieurs soignants à la demande du patient sur ses difficultés ou à la demande des soignants sur la relation thérapeutique ; interviser, réfléchir ensemble, mettre en commun les visions, participer à des réunions régulières de secteur psy ou intersectorielles ; faire connaitre le réseau ; informer, former et sensibiliser les collègues au sujet de différentes thématiques.
  • Le psychologue et l’institution : être attentif aux valeurs à défendre, à la cohérence entre ces valeurs et les moyens organisationnels mis en œuvre pour les traduire ; s’impliquer dans l’autogestion de la maison médicale et dans d’autres missions.
  • Le psychologue et le réseau : solliciter l’aide dont le patient a besoin, faciliter son accès aux services, le faire bénéficier d’une prise en charge globale ; faciliter sa relation avec l’intervenant du réseau ; soutenir et permettre à l’intervenant d’avoir un regard psy sur les difficultés et comportements des bénéficiaires et lui permettre de se sentir moins seul.
  • Le psychologue et la société : inscrire son travail dans une approche globale, dépasser le symptôme du patient pour se questionner sur son problème faisant également partie d’une société ; agir pour influencer le système et améliorer la santé mentale de la population ; intégrer une place plus sociétale, faire un lien avec la politique au sens large.

Cette réflexion a été élargie aux autres intergroupes régionaux de la Fédération via des rencontres interréseaux. « L’identité des psys en maison médicale, résument les Liégeoises, c’est la pluridisciplinarité. Comment créer des ponts avec les autres, les outiller, leur proposer un soutien… Pour nous, la dimension psy est transversale. Nous pouvons l’incarner, mais elle fait partie de tout : du soin, de la santé communautaire, de l’accueil, du médecin et à l’infi, du kiné à l’assistante sociale. » Sans omettre la dimension du travail spécifique avec des populations précarisées et les efforts d’accrochage et de tissage du lien thérapeutique que celui-ci nécessite.
Face à l’afflux de demandes liées à la pandémie de covid-19 et à la mise en route de la convention, toutes deux ont cessé de gérer une liste d’attente. « Il faut savoir être confronté à l’impuissance, reconnait Gabrielle, mais nous sommes un lieu où l’on accueille et d’où on n’éjecte pas. » Barbara voit dans les situations de plus en plus nombreuses et complexes qui leur sont adressées une question de santé publique : « Devons-nous réinventer notre modèle pour faire peut-être un peu moins bien, mais avec plus de monde ? Comment procéder pour le projet de santé de la personne en face de nous, avec l’énergie dont nous disposons ? Et comment mailler cela avec l’équipe, le réseau et le reste ? Pour moi, c’est la définition même du modèle GICA : des soins globaux, intégrés, continus et accessibles. »

 

 

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°115 - juin 2026

Introduction n°115

Henri Ey, illustre psychiatre français, soutenait en 1935 que la psychiatrie était née « au moment où sont passés dans la structure sociale les concepts de liberté individuelle, de droits de l’homme ». Quelque nonante ans plus(…)

- Fabian Lo Monte

Personne ne joue avec les mêmes cartes

Dans nos sociétés individualistes et méritocratiques, la santé mentale est souvent envisagée comme une affaire privée : un problème de personnalité, de vulnérabilité individuelle, de trauma ou de gestion émotionnelle. La souffrance psychique serait avant tout liée à ce qui se passe « dans la tête ». Elle ne concernerait donc que les psys et leurs patients. Pourtant, depuis plusieurs décennies, la recherche montre que la santé mentale dépend aussi fortement des conditions sociales dans lesquelles les individus naissent, grandissent, travaillent et vieillissent. On parle alors de déterminants sociaux de la santé mentale.
- Mélanie Lannoy

Dossier patient informatisé, droit au respect de l’intimité

Il est essentiel de rappeler la complexité de l’être humain et les risques individuels et sociétaux liés à l’exigence de numérisation[efn_note]Cet article est extrait de « À l’ère du dossier patient informatisé, le droit au respect de l’intimité, oublié ? », avril 2019-mai 2026, https://psyclimède.be.[/efn_note]. Comme il est vital de différencier données confidentielles pertinentes pour la qualité des soins et données touchant à l’intime. Ces dernières bénéficient d’un degré de protection supérieur.
- Genevieve Monnoye

La construction d’une identité commune

Quelle place occupent les psychologues dans les maisons médicales ? Moins nombreux que les autres métiers du soin qui composent les équipes, leur rôle est néanmoins un maillon essentiel à la pratique pluridisciplinaire.
- Pascale Meunier

Enjeux pour les maisons médicales et leurs psys

La réforme et la convention des soins psychologiques de première ligne représentent une opportunité d’intégration institutionnelle et une source de tensions internes. Les maisons médicales travaillent en effet depuis longtemps en équipe pluridisciplinaire, intégrant déjà prévention, détection précoce, accompagnement psychosocial et actions communautaires sans être enfermées dans un modèle de « consultations à la séance ». Elles revendiquent une approche bien plus large que l’esprit de la convention, qui est centrée sur des « interventions » à objet thérapeutique limité en durée et ciblée sur des problématiques légères à modérées.
- Anaël Lecocq

Répondre à un besoin crucial d’accessibilité

Lancé en 2019, le projet soins psychologiques dans la première ligne vise à combler un manque dans l’offre de soins, longtemps centrée sur des interventions spécialisées et hospitalières. Ce dispositif introduit une prise en charge accessible et orientée vers la prévention, la détection et l’intervention précoce auprès des personnes présentant un mal-être psychologique léger à modéré, afin d’éviter l’évolution vers des troubles plus complexes.
- Frank Vandiervliet

Aller au-delà du symptôme, vraiment ?

« Tout en faisant partie intégrante du dispositif de soin, l’entretien avec le psychologue est un espace “autre” qui se dégage de l’urgence d’abraser le symptôme. » La formule est signée Ducarre[efn_note]C. Ducarre, « Le négatif de la psychiatrie : la place de l’entretien avec le psychologue dans une clinique psychiatrique », Cliniques 3, no 1, 2012.[/efn_note]. Elle est représentative d’une attitude canonique, confinant à la caractéristique identitaire : celle du psychologue clinicien face à la symptomatologie. Pour comprendre de quoi il retourne, il faut reprendre depuis le début : qu’est-ce qu’un symptôme ?
- Fabian Lo Monte

Travail thérapeutique et action communautaire

Les services de santé mentale (SSM), structures ambulatoires visant à favoriser l’accessibilité aux soins et aux services de santé pour l’ensemble de la population d’un territoire géographique, ont pour mission d’accueillir les personnes en souffrance ou en difficulté psychosociale pour maintenir ou restaurer leur qualité de vie et les accompagner dans une résolution de leurs difficultés. Les moyens mis en œuvre vont de l’accueil à l’accompagnement, en passant par la thérapie, le travail en réseau, mais aussi les projets communautaires et les activités de prévention.
- Maud Verjus, Nathalie Thomas, Séverine Clinaz

Topographie des lieux de soins de santé mentale

Le paysage des soins de santé mentale révèle l’étendue des ressources mobilisées pour donner ou recevoir des soins ainsi que du soutien émotionnel ou pratique. Observer sa topographie, façonnée par les forces conjointes de la professionnalisation et de la désinstitutionnalisation, permet de comprendre sa structuration, ses espaces vides ou saturés, ses itinéraires balisés, coordonnés ou improvisés, mais aussi d’interroger les choix politiques qui orientent ses évolutions.
- Sophie Thunus

Soin ou contrôle ?

Le nouveau cadre professionnel que la convention impose au psychologue implique des missions, des relations, des actions nouvelles auxquelles celui-ci doit s’adapter, pour autant qu’elles soient conformes à sa déontologie dans ses dimensions réglementaires et, plus encore, éthiques.
- Christian Mormont

Souffrance et organisation

La psychothérapie institutionnelle est un courant de la psychiatrie né pendant la Seconde Guerre mondiale1. Elle vise la prise en charge des personnes présentant des troubles psychiques, en particulier des psychoses.
- Ahmed Boucham

Dans les marges du soin

Lorsque la personne se détourne des institutions, par méfiance ou rupture du lien, il devient essentiel de l’accompagner sur son lieu de vie. Cette démarche, complexe lorsqu’il s’agit de soins en rue, offre une formidable opportunité : renouer le lien, respecter le rythme de chacun, aller à la rencontre de son environnement et favoriser une approche désinstitutionnalisée qui inclut la personne dans son quotidien. Ce temps accordé, empreint de respect et de patience, pourrait devenir le premier pas vers la reconstruction de la confiance dans le secteur social-santé.
- Asma El Moukadam, Charles-Antoine Sibille, Vira Geeurickx

Santé mentale et IA : pour un moratoire éthique

« En quoi suis-je autorisé ? » La question posée par Lacan[efn_note]J. Lacan, « En quoi suis-je autorisé ? », Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Séminaire 11, 1964, Seuil, 1973.[/efn_note] met en évidence un paradoxe que nous observons tous. Les personnes considérées compétentes pour parler de l’intelligence artificielle sont des spécialistes et connaisseurs souvent plutôt convaincus. Bien sûr ces acolytes, parfois zélateurs, relèveront certains inconforts herméneutiques ou politiques, mais souvent termineront-ils en suggérant qu’il faut bien vivre avec son temps. Il me semble raisonnable de défendre que, pour discuter des effets de l’IA dans le domaine de la santé mentale, il faut surtout réfléchir depuis le point de vue de la clinique et de ce qui se déploie dans la relation thérapeutique.
- Jérome Englebert

S’orienter dans la « nébuleuse psy »

Dans le domaine de la santé mentale, les appellations sont nombreuses et, avec elles, les interrogations et possibilités de confusion. Ce manque de lisibilité peut générer des attentes inadaptées, voire exposer des personnes vulnérables à des pratiques insuffisamment encadrées. Les professionnels eux-mêmes peuvent s’y perdre lorsqu’il s’agit d’orienter quelqu’un dans cette nébuleuse diffuse de titres, de formations et d’approches.
- Lauren Van den Berghe, Marie Jenet, Sarah Hallaert, Valentin Biset

Actualités 115

Le temps, enjeu et ressource

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne le demande, je le sais ; mais si on me le demande, je ne le sais plus. » À prendre les choses de façon abstraite et détachée, on n’a sans(…)

- Alexis Filipucci

Prescrire de la nature, une pratique émergente

Les liens entre santé humaine et environnement prennent une place croissante dans les réflexions en santé publique. Les effets du contact avec la nature sur la santé mentale et physique sont aujourd’hui de mieux en mieux documentés[efn_note]X. Wang et al., “Mapping of research in the Field of forest therapy-related issues: a bibliometric analysis for 2007-2021”, Frontiers in psychology, 2022;13 ; C. Twohig-Bennett, A. Jones, “The health benefits of the great outdoors: A systematic review and meta-analysis of greenspace exposure and health outcomes”, Environ Res., 2018;166 ; MP White et al., "Spending at least 120 minutes a week in nature is associated with good health and wellbeing”, Sci Rep9, 7730, 2019.[/efn_note] : diminution du stress, amélioration de l’humeur, augmentation de l’activité physique, réduction de l’isolement social et effets positifs sur certaines pathologies chroniques.
- Nolwen Lechien

52 milliards : sérieusement ?!

Alors que le gouvernement Arizona a voté une série de réformes faisant peser la plupart de l’effort sur les travailleurs et la Sécurité sociale, il y a une dépense publique que les patrons et leurs amis au gouvernement se gardent bien de mettre en évidence : le montant exorbitant des aides publiques aux entreprises. Avec éconosphères, nous avons chiffré ce montant à 52 milliards en 2022[efn_note]B. Bauraind, C. Van Tichelen, F. Sebastian, « “Un pognon de dingue”*, Le soutien public aux entreprises privées lucratives en Belgique », 21 mai 2025, www.econospheres.be. Le projet éconosphères est une initiative conjointe de la FGTB de Bruxelles la FGTB wallonne, la CSC, Attac Bruxelles-Wallonie et le Gresea.[/efn_note]. 52 milliards d’aide publique aux entreprises : et si on en faisait autre chose ?
- Clarisse Van Tichelen

Ariane Estenne : « Le décret éducation permanente reste un texte révolutionnaire dans sa portée, sa structure et sa façon de financer les associations »

Présidente du Mouvement ouvrier chrétien et du Conseil supérieur de l’éducation permanente, Ariane Estenne revient sur les fondements du décret qui soutient l’action d’éducation permanente (EP) depuis cinquante ans en Communauté française et souligne la nécessité de lutter pour les préserver face aux atteintes qui leur sont portées.
- Alexis Filipucci, Ariane Estenne, Pauline Gillard

Exploration d’un concept

L’autonomie est un des quatre grands principes éthiques que l’on retient généralement dans les soins de santé, à côté des principes de bienfaisance, de non-malfaisance et d’équité.
- Dr André Crismer