Quelle place occupent les psychologues dans les maisons médicales ? Moins nombreux que les autres métiers du soin qui composent les équipes, leur rôle est néanmoins un maillon essentiel à la pratique pluridisciplinaire.
Barbara Pieters est psychologue à la maison médicale Agora, à Seraing, depuis vingt-huit ans. Un univers qu’elle a découvert à la faveur de son stage de fin d’études, en 1995. « À cette époque, raconte-t-elle, il n’y avait que quatre psys dans le secteur, la plupart sous statut d’indépendant et dédiés essentiellement à la dynamique d’équipe. Ils ont ensuite commencé à développer des consultations cliniques avec des patients. Moi-même, j’ai commencé avec une casquette de psychologue sociale, institutionnelle. » Gabrielle Belli, vingt-six ans d’expérience, dont une bonne partie à la maison médicale du Laveu, confie y être entrée par la petite porte : « J’ai débuté par l’accueil des patients, puis des médecins en difficulté avec certains d’entre eux m’ont demandé d’ouvrir une consultation en tant qu’indépendante. »
Très vite, elles ont été salariées. Cinq heures, huit, treize, vingt-trois, trente… Toutes deux essuient les plâtres. « J’étais un peu comme un électron libre, je ne participais pas aux réunions, poursuit Gabrielle. Ça a changé dès que j’ai eu un temps de travail suffisant pour vraiment faire partie de l’équipe. » Le moment charnière, c’est 2011 : les « mini accords » et la réforme de la santé mentale psy 107. Des possibilités d’embauche s’ouvrent avec l’octroi de postes supplémentaires Maribel pour répondre aux besoins du secteur non marchand. En toute relativité cependant. « À partir du moment où il y a huit médecins, quatre kinés, quatre infirmiers et deux mille patients dans une maison médicale, ce ne sont pas deux ou trois psys de plus qui vont tarir la liste d’attente, mais cela crée une autre dynamique, avec des personnalités différentes, des prises en charge différentes », constate Barbara. Elle nuance aussi l’intention d’alors de dégager la santé mentale de la pratique de première ligne de médecine générale : « c’était un fantasme que le psychologue puisse permettre aux médecins de se concentrer sur “les vrais aspects de la médecine physique”, ou, en tout cas, de les délester. En réalité, le psy ne déleste, pas, il ouvre des portes et c’est tout l’inverse qui se passe : on complexifie une situation, on offre une approche plus globale, on outille nos collègues. Et on accompagne mieux. Les choses se disent, peuvent se dire, plus en profondeur. On ne se retrouve pas avec moins, mais avec plus pour pouvoir faire mieux. » En parallèle se défend l’idée que les psychologues n’allaient pas être là 19 heures par semaine pour assurer 19 heures de consultations cliniques. « Ça aussi, on sait que ça ne marche pas, ajoute Gabrielle. Les psys doivent participer aux réunions d’équipe, ils doivent être présents au niveau de l’institution dans une démarche globale et ils doivent pouvoir continuer à se former. »
Ensemble, on est plus fort
C’est ainsi que s’est dessiné le besoin de créer un groupe sectoriel de psychologues. Un groupe soutenant pour les pairs et accueillant pour les nouveaux arrivés. « C’est un lieu où nous nous inspirons de ce que les autres font, où nous découvrons d’autres réalités d’équipe et de terrain, c’est un point d’appui, de légitimité et d’argumentation. » De cinq ou six au début, les membres sont aujourd’hui plus d’une vingtaine. « Nous soulignons aussi l’intérêt d’y participer, car ce n’est pas encore clair pour chaque équipe d’autoriser son psychologue à y aller. » Toujours la question du temps disponible…
Les psychologues de maison médicale y débattent par région, mais aussi à l’échelle de la Fédération, de la place – souvent solitaire – du psy dans l’équipe médicale et du langage commun à développer avec les collègues, du cadre différent d’autres contextes de travail thérapeutique, de la nécessité du travail en réseau et du temps que cela demande, du secret professionnel. Du choix aussi de la meilleure représentation professionnelle pour porter leurs points de vue et leurs idées, de la réforme des soins de santé mentale et des enjeux liés à la convention de psychologue de première ligne, de la défense du salariat et du soutien de la première ligne, de la nécessité de travailler en pluridisciplinarité, de la traduction de problèmes sociaux en problèmes psychologiques, etc. C’est un groupe de construction identitaire, de construction d’un modèle et non orienté sur la clinique. Il joue clairement un rôle politique, institutionnel. « Nous y avons notamment défendu que le psy ne soit pas le psy de l’institution ni de l’équipe ni d’un collègue, illustre Gabrielle. Nous sommes dans une dynamique commune, nous ne pouvons pas avoir cette distance. En cas de besoin, nous recourrons à des supervisions externes. »
Le palétuvier
Un chantier conséquent ouvert par ces professionnels a été de bâtir une définition commune de la fonction de psychologue en maison médicale. Appelée « palétuvier » – élément majeur de l’écosystème de la mangrove, l’arbre abrite de nombreuses espèces et protège le littoral de l’érosion –, cette définition compte de nombreuses branches :
- Le psychologue et le patient : apporter une aide thérapeutique aux personnes souffrant de problèmes psychologiques, psychosomatiques ou psychosociaux afin de contribuer à leur bien-être ; accueillir la demande de tous niveaux socioéconomiques et, si possible, tout type de pathologie ; réorienter, consulter à domicile et coconsulter si nécessaire.
- Le psychologue et l’équipe : coconsulter avec le patient et un ou plusieurs soignants à la demande du patient sur ses difficultés ou à la demande des soignants sur la relation thérapeutique ; interviser, réfléchir ensemble, mettre en commun les visions, participer à des réunions régulières de secteur psy ou intersectorielles ; faire connaitre le réseau ; informer, former et sensibiliser les collègues au sujet de différentes thématiques.
- Le psychologue et l’institution : être attentif aux valeurs à défendre, à la cohérence entre ces valeurs et les moyens organisationnels mis en œuvre pour les traduire ; s’impliquer dans l’autogestion de la maison médicale et dans d’autres missions.
- Le psychologue et le réseau : solliciter l’aide dont le patient a besoin, faciliter son accès aux services, le faire bénéficier d’une prise en charge globale ; faciliter sa relation avec l’intervenant du réseau ; soutenir et permettre à l’intervenant d’avoir un regard psy sur les difficultés et comportements des bénéficiaires et lui permettre de se sentir moins seul.
- Le psychologue et la société : inscrire son travail dans une approche globale, dépasser le symptôme du patient pour se questionner sur son problème faisant également partie d’une société ; agir pour influencer le système et améliorer la santé mentale de la population ; intégrer une place plus sociétale, faire un lien avec la politique au sens large.
Cette réflexion a été élargie aux autres intergroupes régionaux de la Fédération via des rencontres interréseaux. « L’identité des psys en maison médicale, résument les Liégeoises, c’est la pluridisciplinarité. Comment créer des ponts avec les autres, les outiller, leur proposer un soutien… Pour nous, la dimension psy est transversale. Nous pouvons l’incarner, mais elle fait partie de tout : du soin, de la santé communautaire, de l’accueil, du médecin et à l’infi, du kiné à l’assistante sociale. » Sans omettre la dimension du travail spécifique avec des populations précarisées et les efforts d’accrochage et de tissage du lien thérapeutique que celui-ci nécessite.
Face à l’afflux de demandes liées à la pandémie de covid-19 et à la mise en route de la convention, toutes deux ont cessé de gérer une liste d’attente. « Il faut savoir être confronté à l’impuissance, reconnait Gabrielle, mais nous sommes un lieu où l’on accueille et d’où on n’éjecte pas. » Barbara voit dans les situations de plus en plus nombreuses et complexes qui leur sont adressées une question de santé publique : « Devons-nous réinventer notre modèle pour faire peut-être un peu moins bien, mais avec plus de monde ? Comment procéder pour le projet de santé de la personne en face de nous, avec l’énergie dont nous disposons ? Et comment mailler cela avec l’équipe, le réseau et le reste ? Pour moi, c’est la définition même du modèle GICA : des soins globaux, intégrés, continus et accessibles. »
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°115 - juin 2026
Introduction n°115
Henri Ey, illustre psychiatre français, soutenait en 1935 que la psychiatrie était née « au moment où sont passés dans la structure sociale les concepts de liberté individuelle, de droits de l’homme ». Quelque nonante ans plus(…)
Personne ne joue avec les mêmes cartes
Dossier patient informatisé, droit au respect de l’intimité
La construction d’une identité commune
Enjeux pour les maisons médicales et leurs psys
Répondre à un besoin crucial d’accessibilité
Aller au-delà du symptôme, vraiment ?
Travail thérapeutique et action communautaire
Topographie des lieux de soins de santé mentale
Soin ou contrôle ?
Souffrance et organisation
Dans les marges du soin
Santé mentale et IA : pour un moratoire éthique
S’orienter dans la « nébuleuse psy »
Actualités 115
Le temps, enjeu et ressource
« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne le demande, je le sais ; mais si on me le demande, je ne le sais plus. » À prendre les choses de façon abstraite et détachée, on n’a sans(…)