La psychothérapie institutionnelle est un courant de la psychiatrie né pendant la Seconde Guerre mondiale1. Elle vise la prise en charge des personnes présentant des troubles psychiques, en particulier des psychoses.
Ce courant considère que, dans un établissement de soins, certains symptômes peuvent être réactionnels. Autrement dit, lorsqu’un lieu de soin ne fait pas l’objet d’une analyse institutionnelle rigoureuse, son organisation peut produire des effets délétères sur l’ensemble de ses membres, soignants comme soignés (phénomène appelé pathoplastie). À la souffrance psychique propre de la personne s’ajoutent alors les effets de l’organisation collective.
Dans cette perspective, l’aliénation sociale peut être comprise comme l’effet d’un défaut de soin porté au mode de gouvernance de l’établissement : hiérarchie pyramidale, homogénéisation des soins, identification au statut, cloisonnements multiples ou direction technocratique. Il faut toutefois préciser que la psychothérapie institutionnelle ne réduit pas la souffrance psychique à une simple origine sociale. Elle affirme plutôt que le soin apporté à l’institution constitue une condition préalable au soin psychique. C’est en ce sens qu’elle met en avant l’idée d’une double aliénation : sociale et psychique.
« L’hôpital est malade. Avant de se fatiguer à vouloir soigner un par un les malades qui sont dans l’hôpital, il faut d’abord soigner l’hôpital malade : il faut s’occuper de ce que j’avais appelé, il y a bien longtemps, le gradient pathoplastique d’un établissement », explique le psychiatre et psychanalyste français Jean Oury, figure de la psychothérapie institutionnelle et fondateur de la clinique de La Borde1.
Transformer l’institution
Pour atteindre son « objectif », la psychothérapie institutionnelle mobilise une série de concepts souvent présentés comme une boîte à outils. Plus précisément, il s’agit d’une praxéologie2, c’est-à-dire d’un ensemble théorico-pratique permettant de transformer, par l’action concrète et quotidienne, l’environnement institutionnel. Parmi ces outils, on peut notamment distinguer :
- la différence faite entre l’établissement et l’institution,
- le club thérapeutique,
- l’analyse institutionnelle,
- la transversalité,
- la distinction entre statut, rôle et fonction.
Le club thérapeutique est un outil original et important de la psychothérapie institutionnelle. Il s’agit d’une institution au sein de l’institution dont l’objectif est la « désaliénation sociale par la réappropriation des processus de production de la vie quotidienne dans le lieu de soin et des conditions de sa propre activité dans ce lieu de vie », comme l’explique Elie Pouillaude3. Dit autrement, c’est un collectif réunissant patients et soignants, chargé d’organiser « le fonctionnement des ateliers et des activités jusque dans leurs questions financières ». Pour lui, « si rien ne vient occuper cette fonction de collectif, les espaces de pensée et d’élaboration seront alors remplis par l’État, par les règlements, par les décisions technocratiques, administratives et par le retour hiérarchique et totalisant du rabattement des personnes sur leur statut ». En retirant à la hiérarchie administrative la responsabilité de régler la vie quotidienne de l’établissement, c’est toute la logique verticale qui se voit remplacée par une dynamique de négociation transversale. Le club, en tant qu’instance de gestion, permet ainsi aux patients de se réapproprier le pouvoir de définir les modalités concrètes des activités « thérapeutiques » : leur forme, leur lieu et leur déroulement.
L’autogestion comme transformation des rapports de pouvoir
« L’autogestion renvoie en droit à tout espace social, de travail ou d’activité, qui est gouverné directement par ses acteurs ou ses producteurs, qui en établissent et en instituent collectivement et directement les règles, les normes et les institutions, refusant toute hiérarchie verticale, toute division entre gouvernants et gouvernés, patrons et salariés, éducateurs et éduqués »4. Dans un cadre institutionnel, l’autogestion désigne une forme de gouvernance dans laquelle les membres d’un groupe participent activement aux décisions et à l’organisation du fonctionnement collectif. Elle suppose une institutionnalisation démocratique : les règles, les normes et les structures sont élaborées collectivement par les acteurs concernés.
Cette dynamique peut être rapprochée de ce que le psychiatre et psychanalyste français Pierre Delion nomme une « hiérarchie subjectale »5. À l’inverse d’une hiérarchie fondée sur le statut, le diplôme ou la position sociale, cette approche valorise l’implication, l’expérience et l’engagement subjectif de chaque membre du groupe. L’autogestion invite ainsi à repenser l’attribution des responsabilités et des rôles en dépassant les critères institutionnels classiques, au profit de la participation et de la reconnaissance de la singularité de chacun.
Une horizontalité qui n’abolit pas le pouvoir
L’autogestion transforme donc en profondeur les représentations de la gouvernance. Elle substitue à la verticalité institutionnelle une logique horizontale dans laquelle la subjectivité et la responsabilité personnelle occupent une place centrale. Elle contribue ainsi à désaliéner les relations au sein du groupe. Cela ne signifie pas pour autant que, dans un système autogéré, « on ne veut pas de chef »6. L’autogestion, tout comme la psychothérapie institutionnelle, insiste sur le fait qu’un mode de gouvernance horizontal n’est pas « l’absence de pouvoir, mais une conscience que les rapports de pouvoir se font et se défont en continu dans les collectifs et doivent être compris, analysés et repensés pour diminuer leur importance au maximum »7.
La désaliénation des relations
Il est pertinent de rapprocher la psychothérapie institutionnelle et l’autogestion, car ces deux approches cherchent à sortir d’une vision uniformisante et dogmatique des relations entre les membres d’un groupe. Toutes deux privilégient une organisation vivante, traversée de tensions, de contradictions et de possibilités de transformation. Comme l’exprime cette formule extraite de la charte politique de la maison médicale Bautista van Schouwen (Seraing), le système autogestionnaire « […] réunit des couples de pôles contradictoires qui s’articulent, qui coexistent de manière vivante et dynamique. […] cette polarisation est mise en avant de façon à en tirer sa fécondité créatrice »8.
Il me semble que la psychothérapie institutionnelle et l’autogestion se rejoignent dans une même pensée de la complexité. C’est aussi sur ce terrain que réside le principal risque : dans un contexte socioéconomique de plus en plus contraint, la tentation de simplifier est forte.
Le risque de réappropriation managériale
Comme l’antipsychiatrie a parfois servi à justifier la fermeture de lits d’hospitalisation, la psychothérapie institutionnelle et l’autogestion peuvent elles aussi être détournées à des fins strictement économiques. L’autogestion, comme tout mot d’ordre, peut être vidée de son sens initial. Selon Félix Guattari9, parler d’autogestion sans tenir compte de son contexte revient à mystifier le concept, au risque de le priver de sa substance éthique et de sa portée transformatrice.
Le risque managérial est réel. Il apparait lorsque l’autogestion ou la psychothérapie institutionnelle sont reprises comme de simples techniques d’humanisation tout en étant subordonnées à une logique de gestion. Leur visée initiale s’en trouve détournée et leur portée émancipatrice fortement réduite. Vider ces pratiques de leur substance éthique et les éloigner de leur vocation désaliénante renvoie à ce que Joseph Gabel décrit comme un processus de réification. Il s’agit d’une forme de fausse conscience, fondée « sur une vision du monde antidialectique, qui isole l’individu face à une réalité pourtant fondamentalement sociale et dialectique »10.
La psychothérapie institutionnelle et l’autogestion sont des manifestations concrètes de ce que l’on peut appeler, en paraphrasant Gabel, des techniques de pensée « coûteuse ». À mon sens, elles représentent aussi une forme de résistance, dans la mesure où il est particulièrement envisageable qu’une société affaiblie économiquement puisse justement faire appel, dans sa gestion du réel, au confort inverse : celui d’une pensée non dialectique.
- J. Oury, cité par Marc Ledoux, in Qu’est-ce que je fous là, psychothérapie institutionnelle en résistance et dialogue avec la psychiatrie de qualité, Literarte, 2005.
- B. Sibille, Praxis et communisme, recherches phénoménologiques à partir de Marx et Husserl, Compagnons d’Humanité, 2025.
- E. Pouillaude, L’aliénation : psychose et psychothérapie institutionnelle, Hermann, 2014.
- V. Shaepelynck, E Sustam, « Autogestion », Télématique n° 54, 2018/2.
- P. Delion, Hiérarchie et institution, Erès, 2024.
- A. Liesenborghs « Autogestion, entre mythes et pratiques », Barricade, 2017.
- Op cit.
- www.bautista.be.
- F. Guattari, Psychanalyse et transversalité. Essais d’analyse institutionnelle, François Maspero, 1972.
- J. Gabel, La fausse conscience et autres textes sur l’idéologie, l’Échappée, 2023.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°115 - juin 2026
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