Travail thérapeutique et action communautaire
Maud Verjus, Nathalie Thomas, Séverine Clinaz
Santé conjuguée n°115 - juin 2026
Les services de santé mentale (SSM), structures ambulatoires visant à favoriser l’accessibilité aux soins et aux services de santé pour l’ensemble de la population d’un territoire géographique, ont pour mission d’accueillir les personnes en souffrance ou en difficulté psychosociale pour maintenir ou restaurer leur qualité de vie et les accompagner dans une résolution de leurs difficultés. Les moyens mis en œuvre vont de l’accueil à l’accompagnement, en passant par la thérapie, le travail en réseau, mais aussi les projets communautaires et les activités de prévention.
Au Méridien, les pratiques communautaires en santé mentale existent depuis plus de vingt-cinq ans. Elles constituent des réponses complémentaires aux pratiques thérapeutiques individuelles.
À travers les consultations dans les services de santé mentale, nous sommes fréquemment amenées à rencontrer des personnes qui expriment un mal-être diffus, une souffrance liée à une grande solitude, un manque de reconnaissance ou un sentiment profond de dévalorisation. Le face-à-face avec le ou la psychologue, la consultation en psychothérapie ou d’autres formes de soin psychique ne font pas nécessairement sens pour elles, ne renvoient pas à un habitus culturel familier ou ne répondent pas en totalité à leurs besoins complexes. Face à des personnes dont la souffrance est souvent avant tout produite par le social, les approches communautaires peuvent constituer des opportunités de changement, à la fois individuelles et collectives.
De l’intime au collectif
Distincts du temps de l’élaboration psychique avec les thérapeutes cliniciens, ces espaces collectifs sont une invitation à la rencontre avec d’autres, à se dire, se vivre autrement, non pas comme des patients et patientes, mais comme des acteurs et actrices de leur expérience de vie, d’exil, d’hommes, de femmes, de parents, avec leurs fragilités, mais aussi et surtout leurs ressources et compétences. C’est une occasion aussi de prendre conscience d’une certaine « résonance » de leur vécu avec celui des autres.
Depuis 2009, une plateforme réunit les services de santé mentale et autres structures de santé mentale qui développent des activités communautaires à Bruxelles1. Les approches communautaires visent la création d’espaces collectifs où des situations singulières, intimes, peuvent être partagées entre pairs. Les personnes qui participent aux activités communautaires sont en partie issues des consultations thérapeutiques de nos centres, mais pas uniquement. Elles peuvent provenir du quartier proche du service, de toute la région bruxelloise et leurs motivations à participer sont diverses. Mais ces personnes sont en général marquées par des précarités multiples (psychiques, sociales, relationnelles, de statut de séjour, etc.) et souffrent souvent d’isolement social.
Il ne s’agit nullement de poser un diagnostic individuel, mais plutôt de se décentrer du diagnostic pour se concentrer sur la personne en tant que sujet-citoyen. Il s’agit également de soigner le lien en tant que facteur de soin.
Nous visons, au-delà des échanges individuels, à susciter une parole collective, à favoriser ces passages du « Je » au « Nous », à faire des liens entre les expériences partagées et à proposer des éléments du contexte social dans la compréhension des expériences individuelles. Souvent, il s’agit aussi d’accompagner le groupe à porter des actions collectives et citoyennes, à passer alors du « Nous » au « Nous toutes et tous ».
Un processus de coconstruction
Si la plupart de nos projets démarrent à l’initiative de professionnels ou sous leur impulsion, nous veillons à mettre en place un processus de coconstruction : c’est en effet un élément essentiel qui déterminera le caractère communautaire de l’intervention. Pour l’intervenante, il s’agit de laisser la place à l’émergence d’un « sens partagé » (autrement dit, de ce que nous faisons ensemble avec ce groupe), et donc de se départir d’une partie de son pouvoir et de sa maîtrise au profit du groupe. Ce processus de coconstruction peut parfois être difficile à mettre en pratique avec des publics plus fragiles, qui attendent davantage d’être portés, pris en charge, « cocoonés ». S’engager dans cette coconstruction demande du temps, de l’énergie et une mobilisation des ressources qui est parfois difficile, dans certains moments de vie.
Le groupe, « outil de travail privilégié »
Être en groupe constitue une force, une plus-value en termes d’empowerment, de pouvoir. En général, il s’agit de petits groupes, entre six et quinze personnes. Un cadre négocié et une charte sont créés collectivement afin de garantir un espace de confiance et de sécurité. Il y a une flexibilité quant aux présences, à la régularité. Le processus que nous veillons à instaurer au sein du groupe a des effets positifs sur la santé mentale des participants : il favorise des identifications positives, permet une revalorisation des savoirs et des expériences.
La posture professionnelle
Nous sommes conscientes qu’il existe une asymétrie relationnelle entre nos publics et nous-mêmes : il n’est nullement question de nier ces rapports sociaux et de faire comme si nous étions tous et toutes sur un pied d’égalité. Toutefois, nous visons à établir des relations de réciprocité, d’expertise partagée, d’horizontalité dans les prises de paroles et de décision. Le rôle de l’intervenante est de garantir le respect du cadre, qui permet d’éviter les débordements, les jugements. Elle assure une fonction de protection et de sécurité, fait circuler la parole, mais s’engage également en tant que personne et n’hésite pas à parler de ses expériences personnelles, de ses opinions. Elle fait partie du groupe, mais a une position particulière : ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors. Au-delà du soutien à la création d’un « commun », elle a aussi un rôle d’altérité : elle apporte des éléments de différenciation, des éléments nouveaux qui vont venir bousculer et faire évoluer les représentations, les croyances des participants.
Une dimension politique
Pour la santé mentale communautaire, le bien-être des personnes, des communautés, passe non seulement par des dimensions subjectives et interpersonnelles, mais également par des dimensions sociétales et politiques (au sens étymologique du terme politiques : gestion de la cité, qui fait référence aux capacités reconnues à toute personne partageant la même communauté ou le même État, de participer à sa gestion et à son organisation). Allier la dimension clinique, intime, et la dimension sociétale, politique, est un de nos repères fondamentaux. Au niveau d’un groupe, cela peut se traduire par un travail de conscientisation, de lecture politique, sociologique des situations et des rapports sociaux. Il peut s’agir d’accompagner un groupe vers des actions collectives ou citoyennes qui vont tenter d’agir sur les facteurs sociaux à la source des souffrances, de redonner confiance aux personnes dans leurs capacités à faire bouger les choses lorsqu’elles agissent ensemble. Par exemple : mettre sur pied un conseil consultatif des femmes dans une commune ; participer à la coalition des parents de milieux populaires, qui vise à construire et porter une parole collective afin de lutter contre les inégalités scolaires ; publier un journal réalisé par un groupe de personnes en demande d’asile dans lequel elles peuvent parler de leur pays d’origine, leur parcours d’exil, leur insertion en Belgique ; participer à un groupe de théâtre qui met en scène des éléments de leurs parcours de vie ; etc.
Aujourd’hui, l’alliance entre travail thérapeutique et action communautaire est plus que jamais déterminante pour assurer une offre de soins en santé mentale et un accompagnement complet et multidimensionnel à nos patients et nos participants des groupes communautaires.
- Le Méridien, Ulysse, La Gerbe, Anaïs, Exil, D’ici et d’ailleurs, Centre de guidance d’Etterbeek, Centre de guidance d’Ixelles, Uccle Watermael-Boitsfort, Entr’aide des Marolles, le Coin des cerises et les asbl Atelier Côté Cour, Relink. La plateforme est accompagnée par le Centre bruxellois de promotion de la santé.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°115 - juin 2026
Introduction n°115
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Travail thérapeutique et action communautaire
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