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Travail thérapeutique et action communautaire

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Santé conjuguée n°115 - juin 2026

Les services de santé mentale (SSM), structures ambulatoires visant à favoriser l’accessibilité aux soins et aux services de santé pour l’ensemble de la population d’un territoire géographique, ont pour mission d’accueillir les personnes en souffrance ou en difficulté psychosociale pour maintenir ou restaurer leur qualité de vie et les accompagner dans une résolution de leurs difficultés. Les moyens mis en œuvre vont de l’accueil à l’accompagnement, en passant par la thérapie, le travail en réseau, mais aussi les projets communautaires et les activités de prévention.

Au Méridien, les pratiques communautaires en santé mentale existent depuis plus de vingt-cinq ans. Elles constituent des réponses complémentaires aux pratiques thérapeutiques individuelles.
À travers les consultations dans les services de santé mentale, nous sommes fréquemment amenées à rencontrer des personnes qui expriment un mal-être diffus, une souffrance liée à une grande solitude, un manque de reconnaissance ou un sentiment profond de dévalorisation. Le face-à-face avec le ou la psychologue, la consultation en psychothérapie ou d’autres formes de soin psychique ne font pas nécessairement sens pour elles, ne renvoient pas à un habitus culturel familier ou ne répondent pas en totalité à leurs besoins complexes. Face à des personnes dont la souffrance est souvent avant tout produite par le social, les approches communautaires peuvent constituer des opportunités de changement, à la fois individuelles et collectives.

De l’intime au collectif

Distincts du temps de l’élaboration psychique avec les thérapeutes cliniciens, ces espaces collectifs sont une invitation à la rencontre avec d’autres, à se dire, se vivre autrement, non pas comme des patients et patientes, mais comme des acteurs et actrices de leur expérience de vie, d’exil, d’hommes, de femmes, de parents, avec leurs fragilités, mais aussi et surtout leurs ressources et compétences. C’est une occasion aussi de prendre conscience d’une certaine « résonance » de leur vécu avec celui des autres.
Depuis 2009, une plateforme réunit les services de santé mentale et autres structures de santé mentale qui développent des activités communautaires à Bruxelles1. Les approches communautaires visent la création d’espaces collectifs où des situations singulières, intimes, peuvent être partagées entre pairs. Les personnes qui participent aux activités communautaires sont en partie issues des consultations thérapeutiques de nos centres, mais pas uniquement. Elles peuvent provenir du quartier proche du service, de toute la région bruxelloise et leurs motivations à participer sont diverses. Mais ces personnes sont en général marquées par des précarités multiples (psychiques, sociales, relationnelles, de statut de séjour, etc.) et souffrent souvent d’isolement social.
Il ne s’agit nullement de poser un diagnostic individuel, mais plutôt de se décentrer du diagnostic pour se concentrer sur la personne en tant que sujet-citoyen. Il s’agit également de soigner le lien en tant que facteur de soin.
Nous visons, au-delà des échanges individuels, à susciter une parole collective, à favoriser ces passages du « Je » au « Nous », à faire des liens entre les expériences partagées et à proposer des éléments du contexte social dans la compréhension des expériences individuelles. Souvent, il s’agit aussi d’accompagner le groupe à porter des actions collectives et citoyennes, à passer alors du « Nous » au « Nous toutes et tous ».

Un processus de coconstruction

Si la plupart de nos projets démarrent à l’initiative de professionnels ou sous leur impulsion, nous veillons à mettre en place un processus de coconstruction : c’est en effet un élément essentiel qui déterminera le caractère communautaire de l’intervention. Pour l’intervenante, il s’agit de laisser la place à l’émergence d’un « sens partagé » (autrement dit, de ce que nous faisons ensemble avec ce groupe), et donc de se départir d’une partie de son pouvoir et de sa maîtrise au profit du groupe. Ce processus de coconstruction peut parfois être difficile à mettre en pratique avec des publics plus fragiles, qui attendent davantage d’être portés, pris en charge, « cocoonés ». S’engager dans cette coconstruction demande du temps, de l’énergie et une mobilisation des ressources qui est parfois difficile, dans certains moments de vie.

Le groupe, « outil de travail privilégié »

Être en groupe constitue une force, une plus-value en termes d’empowerment, de pouvoir. En général, il s’agit de petits groupes, entre six et quinze personnes. Un cadre négocié et une charte sont créés collectivement afin de garantir un espace de confiance et de sécurité. Il y a une flexibilité quant aux présences, à la régularité. Le processus que nous veillons à instaurer au sein du groupe a des effets positifs sur la santé mentale des participants : il favorise des identifications positives, permet une revalorisation des savoirs et des expériences.

La posture professionnelle

Nous sommes conscientes qu’il existe une asymétrie relationnelle entre nos publics et nous-mêmes : il n’est nullement question de nier ces rapports sociaux et de faire comme si nous étions tous et toutes sur un pied d’égalité. Toutefois, nous visons à établir des relations de réciprocité, d’expertise partagée, d’horizontalité dans les prises de paroles et de décision. Le rôle de l’intervenante est de garantir le respect du cadre, qui permet d’éviter les débordements, les jugements. Elle assure une fonction de protection et de sécurité, fait circuler la parole, mais s’engage également en tant que personne et n’hésite pas à parler de ses expériences personnelles, de ses opinions. Elle fait partie du groupe, mais a une position particulière : ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors. Au-delà du soutien à la création d’un « commun », elle a aussi un rôle d’altérité : elle apporte des éléments de différenciation, des éléments nouveaux qui vont venir bousculer et faire évoluer les représentations, les croyances des participants.

Une dimension politique

Pour la santé mentale communautaire, le bien-être des personnes, des communautés, passe non seulement par des dimensions subjectives et interpersonnelles, mais également par des dimensions sociétales et politiques (au sens étymologique du terme politiques : gestion de la cité, qui fait référence aux capacités reconnues à toute personne partageant la même communauté ou le même État, de participer à sa gestion et à son organisation). Allier la dimension clinique, intime, et la dimension sociétale, politique, est un de nos repères fondamentaux. Au niveau d’un groupe, cela peut se traduire par un travail de conscientisation, de lecture politique, sociologique des situations et des rapports sociaux. Il peut s’agir d’accompagner un groupe vers des actions collectives ou citoyennes qui vont tenter d’agir sur les facteurs sociaux à la source des souffrances, de redonner confiance aux personnes dans leurs capacités à faire bouger les choses lorsqu’elles agissent ensemble. Par exemple : mettre sur pied un conseil consultatif des femmes dans une commune ; participer à la coalition des parents de milieux populaires, qui vise à construire et porter une parole collective afin de lutter contre les inégalités scolaires ; publier un journal réalisé par un groupe de personnes en demande d’asile dans lequel elles peuvent parler de leur pays d’origine, leur parcours d’exil, leur insertion en Belgique ; participer à un groupe de théâtre qui met en scène des éléments de leurs parcours de vie ; etc.
Aujourd’hui, l’alliance entre travail thérapeutique et action communautaire est plus que jamais déterminante pour assurer une offre de soins en santé mentale et un accompagnement complet et multidimensionnel à nos patients et nos participants des groupes communautaires.

 

 

 

 

  1. Le Méridien, Ulysse, La Gerbe, Anaïs, Exil, D’ici et d’ailleurs, Centre de guidance d’Etterbeek, Centre de guidance d’Ixelles, Uccle Watermael-Boitsfort, Entr’aide des Marolles, le Coin des cerises et les asbl Atelier Côté Cour, Relink. La plateforme est accompagnée par le Centre bruxellois de promotion de la santé.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°115 - juin 2026

Introduction n°115

Henri Ey, illustre psychiatre français, soutenait en 1935 que la psychiatrie était née « au moment où sont passés dans la structure sociale les concepts de liberté individuelle, de droits de l’homme ». Quelque nonante ans plus(…)

- Fabian Lo Monte

Personne ne joue avec les mêmes cartes

Dans nos sociétés individualistes et méritocratiques, la santé mentale est souvent envisagée comme une affaire privée : un problème de personnalité, de vulnérabilité individuelle, de trauma ou de gestion émotionnelle. La souffrance psychique serait avant tout liée à ce qui se passe « dans la tête ». Elle ne concernerait donc que les psys et leurs patients. Pourtant, depuis plusieurs décennies, la recherche montre que la santé mentale dépend aussi fortement des conditions sociales dans lesquelles les individus naissent, grandissent, travaillent et vieillissent. On parle alors de déterminants sociaux de la santé mentale.
- Mélanie Lannoy

Dossier patient informatisé, droit au respect de l’intimité

Il est essentiel de rappeler la complexité de l’être humain et les risques individuels et sociétaux liés à l’exigence de numérisation[efn_note]Cet article est extrait de « À l’ère du dossier patient informatisé, le droit au respect de l’intimité, oublié ? », avril 2019-mai 2026, https://psyclimède.be.[/efn_note]. Comme il est vital de différencier données confidentielles pertinentes pour la qualité des soins et données touchant à l’intime. Ces dernières bénéficient d’un degré de protection supérieur.
- Genevieve Monnoye

La construction d’une identité commune

Quelle place occupent les psychologues dans les maisons médicales ? Moins nombreux que les autres métiers du soin qui composent les équipes, leur rôle est néanmoins un maillon essentiel à la pratique pluridisciplinaire.
- Pascale Meunier

Enjeux pour les maisons médicales et leurs psys

La réforme et la convention des soins psychologiques de première ligne représentent une opportunité d’intégration institutionnelle et une source de tensions internes. Les maisons médicales travaillent en effet depuis longtemps en équipe pluridisciplinaire, intégrant déjà prévention, détection précoce, accompagnement psychosocial et actions communautaires sans être enfermées dans un modèle de « consultations à la séance ». Elles revendiquent une approche bien plus large que l’esprit de la convention, qui est centrée sur des « interventions » à objet thérapeutique limité en durée et ciblée sur des problématiques légères à modérées.
- Anaël Lecocq

Répondre à un besoin crucial d’accessibilité

Lancé en 2019, le projet soins psychologiques dans la première ligne vise à combler un manque dans l’offre de soins, longtemps centrée sur des interventions spécialisées et hospitalières. Ce dispositif introduit une prise en charge accessible et orientée vers la prévention, la détection et l’intervention précoce auprès des personnes présentant un mal-être psychologique léger à modéré, afin d’éviter l’évolution vers des troubles plus complexes.
- Frank Vandiervliet

Aller au-delà du symptôme, vraiment ?

« Tout en faisant partie intégrante du dispositif de soin, l’entretien avec le psychologue est un espace “autre” qui se dégage de l’urgence d’abraser le symptôme. » La formule est signée Ducarre[efn_note]C. Ducarre, « Le négatif de la psychiatrie : la place de l’entretien avec le psychologue dans une clinique psychiatrique », Cliniques 3, no 1, 2012.[/efn_note]. Elle est représentative d’une attitude canonique, confinant à la caractéristique identitaire : celle du psychologue clinicien face à la symptomatologie. Pour comprendre de quoi il retourne, il faut reprendre depuis le début : qu’est-ce qu’un symptôme ?
- Fabian Lo Monte

Travail thérapeutique et action communautaire

Les services de santé mentale (SSM), structures ambulatoires visant à favoriser l’accessibilité aux soins et aux services de santé pour l’ensemble de la population d’un territoire géographique, ont pour mission d’accueillir les personnes en souffrance ou en difficulté psychosociale pour maintenir ou restaurer leur qualité de vie et les accompagner dans une résolution de leurs difficultés. Les moyens mis en œuvre vont de l’accueil à l’accompagnement, en passant par la thérapie, le travail en réseau, mais aussi les projets communautaires et les activités de prévention.
- Maud Verjus, Nathalie Thomas, Séverine Clinaz

Topographie des lieux de soins de santé mentale

Le paysage des soins de santé mentale révèle l’étendue des ressources mobilisées pour donner ou recevoir des soins ainsi que du soutien émotionnel ou pratique. Observer sa topographie, façonnée par les forces conjointes de la professionnalisation et de la désinstitutionnalisation, permet de comprendre sa structuration, ses espaces vides ou saturés, ses itinéraires balisés, coordonnés ou improvisés, mais aussi d’interroger les choix politiques qui orientent ses évolutions.
- Sophie Thunus

Soin ou contrôle ?

Le nouveau cadre professionnel que la convention impose au psychologue implique des missions, des relations, des actions nouvelles auxquelles celui-ci doit s’adapter, pour autant qu’elles soient conformes à sa déontologie dans ses dimensions réglementaires et, plus encore, éthiques.
- Christian Mormont

Souffrance et organisation

La psychothérapie institutionnelle est un courant de la psychiatrie né pendant la Seconde Guerre mondiale1. Elle vise la prise en charge des personnes présentant des troubles psychiques, en particulier des psychoses.
- Ahmed Boucham

Dans les marges du soin

Lorsque la personne se détourne des institutions, par méfiance ou rupture du lien, il devient essentiel de l’accompagner sur son lieu de vie. Cette démarche, complexe lorsqu’il s’agit de soins en rue, offre une formidable opportunité : renouer le lien, respecter le rythme de chacun, aller à la rencontre de son environnement et favoriser une approche désinstitutionnalisée qui inclut la personne dans son quotidien. Ce temps accordé, empreint de respect et de patience, pourrait devenir le premier pas vers la reconstruction de la confiance dans le secteur social-santé.
- Asma El Moukadam, Charles-Antoine Sibille, Vira Geeurickx

Santé mentale et IA : pour un moratoire éthique

« En quoi suis-je autorisé ? » La question posée par Lacan[efn_note]J. Lacan, « En quoi suis-je autorisé ? », Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Séminaire 11, 1964, Seuil, 1973.[/efn_note] met en évidence un paradoxe que nous observons tous. Les personnes considérées compétentes pour parler de l’intelligence artificielle sont des spécialistes et connaisseurs souvent plutôt convaincus. Bien sûr ces acolytes, parfois zélateurs, relèveront certains inconforts herméneutiques ou politiques, mais souvent termineront-ils en suggérant qu’il faut bien vivre avec son temps. Il me semble raisonnable de défendre que, pour discuter des effets de l’IA dans le domaine de la santé mentale, il faut surtout réfléchir depuis le point de vue de la clinique et de ce qui se déploie dans la relation thérapeutique.
- Jérome Englebert

S’orienter dans la « nébuleuse psy »

Dans le domaine de la santé mentale, les appellations sont nombreuses et, avec elles, les interrogations et possibilités de confusion. Ce manque de lisibilité peut générer des attentes inadaptées, voire exposer des personnes vulnérables à des pratiques insuffisamment encadrées. Les professionnels eux-mêmes peuvent s’y perdre lorsqu’il s’agit d’orienter quelqu’un dans cette nébuleuse diffuse de titres, de formations et d’approches.
- Lauren Van den Berghe, Marie Jenet, Sarah Hallaert, Valentin Biset

Actualités 115

Le temps, enjeu et ressource

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne le demande, je le sais ; mais si on me le demande, je ne le sais plus. » À prendre les choses de façon abstraite et détachée, on n’a sans(…)

- Alexis Filipucci

Prescrire de la nature, une pratique émergente

Les liens entre santé humaine et environnement prennent une place croissante dans les réflexions en santé publique. Les effets du contact avec la nature sur la santé mentale et physique sont aujourd’hui de mieux en mieux documentés[efn_note]X. Wang et al., “Mapping of research in the Field of forest therapy-related issues: a bibliometric analysis for 2007-2021”, Frontiers in psychology, 2022;13 ; C. Twohig-Bennett, A. Jones, “The health benefits of the great outdoors: A systematic review and meta-analysis of greenspace exposure and health outcomes”, Environ Res., 2018;166 ; MP White et al., "Spending at least 120 minutes a week in nature is associated with good health and wellbeing”, Sci Rep9, 7730, 2019.[/efn_note] : diminution du stress, amélioration de l’humeur, augmentation de l’activité physique, réduction de l’isolement social et effets positifs sur certaines pathologies chroniques.
- Nolwen Lechien

52 milliards : sérieusement ?!

Alors que le gouvernement Arizona a voté une série de réformes faisant peser la plupart de l’effort sur les travailleurs et la Sécurité sociale, il y a une dépense publique que les patrons et leurs amis au gouvernement se gardent bien de mettre en évidence : le montant exorbitant des aides publiques aux entreprises. Avec éconosphères, nous avons chiffré ce montant à 52 milliards en 2022[efn_note]B. Bauraind, C. Van Tichelen, F. Sebastian, « “Un pognon de dingue”*, Le soutien public aux entreprises privées lucratives en Belgique », 21 mai 2025, www.econospheres.be. Le projet éconosphères est une initiative conjointe de la FGTB de Bruxelles la FGTB wallonne, la CSC, Attac Bruxelles-Wallonie et le Gresea.[/efn_note]. 52 milliards d’aide publique aux entreprises : et si on en faisait autre chose ?
- Clarisse Van Tichelen

Ariane Estenne : « Le décret éducation permanente reste un texte révolutionnaire dans sa portée, sa structure et sa façon de financer les associations »

Présidente du Mouvement ouvrier chrétien et du Conseil supérieur de l’éducation permanente, Ariane Estenne revient sur les fondements du décret qui soutient l’action d’éducation permanente (EP) depuis cinquante ans en Communauté française et souligne la nécessité de lutter pour les préserver face aux atteintes qui leur sont portées.
- Alexis Filipucci, Ariane Estenne, Pauline Gillard

Exploration d’un concept

L’autonomie est un des quatre grands principes éthiques que l’on retient généralement dans les soins de santé, à côté des principes de bienfaisance, de non-malfaisance et d’équité.
- Dr André Crismer