Lancé en 2019, le projet soins psychologiques dans la première ligne vise à combler un manque dans l’offre de soins, longtemps centrée sur des interventions spécialisées et hospitalières. Ce dispositif introduit une prise en charge accessible et orientée vers la prévention, la détection et l’intervention précoce auprès des personnes présentant un mal-être psychologique léger à modéré, afin d’éviter l’évolution vers des troubles plus complexes.
Selon la dernière enquête de santé de Sciensano1, près d’une personne sur six âgée de quinze ans ou plus présente un trouble anxieux, dépressif ou une combinaison des deux. Malgré cette prévalence importante, les délais moyens avant l’entrée en traitement peuvent atteindre dix à quinze ans. La stigmatisation persistante autour de la santé mentale renforce la conviction qu’il faut résoudre ses problèmes seul avant de consulter. Historiquement, notre système de santé a privilégié un haut niveau de spécialisation, y compris pour des troubles légers. Cette orientation a contribué à une consommation élevée de psychotropes et à une progression plus rapide vers l’hospitalisation. Ainsi, selon l’étude de Solidaris menée en 2023, près de huit patients sur dix consommant des antidépresseurs n’avaient eu aucun contact avec un professionnel de la santé mentale2. Ces constats s’inscrivent dans un contexte marqué par une anxiété diffuse : instabilité internationale, isolement social croissant, pression à la performance, captation de l’attention par des algorithmes… Les professionnels de la santé ne sont pas épargnés. Selon l’enquête Be.well.pro du SPF Santé publique menée en 2025, 12,5 % des répondants présentent un risque élevé de burn-out, tandis que plus de 41 % se déclarent mentalement ou physiquement épuisés3.
Un système en mutation
Depuis 2010, les réformes en santé mentale s’inspirent des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : réduire le recours à l’hospitalisation grâce à la prévention et à l’intervention précoce, rapprocher les soins des citoyens et renforcer la coopération interdisciplinaire. Le modèle proposé repose sur une idée simple, mais ambitieuse : associer, dans une vision globale et intégrée, l’ensemble des dispositifs concernés par la santé mentale, mais aussi ceux issus d’autres secteurs comme le logement, le travail, la formation ou encore la culture.
Pour que cette approche prenne corps, un socle de fonctions essentielles doit être assuré. La création des réseaux de santé mentale pour adultes a été pensée autour de cinq piliers4 : la prévention et le dépistage précoce ; les équipes mobiles de crise ou de longue durée ; les services de réhabilitation et d’inclusion sociale ; les unités de traitement résidentiel intensif lorsque l’hospitalisation est incontournable ; et des solutions résidentielles spécifiques pour les situations où le maintien à domicile n’est pas possible. Le modèle d’intégration des réseaux pour les enfants et les adolescents5 concerne trois sphères d’activité (santé et santé mentale/sociale/société). Les modèles organisationnels de ces réseaux impliquent l’ensemble des intervenants présents sur un territoire délimité, qui participent à la création de stratégies pour répondre à l’ensemble des besoins en santé mentale de la population de ce territoire.
Dans cette dynamique, et pour répondre à l’évolution de ces besoins, de nouvelles structures et de nouveaux métiers ont émergé. Les équipes mobiles illustrent cette transformation : elles interviennent dans le milieu de vie des personnes, préviennent des hospitalisations inutiles et soutiennent les proches dans les moments de crise ou de vulnérabilité prolongée. Ces nouvelles fonctions, issues des projets successifs, témoignent d’un changement profond : la santé mentale ne se limite plus à l’hôpital, mais se construit désormais dans et avec la communauté, en mobilisant une diversité d’acteurs et de compétences.
Dans le prolongement de ces réformes, un premier financement de 22,5 millions d’euros a été octroyé par l’INAMI en 2019 pour développer les soins psychologiques dans la première ligne destinés aux adultes. Ce dispositif a été étendu aux enfants et aux personnes âgées durant la crise sanitaire. Le protocole d’accord du 2 décembre 2020 entre le fédéral et les entités fédérées6 a permis de pérenniser et d’élargir cette approche. Aujourd’hui, le budget annuel atteint 256 millions d’euros. Le système repose sur une convention entre l’INAMI et les trente-deux réseaux locaux de santé mentale, soutenus par le SPF Santé publique7.
L’accès au conventionnement est réservé aux psychologues et aux orthopédagogues cliniciens disposant d’un agrément et d’un visa, délivrés respectivement par la Commission communautaire française et par le SPF Santé publique. Au-delà du financement à l’acte, l’adhésion à la convention implique un engagement dans des pratiques spécifiques : interventions brèves, élaboration de plans de soins intégrés avec l’usager et son réseau, coanimation de groupes, soutien aux professionnels de première ligne via des coconsultations et partage d’expertise. Elle suppose une inscription active au réseau local de soins. Plus largement, cette réforme invite les prestataires à s’inscrire dans une logique de santé mentale publique articulée autour de cinq objectifs : améliorer la santé mentale de la population, renforcer l’expérience des soins, accroître l’efficience des dépenses publiques, soutenir le bien-être des professionnels et réduire les inégalités de santé.
Le dispositif a fait l’objet de plusieurs ajustements fondés sur les évaluations scientifiques et les retours de terrain. Parmi les évolutions les plus marquantes figurent la gratuité totale pour les moins de vingt-quatre ans, l’intégration de dispositifs spécifiques pour les troubles du comportement alimentaire chez les jeunes, et le développement de mécanismes destinés à soutenir plus activement les acteurs de première ligne.
Des soins appropriés et échelonnés
La nomenclature s’articule autour de quatre fonctions complémentaires. La première concerne les interventions communautaires, centrées sur la résilience, l’autosoin et la psychoéducation. Entièrement gratuites, ces actions couvrent une large variété de thématiques : faire face à un diagnostic de cancer, soutenir un proche, comprendre les liens entre alimentation et émotions ou encore appréhender les mécanismes de l’addiction… La deuxième propose des interventions généralistes de courte durée visant à clarifier la demande, détecter précocement les difficultés et renforcer les ressources des personnes. La troisième correspond au traitement proprement dit, destiné aux problématiques légères à modérées nécessitant un accompagnement plus approfondi. Pour ces deux fonctions, la première séance individuelle est gratuite. Les suivantes sont facturées 11 euros pour les adultes (ou 4 euros pour les bénéficiaires de l’intervention majorée). Les moins de vingt-quatre ans bénéficient d’une gratuité complète.
Les interventions de groupe constituent un atout majeur. Proposées au tarif de 2,5 euros par séance pour les adultes, elles offrent une efficacité souvent comparable à celle des séances individuelles, tout en contribuant à rompre l’isolement. Elles sont systématiquement coanimées avec un autre professionnel ou un expert du vécu, ce qui permet d’adapter les contenus aux besoins des publics concernés. Les thématiques abordées couvrent un large éventail : gestion du stress, des émotions ou du sommeil, mais aussi des problématiques plus spécifiques telles que le burn-out, le deuil, la douleur chronique… Les trajets individuels et collectifs peuvent être combinés. La quatrième fonction vise à soutenir les professionnels de première ligne grâce aux coconsultations et au partage d’expertise, renforçant ainsi la qualité et l’accessibilité des soins dans les lieux de vie des citoyens. Par exemple, un prestataire peut intervenir en maison de repos et de soins pour partager son expertise sur la santé mentale des seniors avec l’équipe soignante, organiser un groupe sur la gestion de la solitude en collaboration avec un expert du vécu, animer une intervention de sensibilisation à destination des familles avec un membre du personnel et soutenir l’équipe dans l’organisation d’orientations externes, tout en assurant des suivis individuels sur place pour les personnes à mobilité réduite. Ces dynamiques illustrent la continuité, la modularité et l’adaptation des parcours, en fonction des besoins réels des usagers et des contextes dans lesquels ils évoluent.
L’amélioration de l’accessibilité – géographique, financière et socioculturelle – constitue un objectif central du dispositif. Cette dernière dimension repose notamment sur le travail en « lieu d’accroche », c’est-à-dire des interventions menées hors cabinet, au plus près des publics. Les prestataires interviennent ainsi dans des contextes variés : crèches, services de l’ONE, CPAS, maisons de quartier, clubs sportifs, maisons de repos, voire établissements pénitentiaires… Ces environnements permettent de s’appuyer sur des relations de confiance préexistantes et d’adapter les approches aux réalités socioculturelles des publics. Certains partenariats apparaissent particulièrement stratégiques : l’enseignement permet de toucher la grande majorité des enfants et des jeunes, tandis que l’aide à la jeunesse (notamment l’aide en milieu ouvert) offre un accès direct aux publics les plus vulnérables.
Collaboration entre psychologue de première ligne et médecin généraliste
Le médecin généraliste occupe une place centrale dans l’accès aux soins en santé mentale : 93 % des Belges y ont recours, et plus de la moitié des personnes présentant des difficultés émotionnelles s’adressent d’abord à lui8. Dans cette perspective, le renforcement des liens entre soins somatiques et psychiques s’inscrit pleinement dans une approche « One Health », qui considère la santé mentale et la santé physique comme indissociables. Cette vision intégrée permet aux professionnels de la santé de mieux soutenir les usagers dans leur globalité. Bien que la prescription médicale ne soit plus obligatoire pour ouvrir le droit aux séances, la collaboration avec le généraliste demeure essentielle. Au plus tard lors du passage vers la fonction de traitement, un bilan fonctionnel doit être partagé avec le médecin généraliste, avec l’accord de l’usager. Cette coordination favorise une orientation adéquate vers les soins spécialisés lorsque cela s’avère nécessaire. Fin 2025, l’ensemble des réseaux de santé mentale belges estimaient investir environ 30 millions d’euros par an dans des collaborations avec plus de 800 lieux d’accroche où au moins un médecin généraliste est présent9.
La force du vécu
Les interventions collectives peuvent être enrichies par la collaboration avec un expert de vécu, qui apporte un savoir singulier : l’expérience. Ce savoir ne remplace pas l’expertise clinique, il la complète et l’éclaire autrement. En partageant son parcours, il instaure d’emblée un climat de confiance, normalise les difficultés rencontrées par les participants et rend la perspective de rétablissement plus concrète et plus crédible. Il lève des freins qui, pour certains, rendent l’accès aux soins difficile — notamment lorsqu’un vécu antérieur avec les services traditionnels a laissé des traces. Il joue aussi un rôle de médiateur, crée du lien entre professionnels et usagers, soutient les dynamiques collectives et repère rapidement les moments de fragilité ou de retrait. Des outils, formations et intervisions sont actuellement développés pour soutenir et professionnaliser ces pratiques.
Premiers résultats et futurs défis
Entre 2021 et mars 2026, plus de 600 000 usagers ont bénéficié du dispositif, grâce à l’implication de plus de 5 500 professionnels conventionnés. Les données montrent une utilisation accrue par des publics vulnérables (jeunes, personnes en incapacité de travail, bénéficiaires de l’intervention majorée10), ainsi qu’une augmentation du nombre d’usagers n’ayant jamais eu de contact préalable avec les soins de santé mentale11. Ce dernier élément constitue un indicateur fort d’amélioration de l’accessibilité. Mais des défis subsistent. L’articulation avec les soins plus spécialisés doit être renforcée, tout comme la structuration des collaborations interdisciplinaires. Le soutien aux professionnels engagés dans le dispositif, via la formation, l’intervision ou la mise à disposition d’un dossier patient électronique, demeure également crucial. Les collaborations intersectorielles avec la première ligne constituent un levier essentiel pour consolider et pérenniser les avancées du dispositif.
France : la première ligne dans l’impasse ?
Lancé par le gouvernement français en avril 2022 après une série d’expérimentations techniques, le dispositif « Mon Soutien Psy » se voulait un tournant historique : pour la première fois, l’assurance maladie prenait en charge des consultations de psychologues libéraux dans une logique graduée de soins de première ligne. Fortement critiqué par les professionnels à son lancement et faiblement mobilisé à l’origine, le système a connu une retouche en 2024 qui a sensiblement modifié les paramètres initiaux (accès direct sans adressage médical, remboursement porté de 30 à 50 euros et plafond annuel relevé de 8 à 12 séances). Le dispositif revendique aujourd’hui l’accompagnement de plus de 1 million de personnes y ayant eu recours à raison de six consultations en moyenne.12
Le bilan d’efficacité est pourtant mitigé. Seuls 7 200 psychologues sur quelque 40 000 directement conventionnables ont fait le choix de s’engager. Au-delà de la désaffection professionnelle, ce sont surtout les données d’usage qui suggèrent un dispositif mal calibré.Un double décalage
Les remontées de terrain et les premières évaluations font apparaitre un double décalage préoccupant entre le dispositif et les besoins réels. D’une part, près de trois quarts des patients ne consomment pas l’intégralité des séances annuelles13. Cette sous-utilisation massive suggère que le dispositif n’atteint pas pleinement sa cible : soit les patients abandonnent en cours de parcours faute d’adhésion, soit le besoin réel se situe en deçà du cadre proposé, soit le format prescrit ne correspond pas à la demande clinique. D’autant que le public en situation de précarité, principalement visé, n’est pas réellement touché (seuls 10 % des consultations). D’autre part, une proportion significative des recours s’effectue hors indication : des patients présentant des troubles psychiatriques caractérisés (dépressions sévères, troubles bipolaires, troubles psychotiques) accèdent au dispositif alors qu’ils relèvent d’une prise en charge spécialisée. Selon un rapport remis au Parlement en 2025, 36 % des patients ayant bénéficié de séances présentaient en réalité des antécédents psychiatriques importants et devaient revenir vers la première ligne faute de solution satisfaisante dans la seconde (centres médico-psychologiques et psychiatrie publique saturés). Cette dérive expose les patients à des prises en charge sous-dimensionnées et place les psychologues conventionnés dans des situations cliniques excédant le cadre de la première ligne.Un cadre tarifaire qui décourage
Du côté des professionnels, le tarif de 50 euros par séance imposé aux psychologues conventionnés, sans dépassement d’honoraires possible, demeure nettement en deçà du tarif libéral moyen (entre 60 et 80 euros selon les régions) et continue de cristalliser les critiques. Le conventionnement représente une perte sèche de revenus et des contraintes administratives supplémentaires – déséquilibre dénoncé également par les professionnels qui se déclarent favorables au dispositif. La sociologie des praticiens français conventionnés, en début de carrière ou en zones moins tendues, confirme que le dispositif peine à mobiliser les profils expérimentés, pourtant les mieux outillés pour assumer la complexité réelle des situations rencontrées. En contrepoint, la convention belge s’appuie sur des réseaux locaux de santé mentale, rémunère ses psychologues autour de 91 euros par séance, finance les groupes et les actions de prévention, et atteint un taux d’adhésion de 30 à 40 %. Le contraste est éloquent. Mon Soutien Psy a eu le mérite d’ouvrir une voie inédite et de relancer le débat nécessaire sur un meilleur accès précoce à une aide psychothérapeutique adaptée. Mais persister dans son architecture actuelle revient à entretenir un dispositif qui mobilise des crédits publics significatifs sans produire les effets attendus, tout en fragilisant, par effet d’éviction, le secteur public auquel il était censé apporter un complément. La question n’est plus celle de l’ajustement à la marge, mais celle d’une abrogation ou d’une refondation.Thomas Lepoutre, psychologue clinicien, directeur du département Études psychanalytiques, Université Paris Cité.
- L. Gisle, et al., Santé mentale, Enquête de santé 2023-2024, www.sciensano.be.
- Solidaris, Enquête santé mentale, Adultes francophone, 2024, www.institut-solidaris.be.
- « 1 professionnel de la santé et du social sur 2 souhaite exercer son métier jusqu’à la retraite, mais le stress et l’épuisement guettent », https://news.belgium.be, 2025.
- www.psy107.be.
- www.psy0-18.be
- Protocole d’accord conclu entre le Gouvernement fédéral et les autorités visées aux articles 128, 130, 135 et 138 de la Constitution concernant l’approche coordonnée visant à renforcer l’offre de soins psychiques dans le cadre de la pandémie de covid-19, 2 décembre 2020, www.ejustice.just.fgov.be.
- « Dispenser des soins psychologiques de première ligne via un réseau de santé mentale », www.inami.fgov.be.
- L. Jansen et al., La psychologie de première ligne en Belgique, Évaluation scientifique et recommandations pour une intégration durable dans le système de soins de santé belge, Étude EPCAP, KULeuven-ULiège, juin 2023.
- « Soutien pour les médecins généralistes en vue d’une meilleure prise en charge des personnes souffrant de problèmes psychologiques », www.inami.fgov.be
- Le pourcentage de BIM est de 25,8 %, ce qui est nettement plus élevé que la moyenne nationale de 21,8 % rapportée par l’Agence intermutualiste, https://atlas.ima-aim.be.
- « Nouvelle étude de la MC : grâce au remboursement, les soins psychologiques deviennent de plus en plus accessibles », octobre 2025, https://presse.mc.be.
- « Dispositif “Mon soutien psy” : chiffres-clés et premiers témoignages de patients », 13 février 2026, www.ameli.fr.
- Direction de la Sécurité
sociale, Rapport du Gouvernement au Parlement évaluant le dispositif « Mon soutien psy », 27 mars 2025, https://sante.gouv.fr.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°115 - juin 2026
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