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Résonance


Santé conjuguée n°106 - mars 2024

Nous nous sommes penchés récemment[1] sur un essai de Hartmut Rosa, philosophe et sociologue, consacré à l’expérience fondamentale de la modernité, une gigantesque accélération du monde et de la vie, qui débouche sur une difficulté de relation de l’être humain au temps, qui elle-même entraine une difficulté de relation avec soi-même, avec les autres et avec le monde]2]. Dans un essai ultérieur[3], cet auteur partage ses explorations de pistes pour ces temps de crise (ou crise du temps). L’issue de secours ne sera pas la décélération, mais la résonance. [1] A. Crismer, « Accélération », Santé conjuguée n° 98, mars 2023, www.maisonmédicale.org. [2] H. Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2011. [3 H. Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte, 2018.

La résonance, c’est une relation harmonieuse au monde pour répondre à la crise actuelle qui est multiforme : écologique (relation au monde), démocratique (relation aux autres) et psychologique (relation à soi). La question fondamentale « Qu’est-ce qu’une vie bonne ? » pourrait être reformulée : « quelles relations au monde sont réussies ? » C’est une relation au monde associant affection et émotion où le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement. La résonance, c’est un processus actif, bidirectionnel : je suis touché, ému (af←fection) et je touche (é→motion). L’être et le devoir-être tendent à s’accorder. Il y a réunion entre l’esprit et le corps, l’individuel et le collectif, l’esprit et la nature. Il y a empathie et efficacité personnelle. La résonance est plus une relation qu’un simple état émotionnel. La tristesse peut être source de résonance, alors que dans la dépression profonde, il n’y a pas de résonance, pas de larmes, pas de réciprocité : le monde y apparait froid, figé, hostile, non responsif.
La résonance est à la fois descriptive et normative, si on la considère comme critère de vie réussie. Hartmut Rosa distingue deux types d’évaluations : l’évaluation forte, qui se fait selon nos valeurs, et l’évaluation faible, qui se fait selon nos désirs. Il y a résonance si les deux types d’évaluations correspondent : il y a alors harmonisation entre le çà et le surmoi. L’amusement résulte de la satisfaction de l’évaluation faible, la joie résulte de la satisfaction de l’évaluation forte.

Résonance vs aliénation

Le contraire de la résonance, c’est l’aliénation, qui est une relation sans relation, un processus et non un état : une relation au monde où le sujet et le monde sont indifférents ou hostiles l’un à l’autre. L’aliénation, c’est une répulsion, une indifférence au monde, alors que la résonance, c’est une rencontre positive avec le monde.
L’aliénation n’est pas le contraire de l’autonomie. C’est parfois quand on perd le contrôle que nous sommes le plus nous-mêmes, quand on tombe amoureux, qu’on est bouleversé par une musique, une idée philosophique ou politique, par la nature, incapable de résister à un appel. L’amour de nos enfants, qui restreignent notre autonomie, c’est le contraire de l’aliénation. L’expérience de bonheur suprême, comme l’expérience de l’amour s’accompagne d’une perte partielle d’autonomie. La résonance, c’est aussi le contraire de l’accumulation, de la manipulation, de la recherche à tout prix de la performance ou de la domination, de la croissance perpétuelle.
Hartmut Rosa fait le tour de nos moyens de communiquer au monde : la peau (« Ceux qui s’occupent plus de leur peau sont moins bien dans leur peau »), la respiration, très importante dans certaines philosophies, le boire et le manger (la boulimie serait une pathologie de l’accélération, l’alimentation bio est plus un désir de relation différente au monde que de meilleure santé), la voix, le regard, le visage…
Il distingue plusieurs axes de résonances. Vertical : la nature, la religion et l’art. Horizontal : avec les autres, la famille (espace relativement préservé de l’esprit de compétition), l’état amoureux, l’amitié, la politique. Diagonal : avec les choses, le travail (la vente de force de travail transforme la relation de résonance en relation d’aliénation : cela peut être dramatique quand tous les autres axes – famille, amis, loisirs, bénévolat, politique – ont été sacrifiés au travail). L’auteur pense que le taux important de burn-out chez les soignants et les enseignants vient de fortes attentes de résonance qui ont été déçues. L’école peut être source d’aliénation ou de résonance : il voit là un élément majeur expliquant la reproduction et le creusement des inégalités socioculturelles…
La crise de la modernité est une crise de la résonance, de la relation au monde. La société capitaliste produit aliénation. La volonté de domination du monde et de rendement entraine une accélération du monde, une logique de croissance selon un processus sans fin, la compétition et la concurrence qui définissent les places dans la société. Le processus de rationalisation du monde entraine un désenchantement du monde, une perte de résonance. Le burn-out est une aliénation physique et psychique. Quand on demande aux gens s’ils sont satisfaits de leur vie, ils parlent plus de leurs ressources que de leur relation au monde, ils parlent de quantités plus que de qualité. Or une perte d’emploi, c’est une perte de ressources, mais aussi de résonance…

Résonner ou raisonner ?

Dans un recueil d’entretiens récent1, Hartmut Rosa précise le concept de performance, exploré par John L. Austin dans les années 1960 où il ne s’agissait pas seulement de posséder les savoirs, mais de les maîtriser, et celui de compétence, qui est maîtrise assurée d’une technique, étudié par Chomsky : la résonance, c’est beaucoup plus qualitatif, « de telle sorte que le moi se transforme à son contact, se métamorphose : il touche et est touché : c’est le contraire de la manipulation ». Un modèle de résonance dans l’éducation est selon lui Mr Keating, joué par Robin Williams, dans Le Cercle des poètes disparus. Le professeur touche des adolescents à un âge de la vie qui apparait souvent comme une sorte d’aliénation. L’éducation en quête de résonance n’est pas un dressage. La résonance favorise la reconnaissance (qui est une forme de résonance aux autres) et l’efficacité personnelle (la confiance en soi) et, par-là, renforce la motivation.
Dans un essai collectif2, plusieurs auteurs soulignent la force politique des idées de Hartmut Rosa. Nathanaël Wallenhorst se demande : « Comment pouvons-nous vivre ensemble, égaux et différents, sans que des logiques de maximisation des intérêts de quelques-uns président entièrement à l’organisation sociopolitique ? » Renaud Hétier note que les enfants sont de plus en plus et de plus en plus tôt intégrés dans la société globale, avec ses technologies, le consumérisme, l’individualisme, la coupure de la nature. Jean-Yves Robin se demande : « Devons-nous apprendre à raisonner ou à résonner […] Résonner, c’est préserver le lien avec l’autre […] » Il prend l’image du bocal comme contre-exemple de la résonance. Le poisson rouge, dans l’océan, vit de vingt à trente ans pour atteindre vingt centimètres alors que le bocal a réduit dramatiquement sa taille et son espérance de vie. Fred Poché reprend une phrase de Heidegger : « L’homme à l’avenir pourra-t-il encore se développer, son œuvre pourra-t-elle encore mûrir, à partir d’une terre natale déjà constituée, pourra-t-il s’élever dans l’éther, c’est-à-dire dans toute l’étendue du ciel et de l’esprit ? Ou bien toutes choses vont-elles être prises dans les pinces de la planification et du calcul, de l’organisation et de l’automation ? »3 Jean-Marc Lamarre rappelle que l’expérience poétique est première, la science vient ensuite.
Ces auteurs se lèvent contre « la culture du regard baissé, de la nuque courbée suite à l’addiction numérique qui altère les qualités empathiques du sujet ». Rappelons-nous que beaucoup de cerveaux de la Silicon Valley limitent l’accès de leurs enfants aux écrans et que l’université Stanford, où est né le numérique, interdit les portables durant les cours. À noter que plusieurs de ces auteurs, comme Hartmut Rosa, sont signataires du Manifeste convivialiste et du Second Manifeste convivialiste
4.
Résonance est le fruit de longues réflexions et de débats, les thèses défendues résultent d’hypothèses façonnées et affinées au cours d’un long processus. Certains passages sont denses. D’autres souffrent de répétitions qui sont probablement le résultat d’une pensée qui avance en spirale plutôt que de façon linéaire. Une fois de plus en philosophie politique, c’était déjà le cas avec Marx, si l’analyse de la situation est limpide, les pistes pour avancer sont plus floues.

 

 

  1. H. Rosa, Pédagogie de la résonance. Entretiens avec Wolfgang Endres, Le Pommier/Humensis, 2022.
  2. Les convivialistes, Résistance Résonance. Apprendre à changer le monde avec Hartmut Rosa, Le Pommier, 2020.
  3. M. Heidegger, « Sérénité », Questions III, Gallimard, 1966-76.
  4. Manifeste convivialiste, Déclaration d’interdépendance, Le bord de l’eau, 2013. Second Manifeste convivialiste, Pour un monde post-néolibéral, Actes Sud, 2020.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°106 - mars 2024

Introduction n°106

Les personnes ayant un trouble de l’addiction peinent à accéder aux soins et c’est d’autant plus vrai pour celles qui consomment des produits illicites, trop souvent victimes de stéréotypes et d’(auto)stigmatisation. Parmi elles, les femmes sont(…)

- Marinette Mormont

Pathologie multiple, soin global

Transmettre une meilleure compréhension des addictions et lutter contre la stigmatisation des usagères et usagers dans le monde soignant : ce sont les objectifs poursuivis par Dominique Lamy, médecin généraliste à Mons, enseignant à l’UCLouvain, membre de l’Académie royale de médecine ainsi que du réseau Alto, créé en 1992 en Région wallonne pour soutenir les soignants autour de cette problématique.
- Marinette Mormont

Rites, cultures et traditions

De la feuille de coca à la cocaïne ou du pavot somnifère à l’héroïne, l’usage des plantes a connu une métamorphose considérable au fil des siècles pour arriver au paysage pharmacologique actuel composé d’un nombre relativement restreint de produits d’origine naturelle et d’une quantité exponentielle de molécules synthétisées en laboratoire.
- Michaël Hogge, Rosalie Régny

De la médicalisation à la criminalisation

Symboles de plaisir et instruments de guérison, les drogues ont pendant longtemps été utilisées à des fins médicales ou récréatives, sans constituer un problème nécessitant une prise en charge sociale. Sous l’influence du droit international, les drogues seront progressivement placées sous contrôle en vue de leur réglementation, donnant naissance à la loi belge du 24 février 1921 qui pose les jalons de la criminalisation d’un certain nombre de comportements entourant l’usage et le trafic des drogues.
- Christine Guillain

Un modèle pour soigner plutôt que punir

La Fédération bruxelloise des institutions spécialisées en matière de drogues et d’addictions (fedabxl.be) propose l’ébauche d’une filière social-santé complémentaire au cadre pénal actuel, avec la volonté de remettre la santé au cœur de la politique drogues(…)

- Alexis Jurdant

Alcool : la fiction de la modération

L’alcool est un problème de santé publique. Les campagnes de prévention se heurtent pourtant aux freins majeurs que sont l’ancrage culturel de ces produits et les stratégies de marketing des producteurs.
- Marinette Mormont

Vapoter pour ne plus fumer ?

En 2004, un pharmacien chinois a mis au point un nouveau système de délivrance de nicotine permettant de contourner la problématique de la combustion qui engendre la production de goudrons et de monoxyde de carbone, principaux responsables des maladies cardiovasculaires et pulmonaires. Cette alternative à la cigarette classique est appelée eCigarette, cigarette électronique, vapoteuse ou vape.
- Adrien Meunier, Cédric Migard, Marie-Christine Servais

Jeux de perdition

Divertissement, recherche d’adrénaline ou espoir de gains… le jeu a toujours fait partie intégrante de la société. Cependant, cette fascination révèle une facette complexe et préoccupante de la psychologie humaine : l’addiction. Aujourd’hui, cette problématique revêt une importance particulière dans le domaine de la santé mentale, nécessitant une compréhension approfondie de ses mécanismes, des risques qu’elle engendre et de son impact sur la société et les plus jeunes.
- Mélanie Saeremans

Consommer à moindre risque

Les premières salles de consommation à moindre risque ont vu le jour il y a une trentaine d’années en Suisse. Liège a ouvert la sienne en 2018 et Bruxelles en 2022. Au cœur de ces projets : la prévention des dommages. En toute légalité.
- Pascale Meunier

Renforcer les pratiques de prévention

Une recherche-action pour questionner les pratiques de prévention des assuétudes dans une approche de promotion de la santé en maison médicale est en cours depuis 2023. Les premiers constats permettent déjà d’éclairer certaines difficultés vécues par le secteur, notamment dans l’intégration des principes de promotion de la santé en maison médicale et dans l’absence d’un plan de prévention des assuétudes global et cohérent.
- Céline Langendries

Exil et addictions

Bruxelles est une région cosmopolite qui accueille entre 50 000 et 100 000 personnes sans titre de séjour[1]. C’est dans ce groupe de la population que nous retrouvons les personnes les plus vulnérables, les plus exposées aux risques sociaux et sanitaires. C’est également dans ce groupe que les personnes psychiquement ou socialement en détresse ont le moins recours aux services. ----- 1. Baromètre social 2021, www.ccc-ggc.brussels/fr/observatbru
- Husson Eric, Moudane Mahdieh Aden

Le marché de l’addiction

Contramal®, Prozac®, Xanax®, Stilnoct®, Rilatine®… On ne compte plus les médicaments psychotropes commercialisés pour traiter les troubles douloureux, dépressifs, anxieux, du sommeil ou de l’attention. Une part importante de la population en consomme quotidiennement. Utilisés de façon prolongée ou abusive, ils présentent des risques sous-estimés d’accoutumance et de dépendance.
- Pauline Gillard

Accompagnement et médecine générale

Comment améliorer l’accompagnement des personnes ayant un trouble lié à l’usage de substances illicites en médecine générale ? Cette question vient de faire l’objet d’une thèse dressant un état des lieux et élaborant des pistes pour enrichir les pratiques et la formation[1]. ---- 1. https://dmgulb.be/bibliotheque/#publications.
- Lou Richelle

Genre et drogues

Le système de santé généraliste et les services spécialisés en assuétudes sont, en principe, accessibles à toutes et à tous sans discrimination. Et pourtant, les femmes* consommatrices de substances psychoactives[1] sont encore peu nombreuses à y recourir pour des problématiques associées à leur consommation. Par ailleurs, elles abordent rarement le sujet des drogues avec un professionnel ou une professionnelle de la santé. ------ 1. https://dmgulb.be/bibliotheque/#publications.[/efn_note]L’astérisque marque l’inclusivité de toutes les personnes qui s’identifient en tant que femme. Pour faciliter la lecture, la terminologie privilégiée « faisant usage ou ayant fait usage de substances psychoactives » est remplacée par « femmes* usagères de drogues ».
- Carole Walker

Actualités n° 106

Le 8 mars

C’est désormais un rendez-vous régulier pour la Fédération des maisons médicales, comme pour les millions de femmes dans le monde qui se font entendre (un peu plus fort) ce jour-là. C’est l’occasion de rappeler à quel(…)

- Fanny Dubois

Dave Sinardet : « Nos réformes de l’État, c’est un mouvement perpétuel »

À l’approche des élections législatives, régionales et européennes de juin prochain, le politologue anversois, spécialiste de l’analyse institutionnelle de notre État fédéral, évalue la faisabilité d’une nouvelle réforme et prône la nécessité de combler le déficit participatif des Belges.
- Marie Rygaert, Pascale Meunier

Résonance

Nous nous sommes penchés récemment[1] sur un essai de Hartmut Rosa, philosophe et sociologue, consacré à l’expérience fondamentale de la modernité, une gigantesque accélération du monde et de la vie, qui débouche sur une difficulté de relation de l’être humain au temps, qui elle-même entraine une difficulté de relation avec soi-même, avec les autres et avec le monde]2]. Dans un essai ultérieur[3], cet auteur partage ses explorations de pistes pour ces temps de crise (ou crise du temps). L’issue de secours ne sera pas la décélération, mais la résonance. [1] A. Crismer, « Accélération », Santé conjuguée n° 98, mars 2023, www.maisonmédicale.org. [2] H. Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2011. [3 H. Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte, 2018.
- Dr André Crismer

#vivre mieux : renforcer l’accessibilité aux soins

Dans le précédent numéro de Santé conjuguée, la Coalition Santé présentait le premier volet de sa campagne #VivreMieux, axé sur une vision solidaire de la santé[1], et soulignait l’importance de défendre une approche large de la santé, celle-ci étant influencée par une multitude de facteurs. L’accessibilité aux soins constitue le second volet de la campagne : le système de soins de santé devrait permettre à chacune et à chacun de subvenir à ses besoins en santé. ------ 1. B. Dubois, « #VivreMieux : une vision solidaire de la santé », Santé conjuguée n° 103, décembre 2023.
- Brieuc Dubois

Soigner la violence

Plusieurs équipes de maisons médicales constatent une montée de l’agressivité parmi leurs patients. Le phénomène semble avoir pris de l’ampleur, même si aucune étude n’a été réalisée à ce sujet. Elles sont de plus en plus nombreuses à vouloir être outillées, se former, renforcer les règles et définir les sanctions possibles, ce qui constitue un défi majeur pour des équipes autogérées en prise avec un fonctionnement de type non hiérarchisé et coconstruit autour d’un modèle qui allie entre autres accessibilité et bienveillance.
- Stefania Marsella

Les maisons médicales font leur cinéma

La culture participe à la bonne santé d’une communauté, c’est même un moteur puissant de bien-être. Dans cette optique, le projet imaginé par les centres culturels du Nord-Ouest de Bruxelles a permis de toucher des personnes qui ne fréquentent pas forcément ce type de lieux, de tisser du lien social et de leur confier une programmation dans un objectif d’empowerment, ce processus par lequel un individu est amené à prendre des décisions visant à acquérir plus d’autonomie quant à sa vie, sa santé.
- Claire Poinas