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Les maisons médicales font leur cinéma


Santé conjuguée n°106 - mars 2024

La culture participe à la bonne santé d’une communauté, c’est même un moteur puissant de bien-être. Dans cette optique, le projet imaginé par les centres culturels du Nord-Ouest de Bruxelles a permis de toucher des personnes qui ne fréquentent pas forcément ce type de lieux, de tisser du lien social et de leur confier une programmation dans un objectif d’empowerment, ce processus par lequel un individu est amené à prendre des décisions visant à acquérir plus d’autonomie quant à sa vie, sa santé.

Il n’a pas fallu longtemps aux chargées de santé communautaire de la maison médicale Kattebroek, à Berchem-Sainte-Agathe, et des maisons médicales Esseghem et Tournesol, à Jette, pour plonger dans l’idée d’un projet autour du film court. Ensemble, centres culturels et maisons médicales ont construit le projet « Les maisons médicales font leur cinéma ». Face au constat que la crise du Covid a fortement contribué à disloquer le lien social, qu’aujourd’hui encore un certain nombre de patients et de patientes souffrent d’isolement, ces partenaires ont décidé de programmer des ateliers à un horaire qui attirerait des personnes ne se trouvant pas sur le marché du travail.
Appel a été fait à l’asbl 68 Septante, dont la Vidéothèque Nomade recèle un trésor de films courts, fictions, documentaires, animations. Traitant de sujets légers et graves, convoquant l’humour, la poésie, l’absurde, ils constituent autant d’invitations à délier les langues et à échanger les points de vue. Cette association a aussi cette capacité de fonctionner tout-terrain, de s’adapter à toutes les configurations possibles, qu’elles soient de l’ordre du contenu (une multiplicité de fils rouges peuvent être tirés entre les films proposés) ou de l’animation du groupe en présence.

Accompagner

Les chargées de santé communautaire des maisons médicales ont mené un large travail de communication auprès de leurs publics en identifiant les personnes susceptibles de répondre favorablement à la proposition, en les contactant personnellement, en les accompagnant au sens propre comme au figuré dans le projet puisqu’elles leur donnaient rendez-vous dans leur maison médicale « mère » pour rejoindre les maisons médicales « sœurs » où avaient lieu les ateliers. Le groupe était constitué d’une vingtaine de personnes qui, si elles étaient à l’aise avec la langue française, pouvaient être plus vulnérables à d’autres égards. Toutes étaient attirées par l’originalité de la proposition et, avant tout, mues par leur intérêt pour le film court.

Explorer la créativité et susciter la réflexion

Huit ateliers de deux heures se sont tenus pendant l’automne 2023, tour à tour dans ces trois maisons médicales, les patientes et les patients accueillant les autres membres du groupe avec un joyeux « Bienvenue dans MA maison médicale ! ». D’atelier en atelier, le groupe se consolidait, les personnalités se dévoilaient, les liens se tissaient. Une trentaine de films courts ont été visionnés, suscitant moult discussions, laissant la place à tous les points de vue et faisant œuvre de démocratie. Tant de films différents ont été vus, que « même si un film t’a pas plu, c’est pas grave, il y en a plein d’autres chouettes », souligne un membre du groupe. Le groupe a découvert à quel point le film court met en jeu une multiplicité de techniques artistiques (pellicule, dessin, gravure, collage, sculpture) et une inventivité sans fin.
Dans la foulée, le groupe a élaboré une programmation pour trois moments de projection tout public au centre culturel La Villa (Ganshoren), au centre culturel de Jette et au centre culturel Archipel 19 (Berchem-Sainte-Agathe). Ce qui a guidé leur choix était précisément de ne pas chercher à définir un fil conducteur, mais de laisser la place aux coups de cœur. L’envie était de montrer des films donnant à réfléchir et de ponctuer la soirée de propositions plus légères et joyeuses. C’est ainsi qu’a été projeté Le mal du siècle de la Québécoise Catherine Lepage, traitant du burn-out, le savoureux Kin de l’atelier collectif Zorobabel, évoquant l’art de la débrouille et du recyclage en République démocratique du Congo. Un petit clin d’œil a été adressé aux maisons médicales avec Ceci n’est pas un trou de Lucie Thocaven, qui revient avec pédagogie et un ton humoristique sur l’histoire de la Sécurité sociale et son fonctionnement. Les horaires ont été choisis de manière à attirer des publics ayant des modes de vie différents : en après-midi pour toucher des personnes qui n’apprécient guère de sortir de chez elles une fois la nuit tombée et en soirée pour attirer un public plus large travaillant pendant la journée.

Participer, à tous les échelons

Des rôles tournants ont été répartis au sein du groupe : qui pour distribuer les programmes, qui pour assurer la présentation introductive, qui pour gérer le temps, qui pour modérer les discussions avec les personnes invitées (réalisateurs et réalisatrices, personnes chargées de la diffusion des films). Des participantes se sont donné rendez-vous afin d’approfondir leur réflexion et la manière dont elles allaient s’adresser à la salle. Le groupe a commencé à prendre vraiment corps et à se vivre comme groupe au moment où il ne s’est plus seulement agi d’exposer son point de vue, mais de décider d’une programmation et de se distribuer les rôles. Des talents ont émergé, pas nécessairement identifiés par les membres du groupe eux-mêmes. Tel T., qui se disait timide. Il s’est lancé sur scène dans une série de questions spontanées à un invité ; et N., que l’on a découverte en présentatrice hors pair. Chacune et chacun a pris sa place différemment, et si certains ont été plus prolixes au cours des ateliers, d’autres ont contribué à faire lien, comme F. et A. qui ont fait la surprise d’arriver à une projection les bras chargés de victuailles soigneusement présentées, contribuant ainsi à une belle convivialité. L’occasion de découvrir que A. était cheffe de cuisine dans des restaurants et hôtels prestigieux et de partager des brins de vie.
Le public en présence lors des projections comprenait les membres du groupe, bien entendu, de même que des membres d’autres maisons médicales comme Calendula, à Ganshoren. Les collègues soignantes et les soignants des maisons médicales du Nord-Ouest ont aussi pu participer à l’une des projections et ainsi sortir de leur cadre et profiter d’une activité programmée par leurs patientes et patients. Passer du rôle de celui à qui l’on dispense des soins et de l’écoute à celui qui propose une programmation culturelle et prend la parole sous les feux des projecteurs constitue une expérience plébiscitée par tout le monde et qu’une grande partie du groupe souhaite vivre à nouveau.

Démocratisation de la culture et démocratie culturelle

Les centres culturels constituent des lieux de réflexion, de mobilisation par, pour et avec les populations. Au niveau local, ils sont les premiers lieux de rencontre entre la culture et les habitants. En offrant la possibilité au plus grand nombre d’accéder à la culture, ce projet mené avec les maisons médicales répond pleinement à l’objectif de démocratisation de la culture qui constitue l’une des grandes missions des centres culturels. Par ailleurs, il a permis de répondre à un enjeu de démocratie culturelle : des citoyennes et des citoyens se sont engagés dans un processus de réflexion aboutissant à la programmation de trois soirées de projection de films. Ce faisant ils sont devenus des partenaires actifs de la vie culturelle de leur quartier.
Un projet qui coche toutes les cases et qui a fait la fierté de toutes et tous : membres du groupe, équipes des maisons médicales, animateur de la Vidéothèque et chargée de projets des centres culturels du Nord-Ouest.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°106 - mars 2024

Introduction n°106

Les personnes ayant un trouble de l’addiction peinent à accéder aux soins et c’est d’autant plus vrai pour celles qui consomment des produits illicites, trop souvent victimes de stéréotypes et d’(auto)stigmatisation. Parmi elles, les femmes sont(…)

- Marinette Mormont

Pathologie multiple, soin global

Transmettre une meilleure compréhension des addictions et lutter contre la stigmatisation des usagères et usagers dans le monde soignant : ce sont les objectifs poursuivis par Dominique Lamy, médecin généraliste à Mons, enseignant à l’UCLouvain, membre de l’Académie royale de médecine ainsi que du réseau Alto, créé en 1992 en Région wallonne pour soutenir les soignants autour de cette problématique.
- Marinette Mormont

Rites, cultures et traditions

De la feuille de coca à la cocaïne ou du pavot somnifère à l’héroïne, l’usage des plantes a connu une métamorphose considérable au fil des siècles pour arriver au paysage pharmacologique actuel composé d’un nombre relativement restreint de produits d’origine naturelle et d’une quantité exponentielle de molécules synthétisées en laboratoire.
- Michaël Hogge, Rosalie Régny

De la médicalisation à la criminalisation

Symboles de plaisir et instruments de guérison, les drogues ont pendant longtemps été utilisées à des fins médicales ou récréatives, sans constituer un problème nécessitant une prise en charge sociale. Sous l’influence du droit international, les drogues seront progressivement placées sous contrôle en vue de leur réglementation, donnant naissance à la loi belge du 24 février 1921 qui pose les jalons de la criminalisation d’un certain nombre de comportements entourant l’usage et le trafic des drogues.
- Christine Guillain

Un modèle pour soigner plutôt que punir

La Fédération bruxelloise des institutions spécialisées en matière de drogues et d’addictions (fedabxl.be) propose l’ébauche d’une filière social-santé complémentaire au cadre pénal actuel, avec la volonté de remettre la santé au cœur de la politique drogues(…)

- Alexis Jurdant

Alcool : la fiction de la modération

L’alcool est un problème de santé publique. Les campagnes de prévention se heurtent pourtant aux freins majeurs que sont l’ancrage culturel de ces produits et les stratégies de marketing des producteurs.
- Marinette Mormont

Vapoter pour ne plus fumer ?

En 2004, un pharmacien chinois a mis au point un nouveau système de délivrance de nicotine permettant de contourner la problématique de la combustion qui engendre la production de goudrons et de monoxyde de carbone, principaux responsables des maladies cardiovasculaires et pulmonaires. Cette alternative à la cigarette classique est appelée eCigarette, cigarette électronique, vapoteuse ou vape.
- Adrien Meunier, Cédric Migard, Marie-Christine Servais

Jeux de perdition

Divertissement, recherche d’adrénaline ou espoir de gains… le jeu a toujours fait partie intégrante de la société. Cependant, cette fascination révèle une facette complexe et préoccupante de la psychologie humaine : l’addiction. Aujourd’hui, cette problématique revêt une importance particulière dans le domaine de la santé mentale, nécessitant une compréhension approfondie de ses mécanismes, des risques qu’elle engendre et de son impact sur la société et les plus jeunes.
- Mélanie Saeremans

Consommer à moindre risque

Les premières salles de consommation à moindre risque ont vu le jour il y a une trentaine d’années en Suisse. Liège a ouvert la sienne en 2018 et Bruxelles en 2022. Au cœur de ces projets : la prévention des dommages. En toute légalité.
- Pascale Meunier

Renforcer les pratiques de prévention

Une recherche-action pour questionner les pratiques de prévention des assuétudes dans une approche de promotion de la santé en maison médicale est en cours depuis 2023. Les premiers constats permettent déjà d’éclairer certaines difficultés vécues par le secteur, notamment dans l’intégration des principes de promotion de la santé en maison médicale et dans l’absence d’un plan de prévention des assuétudes global et cohérent.
- Céline Langendries

Exil et addictions

Bruxelles est une région cosmopolite qui accueille entre 50 000 et 100 000 personnes sans titre de séjour[1]. C’est dans ce groupe de la population que nous retrouvons les personnes les plus vulnérables, les plus exposées aux risques sociaux et sanitaires. C’est également dans ce groupe que les personnes psychiquement ou socialement en détresse ont le moins recours aux services. ----- 1. Baromètre social 2021, www.ccc-ggc.brussels/fr/observatbru
- Husson Eric, Moudane Mahdieh Aden

Le marché de l’addiction

Contramal®, Prozac®, Xanax®, Stilnoct®, Rilatine®… On ne compte plus les médicaments psychotropes commercialisés pour traiter les troubles douloureux, dépressifs, anxieux, du sommeil ou de l’attention. Une part importante de la population en consomme quotidiennement. Utilisés de façon prolongée ou abusive, ils présentent des risques sous-estimés d’accoutumance et de dépendance.
- Pauline Gillard

Accompagnement et médecine générale

Comment améliorer l’accompagnement des personnes ayant un trouble lié à l’usage de substances illicites en médecine générale ? Cette question vient de faire l’objet d’une thèse dressant un état des lieux et élaborant des pistes pour enrichir les pratiques et la formation[1]. ---- 1. https://dmgulb.be/bibliotheque/#publications.
- Lou Richelle

Genre et drogues

Le système de santé généraliste et les services spécialisés en assuétudes sont, en principe, accessibles à toutes et à tous sans discrimination. Et pourtant, les femmes* consommatrices de substances psychoactives[1] sont encore peu nombreuses à y recourir pour des problématiques associées à leur consommation. Par ailleurs, elles abordent rarement le sujet des drogues avec un professionnel ou une professionnelle de la santé. ------ 1. https://dmgulb.be/bibliotheque/#publications.[/efn_note]L’astérisque marque l’inclusivité de toutes les personnes qui s’identifient en tant que femme. Pour faciliter la lecture, la terminologie privilégiée « faisant usage ou ayant fait usage de substances psychoactives » est remplacée par « femmes* usagères de drogues ».
- Carole Walker

Actualités n° 106

Le 8 mars

C’est désormais un rendez-vous régulier pour la Fédération des maisons médicales, comme pour les millions de femmes dans le monde qui se font entendre (un peu plus fort) ce jour-là. C’est l’occasion de rappeler à quel(…)

- Fanny Dubois

Dave Sinardet : « Nos réformes de l’État, c’est un mouvement perpétuel »

À l’approche des élections législatives, régionales et européennes de juin prochain, le politologue anversois, spécialiste de l’analyse institutionnelle de notre État fédéral, évalue la faisabilité d’une nouvelle réforme et prône la nécessité de combler le déficit participatif des Belges.
- Marie Rygaert, Pascale Meunier

Résonance

Nous nous sommes penchés récemment[1] sur un essai de Hartmut Rosa, philosophe et sociologue, consacré à l’expérience fondamentale de la modernité, une gigantesque accélération du monde et de la vie, qui débouche sur une difficulté de relation de l’être humain au temps, qui elle-même entraine une difficulté de relation avec soi-même, avec les autres et avec le monde]2]. Dans un essai ultérieur[3], cet auteur partage ses explorations de pistes pour ces temps de crise (ou crise du temps). L’issue de secours ne sera pas la décélération, mais la résonance. [1] A. Crismer, « Accélération », Santé conjuguée n° 98, mars 2023, www.maisonmédicale.org. [2] H. Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2011. [3 H. Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte, 2018.
- Dr André Crismer

#vivre mieux : renforcer l’accessibilité aux soins

Dans le précédent numéro de Santé conjuguée, la Coalition Santé présentait le premier volet de sa campagne #VivreMieux, axé sur une vision solidaire de la santé[1], et soulignait l’importance de défendre une approche large de la santé, celle-ci étant influencée par une multitude de facteurs. L’accessibilité aux soins constitue le second volet de la campagne : le système de soins de santé devrait permettre à chacune et à chacun de subvenir à ses besoins en santé. ------ 1. B. Dubois, « #VivreMieux : une vision solidaire de la santé », Santé conjuguée n° 103, décembre 2023.
- Brieuc Dubois

Soigner la violence

Plusieurs équipes de maisons médicales constatent une montée de l’agressivité parmi leurs patients. Le phénomène semble avoir pris de l’ampleur, même si aucune étude n’a été réalisée à ce sujet. Elles sont de plus en plus nombreuses à vouloir être outillées, se former, renforcer les règles et définir les sanctions possibles, ce qui constitue un défi majeur pour des équipes autogérées en prise avec un fonctionnement de type non hiérarchisé et coconstruit autour d’un modèle qui allie entre autres accessibilité et bienveillance.
- Stefania Marsella

Les maisons médicales font leur cinéma

La culture participe à la bonne santé d’une communauté, c’est même un moteur puissant de bien-être. Dans cette optique, le projet imaginé par les centres culturels du Nord-Ouest de Bruxelles a permis de toucher des personnes qui ne fréquentent pas forcément ce type de lieux, de tisser du lien social et de leur confier une programmation dans un objectif d’empowerment, ce processus par lequel un individu est amené à prendre des décisions visant à acquérir plus d’autonomie quant à sa vie, sa santé.
- Claire Poinas