Les premières salles de consommation à moindre risque ont vu le jour il y a une trentaine d’années en Suisse. Liège a ouvert la sienne en 2018 et Bruxelles en 2022. Au cœur de ces projets : la prévention des dommages. En toute légalité.
Les salles de consommation à moindre risque (SCMR) ne sont pas là pour endiguer la problématique croissante des usages de drogues dans nos villes. Non plus pour arracher les consommateurs et les consommatrices des griffes de l’addiction. Leur zone d’intervention se situe essentiellement dans l’accrochage à un dispositif médico-social d’accès relativement bas leur permettant de réduire les risques encourus lors d’injections ou d’inhalations qui sans cela se dérouleraient de toute manière en rue ou ailleurs, d’adopter des pratiques moins dangereuses pour leur santé, et peut-être aussi de réduire leur dépendance aux produits. Elles font partie du (maigre) éventail de possibilités qui s’adressent à ce public.
À Bruxelles, Gate, qui s’est installé dans le quartier Lemonnier proche du hotspot de la gare du Midi, enregistre chaque jour 120 à 150 passages, dont une septantaine de consommations. Même ordre de grandeur à la SCMR de Liège, située entre la place Saint-Lambert et les quais de Meuse. Les deux salles disposent également d’un comptoir d’échange de matériel à usage unique et offrent plusieurs services intégrés. Démarches administratives, contacts avec les avocats, les agents de probation, les familles, suivi médical… Les équipes pluridisciplinaires sont constituées d’infirmiers, de travailleurs sociaux, de médecins. « Il y a toujours quelqu’un à l’infirmerie, explique Marylène Tommaso, infirmière-chef de la SCMR de Liège. Sa tâche est multiple, car en plus de la surveillance médicale lors de la consommation, il y a des soins à prodiguer, des prises de sang à faire, des suivis de traitements à assurer, du lien et de la confiance à instaurer. »
L’interdit planant depuis des années sur la consommation de substances, cette confiance met du temps à s’installer, mais, une fois acquise, les usagers découvrent aussi dans ces salles la possibilité d’une vie communautaire, un lieu et un moment pour parler d’autre chose que du produit – souvent une idée fixe en rue.
Bienveillance et respect
Gate fonctionne en partenariat avec la Maison d’accueil sociosanitaire de Bruxelles (Mass) qui y a implanté une trajectoire de soins. « Nous ne visons pas de suivis à long terme, précise Maité Deprez, coordinatrice adjointe. Ici, l’objectif est de créer ou de recréer un réseau avec l’usager. On est face à des réalités de vie extrêmement précaires. Non seulement parce que la majorité de notre public vit en rue, que beaucoup n’ont pas de papiers et n’auront jamais la perspective d’en avoir, mais aussi parce que les modes de consommation explosent. Le crack n’induit pas les mêmes schémas que chez le consommateur d’héroïne au regard du caractère compulsif que cela induit et parce qu’il n’existe pas, à l’heure actuelle, de traitement de substitution. Des usagers veulent arrêter, mais il n’y a aucune solution thérapeutique à leur proposer. » Il manque aussi de places dans les hôpitaux ; les listes d’attente sont énormes et il faut déjà prévoir la postcure avant d’entamer une cure… « Entre le moment où l’usager se sent prêt et celui où il pourra être pris en charge par une structure, il se passe parfois quatre mois… » Sans parler de l’accès aux soins de santé en général, et aux soins de santé mentale en particulier. « On peut compter sur les doigts d’une seule main ceux qui ont la chance d’être épargnés par des soucis de santé mentale », constate-t-elle.
Coupler une trajectoire de soins à une salle de consommation permet de répondre aux besoins de l’usager. Les tabous sont levés, permettant aux équipes une approche globale de la personne et pas uniquement centrée sur sa consommation. « Disposer d’un endroit où elle peut parler ouvertement lui permet d’objectiver ce qu’elle vit, ce que la consommation entraine comme pertes », ajoute Maïté Deprez. « Vous êtes parfois surpris, enchaine Marylène Tommaso. La personne qui est en face de vous n’est peut-être pas très propre, elle ne sent peut-être pas très bon, elle présente des plaies et un physique abîmé… et vous apprenez qu’elle avait un métier, une famille, des enfants, une vie linéaire jusqu’à un moment de rupture. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui fait qu’on se retrouve dans la rue sans chaussures et sans plus aucun repère ? Une décompensation, une perte de boulot, un divorce, on n’arrive plus à payer ses traites et commence la descente aux enfers, on rencontre la mauvaise personne au mauvais moment, et le produit : héroïne, cocaïne, alcool, jeu, peu importe… » Tout le monde ne nait pas non plus avec la même chance. La situation sociale, l’environnement familial, de nombreux facteurs peuvent intervenir dans ce système de dépendance. « Ces personnes ont droit au respect, elles ont le droit d’avoir un accès aux soins et à une prise en charge respectueuse, insiste-t-elle. C’est ce que nous essayons de faire. »
Dans un contexte où il est parfois difficile d’accéder à l’usager sans que le produit fasse interférence, les victoires sont minuscules. « Il faut vraiment partir de ce que l’usager veut et parfois ce n’est pas ce qu’on souhaiterait en tant que professionnel de la santé, poursuit Marylène Tommaso. Nous n’avons pas le droit d’imposer des choses. » « On se satisfait de petites évolutions, reconnait Maïté Deprez, de voir qu’ils nous ont identifiés comme un lieu où ils se sentent en sécurité. Certains le disent : “vous êtes un peu ma deuxième famille”, ou “vous êtes ma famille, je n’ai plus personne à l’extérieur”. Même s’ils ne sont pas dans une idée de sevrage, consommer ici a permis à quelques-uns de diminuer leurs doses, et ça ce sont de grandes avancées. »
Pédagogie et prévention
Consommer à moindre risque, c’est apprendre à poser les bons gestes et à suivre une procédure qui limite les risques d’accidents, de surdose et d’infections. « Nous leur expliquons l’importance de se laver les mains, de désinfecter le point de ponction, de jeter la seringue après utilisation, de ne pas recycler les filtres. Nous leur montrons comment procéder et aussi ce qu’il ne faut pas faire… », dit Marylène Tommaso. Et les usagers ont aussi un savoir précieux à transmettre. « Avec eux et à partir de leur expérience, nous avons réalisé une brochure présentant la manière de baser le crack avec du bicarbonate de soude plutôt qu’avec de l’ammoniaque ; c’est plus compliqué à faire, surtout en rue, mais c’est surtout moins dangereux. Ils en parlent entre eux et on remarque que cette nouvelle façon de faire se répand. » Leurs pratiques et les produits qu’ils consomment alimentent le savoir des équipes, éclairent sur les tendances du marché, orientent les services. « Si demain il y a du fentanyl en ville, on va tout de suite le savoir », observe Bruno Valkeneers, chargé de communication à Gate, soulignant la valeur de l’expertise des usagers : comment mieux la faire entendre ? Comment l’incorporer dans la construction de projets ?
Quels choix de société ?
Les SCMR permettent d’aller au-devant des publics les plus désaffiliés en répondant à leur besoin de consommer. Un « produit d’appel » en quelque sorte, permettant ensuite de déployer un dispositif global. « Le problème, c’est le produit bien sûr. Mais la cause majeure, c’est l’augmentation de la précarité, nuance Bruno Valkeneers. De plus en plus de gens vivent en rue et il y a un effet d’aubaine pour les dealers qui les ciblent avec un produit adapté, très facile à consommer. » Tandis qu’en amont comme en aval, l’offre d’accompagnement ne suit pas. « Il va falloir assumer, il va falloir avoir le courage d’investir massivement dans cette question de santé, certes, mais fondamentalement sociale », assène-t-il.
En attendant, une autre salle est en passe d’ouvrir sur l’axe Yser-Ribeaucourt, scène historique de consommation dans la capitale. Elle sera adossée à un abri de nuit et partenaire du projet Lama pour la dimension médicale. Charleroi monte pour sa part un projet mobile, à l’aide d’un camion aménagé pour aller au plus près des plus éloignés du système de santé.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°106 - mars 2024
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