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Consommer à moindre risque


Santé conjuguée n°106 - mars 2024

Les premières salles de consommation à moindre risque ont vu le jour il y a une trentaine d’années en Suisse. Liège a ouvert la sienne en 2018 et Bruxelles en 2022. Au cœur de ces projets : la prévention des dommages. En toute légalité.

Les salles de consommation à moindre risque (SCMR) ne sont pas là pour endiguer la problématique croissante des usages de drogues dans nos villes. Non plus pour arracher les consommateurs et les consommatrices des griffes de l’addiction. Leur zone d’intervention se situe essentiellement dans l’accrochage à un dispositif médico-social d’accès relativement bas leur permettant de réduire les risques encourus lors d’injections ou d’inhalations qui sans cela se dérouleraient de toute manière en rue ou ailleurs, d’adopter des pratiques moins dangereuses pour leur santé, et peut-être aussi de réduire leur dépendance aux produits. Elles font partie du (maigre) éventail de possibilités qui s’adressent à ce public.
À Bruxelles, Gate, qui s’est installé dans le quartier Lemonnier proche du hotspot de la gare du Midi, enregistre chaque jour 120 à 150 passages, dont une septantaine de consommations. Même ordre de grandeur à la SCMR de Liège, située entre la place Saint-Lambert et les quais de Meuse. Les deux salles disposent également d’un comptoir d’échange de matériel à usage unique et offrent plusieurs services intégrés. Démarches administratives, contacts avec les avocats, les agents de probation, les familles, suivi médical… Les équipes pluridisciplinaires sont constituées d’infirmiers, de travailleurs sociaux, de médecins. « Il y a toujours quelqu’un à l’infirmerie, explique Marylène Tommaso, infirmière-chef de la SCMR de Liège. Sa tâche est multiple, car en plus de la surveillance médicale lors de la consommation, il y a des soins à prodiguer, des prises de sang à faire, des suivis de traitements à assurer, du lien et de la confiance à instaurer. »
L’interdit planant depuis des années sur la consommation de substances, cette confiance met du temps à s’installer, mais, une fois acquise, les usagers découvrent aussi dans ces salles la possibilité d’une vie communautaire, un lieu et un moment pour parler d’autre chose que du produit – souvent une idée fixe en rue.

Bienveillance et respect

Gate fonctionne en partenariat avec la Maison d’accueil sociosanitaire de Bruxelles (Mass) qui y a implanté une trajectoire de soins. « Nous ne visons pas de suivis à long terme, précise Maité Deprez, coordinatrice adjointe. Ici, l’objectif est de créer ou de recréer un réseau avec l’usager. On est face à des réalités de vie extrêmement précaires. Non seulement parce que la majorité de notre public vit en rue, que beaucoup n’ont pas de papiers et n’auront jamais la perspective d’en avoir, mais aussi parce que les modes de consommation explosent. Le crack n’induit pas les mêmes schémas que chez le consommateur d’héroïne au regard du caractère compulsif que cela induit et parce qu’il n’existe pas, à l’heure actuelle, de traitement de substitution. Des usagers veulent arrêter, mais il n’y a aucune solution thérapeutique à leur proposer. » Il manque aussi de places dans les hôpitaux ; les listes d’attente sont énormes et il faut déjà prévoir la postcure avant d’entamer une cure… « Entre le moment où l’usager se sent prêt et celui où il pourra être pris en charge par une structure, il se passe parfois quatre mois… » Sans parler de l’accès aux soins de santé en général, et aux soins de santé mentale en particulier. « On peut compter sur les doigts d’une seule main ceux qui ont la chance d’être épargnés par des soucis de santé mentale », constate-t-elle.
Coupler une trajectoire de soins à une salle de consommation permet de répondre aux besoins de l’usager. Les tabous sont levés, permettant aux équipes une approche globale de la personne et pas uniquement centrée sur sa consommation. « Disposer d’un endroit où elle peut parler ouvertement lui permet d’objectiver ce qu’elle vit, ce que la consommation entraine comme pertes », ajoute Maïté Deprez. « Vous êtes parfois surpris, enchaine Marylène Tommaso. La personne qui est en face de vous n’est peut-être pas très propre, elle ne sent peut-être pas très bon, elle présente des plaies et un physique abîmé… et vous apprenez qu’elle avait un métier, une famille, des enfants, une vie linéaire jusqu’à un moment de rupture. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui fait qu’on se retrouve dans la rue sans chaussures et sans plus aucun repère ? Une décompensation, une perte de boulot, un divorce, on n’arrive plus à payer ses traites et commence la descente aux enfers, on rencontre la mauvaise personne au mauvais moment, et le produit : héroïne, cocaïne, alcool, jeu, peu importe… » Tout le monde ne nait pas non plus avec la même chance. La situation sociale, l’environnement familial, de nombreux facteurs peuvent intervenir dans ce système de dépendance. « Ces personnes ont droit au respect, elles ont le droit d’avoir un accès aux soins et à une prise en charge respectueuse, insiste-t-elle. C’est ce que nous essayons de faire. »
Dans un contexte où il est parfois difficile d’accéder à l’usager sans que le produit fasse interférence, les victoires sont minuscules. « Il faut vraiment partir de ce que l’usager veut et parfois ce n’est pas ce qu’on souhaiterait en tant que professionnel de la santé, poursuit Marylène Tommaso. Nous n’avons pas le droit d’imposer des choses. » « On se satisfait de petites évolutions, reconnait Maïté Deprez, de voir qu’ils nous ont identifiés comme un lieu où ils se sentent en sécurité. Certains le disent : “vous êtes un peu ma deuxième famille”, ou “vous êtes ma famille, je n’ai plus personne à l’extérieur”. Même s’ils ne sont pas dans une idée de sevrage, consommer ici a permis à quelques-uns de diminuer leurs doses, et ça ce sont de grandes avancées. »

Pédagogie et prévention

Consommer à moindre risque, c’est apprendre à poser les bons gestes et à suivre une procédure qui limite les risques d’accidents, de surdose et d’infections. « Nous leur expliquons l’importance de se laver les mains, de désinfecter le point de ponction, de jeter la seringue après utilisation, de ne pas recycler les filtres. Nous leur montrons comment procéder et aussi ce qu’il ne faut pas faire… », dit Marylène Tommaso. Et les usagers ont aussi un savoir précieux à transmettre. « Avec eux et à partir de leur expérience, nous avons réalisé une brochure présentant la manière de baser le crack avec du bicarbonate de soude plutôt qu’avec de l’ammoniaque ; c’est plus compliqué à faire, surtout en rue, mais c’est surtout moins dangereux. Ils en parlent entre eux et on remarque que cette nouvelle façon de faire se répand. » Leurs pratiques et les produits qu’ils consomment alimentent le savoir des équipes, éclairent sur les tendances du marché, orientent les services. « Si demain il y a du fentanyl en ville, on va tout de suite le savoir », observe Bruno Valkeneers, chargé de communication à Gate, soulignant la valeur de l’expertise des usagers : comment mieux la faire entendre ? Comment l’incorporer dans la construction de projets ?

Quels choix de société ?

Les SCMR permettent d’aller au-devant des publics les plus désaffiliés en répondant à leur besoin de consommer. Un « produit d’appel » en quelque sorte, permettant ensuite de déployer un dispositif global. « Le problème, c’est le produit bien sûr. Mais la cause majeure, c’est l’augmentation de la précarité, nuance Bruno Valkeneers. De plus en plus de gens vivent en rue et il y a un effet d’aubaine pour les dealers qui les ciblent avec un produit adapté, très facile à consommer. » Tandis qu’en amont comme en aval, l’offre d’accompagnement ne suit pas. « Il va falloir assumer, il va falloir avoir le courage d’investir massivement dans cette question de santé, certes, mais fondamentalement sociale », assène-t-il.
En attendant, une autre salle est en passe d’ouvrir sur l’axe Yser-Ribeaucourt, scène historique de consommation dans la capitale. Elle sera adossée à un abri de nuit et partenaire du projet Lama pour la dimension médicale. Charleroi monte pour sa part un projet mobile, à l’aide d’un camion aménagé pour aller au plus près des plus éloignés du système de santé.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°106 - mars 2024

Introduction n°106

Les personnes ayant un trouble de l’addiction peinent à accéder aux soins et c’est d’autant plus vrai pour celles qui consomment des produits illicites, trop souvent victimes de stéréotypes et d’(auto)stigmatisation. Parmi elles, les femmes sont(…)

- Marinette Mormont

Pathologie multiple, soin global

Transmettre une meilleure compréhension des addictions et lutter contre la stigmatisation des usagères et usagers dans le monde soignant : ce sont les objectifs poursuivis par Dominique Lamy, médecin généraliste à Mons, enseignant à l’UCLouvain, membre de l’Académie royale de médecine ainsi que du réseau Alto, créé en 1992 en Région wallonne pour soutenir les soignants autour de cette problématique.
- Marinette Mormont

Rites, cultures et traditions

De la feuille de coca à la cocaïne ou du pavot somnifère à l’héroïne, l’usage des plantes a connu une métamorphose considérable au fil des siècles pour arriver au paysage pharmacologique actuel composé d’un nombre relativement restreint de produits d’origine naturelle et d’une quantité exponentielle de molécules synthétisées en laboratoire.
- Michaël Hogge, Rosalie Régny

De la médicalisation à la criminalisation

Symboles de plaisir et instruments de guérison, les drogues ont pendant longtemps été utilisées à des fins médicales ou récréatives, sans constituer un problème nécessitant une prise en charge sociale. Sous l’influence du droit international, les drogues seront progressivement placées sous contrôle en vue de leur réglementation, donnant naissance à la loi belge du 24 février 1921 qui pose les jalons de la criminalisation d’un certain nombre de comportements entourant l’usage et le trafic des drogues.
- Christine Guillain

Un modèle pour soigner plutôt que punir

La Fédération bruxelloise des institutions spécialisées en matière de drogues et d’addictions (fedabxl.be) propose l’ébauche d’une filière social-santé complémentaire au cadre pénal actuel, avec la volonté de remettre la santé au cœur de la politique drogues(…)

- Alexis Jurdant

Alcool : la fiction de la modération

L’alcool est un problème de santé publique. Les campagnes de prévention se heurtent pourtant aux freins majeurs que sont l’ancrage culturel de ces produits et les stratégies de marketing des producteurs.
- Marinette Mormont

Vapoter pour ne plus fumer ?

En 2004, un pharmacien chinois a mis au point un nouveau système de délivrance de nicotine permettant de contourner la problématique de la combustion qui engendre la production de goudrons et de monoxyde de carbone, principaux responsables des maladies cardiovasculaires et pulmonaires. Cette alternative à la cigarette classique est appelée eCigarette, cigarette électronique, vapoteuse ou vape.
- Adrien Meunier, Cédric Migard, Marie-Christine Servais

Jeux de perdition

Divertissement, recherche d’adrénaline ou espoir de gains… le jeu a toujours fait partie intégrante de la société. Cependant, cette fascination révèle une facette complexe et préoccupante de la psychologie humaine : l’addiction. Aujourd’hui, cette problématique revêt une importance particulière dans le domaine de la santé mentale, nécessitant une compréhension approfondie de ses mécanismes, des risques qu’elle engendre et de son impact sur la société et les plus jeunes.
- Mélanie Saeremans

Consommer à moindre risque

Les premières salles de consommation à moindre risque ont vu le jour il y a une trentaine d’années en Suisse. Liège a ouvert la sienne en 2018 et Bruxelles en 2022. Au cœur de ces projets : la prévention des dommages. En toute légalité.
- Pascale Meunier

Renforcer les pratiques de prévention

Une recherche-action pour questionner les pratiques de prévention des assuétudes dans une approche de promotion de la santé en maison médicale est en cours depuis 2023. Les premiers constats permettent déjà d’éclairer certaines difficultés vécues par le secteur, notamment dans l’intégration des principes de promotion de la santé en maison médicale et dans l’absence d’un plan de prévention des assuétudes global et cohérent.
- Céline Langendries

Exil et addictions

Bruxelles est une région cosmopolite qui accueille entre 50 000 et 100 000 personnes sans titre de séjour[1]. C’est dans ce groupe de la population que nous retrouvons les personnes les plus vulnérables, les plus exposées aux risques sociaux et sanitaires. C’est également dans ce groupe que les personnes psychiquement ou socialement en détresse ont le moins recours aux services. ----- 1. Baromètre social 2021, www.ccc-ggc.brussels/fr/observatbru
- Husson Eric, Moudane Mahdieh Aden

Le marché de l’addiction

Contramal®, Prozac®, Xanax®, Stilnoct®, Rilatine®… On ne compte plus les médicaments psychotropes commercialisés pour traiter les troubles douloureux, dépressifs, anxieux, du sommeil ou de l’attention. Une part importante de la population en consomme quotidiennement. Utilisés de façon prolongée ou abusive, ils présentent des risques sous-estimés d’accoutumance et de dépendance.
- Pauline Gillard

Accompagnement et médecine générale

Comment améliorer l’accompagnement des personnes ayant un trouble lié à l’usage de substances illicites en médecine générale ? Cette question vient de faire l’objet d’une thèse dressant un état des lieux et élaborant des pistes pour enrichir les pratiques et la formation[1]. ---- 1. https://dmgulb.be/bibliotheque/#publications.
- Lou Richelle

Genre et drogues

Le système de santé généraliste et les services spécialisés en assuétudes sont, en principe, accessibles à toutes et à tous sans discrimination. Et pourtant, les femmes* consommatrices de substances psychoactives[1] sont encore peu nombreuses à y recourir pour des problématiques associées à leur consommation. Par ailleurs, elles abordent rarement le sujet des drogues avec un professionnel ou une professionnelle de la santé. ------ 1. https://dmgulb.be/bibliotheque/#publications.[/efn_note]L’astérisque marque l’inclusivité de toutes les personnes qui s’identifient en tant que femme. Pour faciliter la lecture, la terminologie privilégiée « faisant usage ou ayant fait usage de substances psychoactives » est remplacée par « femmes* usagères de drogues ».
- Carole Walker

Actualités n° 106

Le 8 mars

C’est désormais un rendez-vous régulier pour la Fédération des maisons médicales, comme pour les millions de femmes dans le monde qui se font entendre (un peu plus fort) ce jour-là. C’est l’occasion de rappeler à quel(…)

- Fanny Dubois

Dave Sinardet : « Nos réformes de l’État, c’est un mouvement perpétuel »

À l’approche des élections législatives, régionales et européennes de juin prochain, le politologue anversois, spécialiste de l’analyse institutionnelle de notre État fédéral, évalue la faisabilité d’une nouvelle réforme et prône la nécessité de combler le déficit participatif des Belges.
- Marie Rygaert, Pascale Meunier

Résonance

Nous nous sommes penchés récemment[1] sur un essai de Hartmut Rosa, philosophe et sociologue, consacré à l’expérience fondamentale de la modernité, une gigantesque accélération du monde et de la vie, qui débouche sur une difficulté de relation de l’être humain au temps, qui elle-même entraine une difficulté de relation avec soi-même, avec les autres et avec le monde]2]. Dans un essai ultérieur[3], cet auteur partage ses explorations de pistes pour ces temps de crise (ou crise du temps). L’issue de secours ne sera pas la décélération, mais la résonance. [1] A. Crismer, « Accélération », Santé conjuguée n° 98, mars 2023, www.maisonmédicale.org. [2] H. Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2011. [3 H. Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte, 2018.
- Dr André Crismer

#vivre mieux : renforcer l’accessibilité aux soins

Dans le précédent numéro de Santé conjuguée, la Coalition Santé présentait le premier volet de sa campagne #VivreMieux, axé sur une vision solidaire de la santé[1], et soulignait l’importance de défendre une approche large de la santé, celle-ci étant influencée par une multitude de facteurs. L’accessibilité aux soins constitue le second volet de la campagne : le système de soins de santé devrait permettre à chacune et à chacun de subvenir à ses besoins en santé. ------ 1. B. Dubois, « #VivreMieux : une vision solidaire de la santé », Santé conjuguée n° 103, décembre 2023.
- Brieuc Dubois

Soigner la violence

Plusieurs équipes de maisons médicales constatent une montée de l’agressivité parmi leurs patients. Le phénomène semble avoir pris de l’ampleur, même si aucune étude n’a été réalisée à ce sujet. Elles sont de plus en plus nombreuses à vouloir être outillées, se former, renforcer les règles et définir les sanctions possibles, ce qui constitue un défi majeur pour des équipes autogérées en prise avec un fonctionnement de type non hiérarchisé et coconstruit autour d’un modèle qui allie entre autres accessibilité et bienveillance.
- Stefania Marsella

Les maisons médicales font leur cinéma

La culture participe à la bonne santé d’une communauté, c’est même un moteur puissant de bien-être. Dans cette optique, le projet imaginé par les centres culturels du Nord-Ouest de Bruxelles a permis de toucher des personnes qui ne fréquentent pas forcément ce type de lieux, de tisser du lien social et de leur confier une programmation dans un objectif d’empowerment, ce processus par lequel un individu est amené à prendre des décisions visant à acquérir plus d’autonomie quant à sa vie, sa santé.
- Claire Poinas