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Une profession toujours mal (re)connue


Santé conjuguée n°110 - mars 2025

L’introduction de l’échelle barémique IF-IC6 depuis 2018 a renforcé un sentiment d’injustice au sein de la profession, le profil du poste « infirmier en maison médicale » ne correspondant pas toujours au terrain. Une enquête explore cette réalité et met en lumière une méconnaissance du rôle, des compétences et des responsabilités des infirmières dans certaines équipes.

La pandémie de Covid-19 a amplifié les difficultés rencontrées par les infirmières exerçant dans les maisons médicales et dans d’autres secteurs. Elles ont continué à travailler sur le terrain ou chez les patients en étant beaucoup plus exposées au virus, parfois sans protection. En plus d’engendrer fatigue, sentiment d’isolement et charge mentale, les conditions ont montré que le travail infirmier peinait à être valorisé. Par ailleurs, le profil du poste « infirmier en maison médicale » associé au barème IF-IC 14 ne prend pas en compte toutes les dimensions du travail, car il s’agit d’un descriptif qui reprend le plus grand dénominateur commun des institutions wallonnes, flamandes et bruxelloises, fédérées ou non fédérées, afin de définir les barèmes minimaux applicables. Des inégalités existent de ce fait concernant les barèmes salariaux appliqués dans les maisons médicales membres de la Fédération.
La description de cette fonction par l’IF-IC est le résultat d’entretiens menés auprès de professionnels de terrain il y a plus de dix ans, mais la profession infirmière est toujours en évolution, via la réforme de l’art infirmier de juin 2023 1: une nouvelle échelle de soins inclut notamment les assistantes en soins infirmiers et les infirmières de pratique avancée ; et la liste des actes s’élargit, conférant davantage de responsabilités aux infirmières. La profession s’inscrit en outre dans un climat général de pénurie et de croissance des besoins de santé2. Dans ce contexte, une enquête3 a été lancée, avec pour principaux objectifs d’offrir une perspective globale du travail infirmier en maison médicale et de mettre en avant le rôle des infirmières dans les équipes. Plusieurs hypothèses ont été émises :

  • En maison médicale, les infirmières jonglent souvent entre plusieurs fonctions, sont peu nombreuses et engagées à temps partiel.
  • Les infirmières solos font plus de coordination et sont donc mieux payées que celles travaillant en équipe, car les soins sont davantage externalisés.
  • La prise en soins globale des patients, au-delà des aspects techniques, est insuffisamment considérée.

Premiers résultats

Nonante infirmières de 62 maisons médicales (parmi les 140 membres à Bruxelles et en Wallonie) ont répondu au questionnaire. Toutes les équipes participantes sont au forfait ou en phase de l’être. Elles ont majoritairement plus de dix ans d’existence et pour la moitié d’entre elles entre 1 500 et 3 000 patients inscrits. Ces maisons médicales emploient en moyenne deux infirmières, tandis que le temps de travail du secteur infirmier correspond à deux équivalents temps plein ou moins dans la majorité des structures (74,2 %). Dans un tiers des équipes (32,3 %), le secteur infirmier n’est composé que d’une personne qui, dans la moitié des cas, travaille à mi-temps ou moins. 30,6 % des équipes infirmières travaillent le week-end, à domicile et éventuellement au dispensaire. Près de la moitié des structures disposent d’une ou plusieurs infirmières responsables de la coordination des soins, rémunérées principalement selon les barèmes IF-IC 15 (37,5 %) ou 14 (34,4 %). La totalité des infirmières solos coordonne les soins infirmiers, là où les équipes de plus de deux infirmières fonctionnent souvent sans coordination. Toutes les participantes à l’enquête sont salariées. 45 % des infirmières solos sont rémunérées selon le barème IF-IC 14 et 35 % selon le barème IFIC 15. 78,9 % des participantes présentent une spécialisation, qualification ou master, principalement en santé communautaire, soins de plaies ou santé publique. La plupart (62,2 %) témoigne occuper un autre poste au sein de la maison médicale, souvent en santé communautaire/promotion de la santé ou à la gestion. Par ailleurs, 16,7 % des répondantes ont une activité professionnelle hors de leur maison médicale.

Un profil de poste à rallonge

En moyenne, les infirmières remplissent 93,2 % des tâches issues de la description de fonction « infirmier en maison médicale » (barème IF-IC 14). Toutefois, des tâches supplémentaires sont effectuées, davantage associées à des actes intellectuels (concertation, coordination, information, etc.), notamment : commander et gérer le stock de matériel, réaliser des consultations de prévention concernant les maladies chroniques courantes, accompagner le patient via les entretiens motivationnels, lui transmettre les valeurs du patient-partenaire, lui permettre de s’intégrer à des groupes de pairs, réaliser des planifications anticipées de soins, former les collègues à la pratique de certaines techniques de soins, coordonner les hospitalisations à domicile, collaborer avec l’assistant social, effectuer des actes confiés par un médecin, arborer la casquette de chargée d’études pour établir des diagnostics populationnels…

Peut-on rêver d’un avenir meilleur ?

D’après ces premiers résultats, ce qui malmène le plus les infirmières reste le manque de (re)connaissance du métier en maison médicale, à tous les niveaux : collègues, patients, unités externes (tels que les services hospitaliers), politiques et dans l’inconscient collectif. La profession est trop souvent considérée comme de petites mains corvéables qui pallient les manquements. Devant l’absence d’un profil type qui corresponde réellement aux tâches effectuées et au vu de la variabilité de la pratique infirmière selon la structure, il est suggéré de travailler en équipe à l’élaboration d’une adaptation du profil de poste « infirmier en maison médicale » afin de se l’approprier au mieux. En parallèle, face à la réforme de l’art infirmier en cours, une clarification par l’IF-IC des différentes dimensions de la fonction infirmières pour savoir qui engager, pour quoi faire et dans quelles conditions serait nécessaire. Dans le cadre de ce chantier d’entretiens de la classification de fonctions, une participation en tant qu’acteurs de terrain aux tables rondes et/ou entretiens individuels est possible et encouragée 4. D’autres difficultés sont identifiées, telles que le manque de valorisation salariale de l’aspect multifonction de la profession (prévention, promotion, actes infirmiers, coordination de la prise en charge des patients…), tandis que les responsabilités associées augmentent. En effet, dans un contexte de pénurie de médecins généralistes, les infirmières, via leur formation de plus en plus poussée, sont amenées à réaliser des tâches infirmières qui sont aussi des tâches de médecins, ces derniers se reposant davantage sur leurs diagnostics. Une revalorisation salariale semble nécessaire pour assurer la continuité des soins.
Le manque de personnel entraine une impossibilité de se faire remplacer et une charge de travail additionnelle, amplifiée par l’affaiblissement des autres secteurs, l’augmentation des situations complexes des patients ou les tâches administratives. Il en résulte un manque de temps pour effectuer les tâches de soins, de fonctionnement du secteur ou de formation. En outre, l’autogestion étant à la fois une richesse et un défi quotidien, celle-ci implique que les infirmières sont les propres gestionnaires de leur métier et de leur secteur. Dans une moindre mesure, d’autres obstacles au bien-être du personnel infirmier en maison médicale sont soulignés : charge mentale importante, complexité de l’organisation des différents temps de travail, logiciels inadaptés au travail en multidisciplinarité, spécificité des horaires, etc.
La sectorisation des barèmes IF-IC (maisons médicales, soins à domicile, soins hospitaliers…) favorise une certaine concurrence et de la complexité au niveau du calcul. Il serait préférable de travailler par dimension (aide-soignante, AESI, IRSG, IRSG spécialisée, IPA, etc. 5), avec des barèmes revus à la hausse vu les nouvelles responsabilités infirmières et l’insertion de nouvelles professions dans l’échelle de soins.

 

  1. Loi modifiant la loi relative à l’exercice des professions des soins de santé, coordonnée le 10 mai 2015, afin d’y insérer la réforme de l’art infirmier et d’y supprimer les Commissions techniques de l’art infirmier et des professions paramédicales et d’y adapter les missions des Conseils fédéraux de l’art infirmier et des professions paramédicales, Moniteur belge, 30 mai 2024. 
  2. H. Janssens, T. Lavergne, « Pénurie des infirmières et crise du “prendre soin” », Santé et Société n° 10, juillet 2024.
  3. À l’initiative d’infirmières du groupe sectoriel bruxellois : A. Baise (maison médiale Norman Bethune), E. Kocakaya (maison de santé Potager), M. Magerotte (maison de santé des Libertés), S. Miaka Lukebe (maison médicale Anderlecht),
    A.Moschonas (maison de santé Atlas). 
  4. Voir l’article p. 22, J.-L. Belche, J. Dancot, « De nouvelles fonctions infirmières en soins primaires ». 
  5. « Participation à la réserve pour l’entretien de la classification de fonctions », www.if-ic.org. 

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°110 - mars 2025

Introduction n°110

Lart infirmier a cinquante ans : le bon âge pour dresser un bilan. Depuis des siècles, les infirmiers et infirmières jouent un rôle majeur pour la santé. Cette profession aujourd’hui incontournable a traversé les époques, s’adaptant aux(…)

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L’art infirmier a 50 ans !

1974-2024. En un demi-siècle, l’art infirmier a connu une profonde mutation. Il est passée d’une profession paramédicale à une profession soignante à part entière, d’actes soumis à prescription médicale à des actes infirmiers autonomes, et à une multiplication de nouvelles fonctions avec qui partager ces soins…
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L’évolution législative de l’art infirmier

Plusieurs évolutions législatives relatives à l’exercice de l’art infirmier ont eu lieu ces dernières années en Belgique : de nouvelles professions ont vu le jour, certains actes peuvent désormais être délégués ou exercés de manière autonome… Faisons le point.
- Marie Rygaert

De nouvelles fonctions infirmières en soins primaires

Infirmier responsable de soins généraux, infirmier de pratique de médecine générale, infirmier spécialisé en santé communautaire et infirmier de pratique avancée : la coexistence de ces nouvelles fonctions dans le cadre des soins primaires représente un défi, mais aussi la plus-value possible d’une pratique intégrée.
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Les consultations infirmières

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- Emily Van Coolput, Fabienne Dobbels, Imgard Vinck, Jens Detollenaere, Koen Van den Heede, Marie Cerulus, Marie Dauvrin, Mieke Deschodt, Pieter Heeren, Tom Goffin

Etoffer sa pratique

À travers les consultations proposées dans leur maison médicale, des infirmières et infirmiers endossent une plus grande variété de rôles et de compétences, et bénéficient d’une autonomie plus importante. Ces initiatives locales pourraient-elles se déployer à plus grande échelle pour répondre à la demande croissante de soins complexes en contexte de pénurie ?
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Une profession toujours mal (re)connue

L’introduction de l’échelle barémique IF-IC[efn_note]www.if-ic.org. [/efn_note] depuis 2018 a renforcé un sentiment d’injustice au sein de la profession, le profil du poste « infirmier en maison médicale » ne correspondant pas toujours au terrain. Une enquête explore cette réalité et met en lumière une méconnaissance du rôle, des compétences et des responsabilités des infirmières dans certaines équipes.
- Madli Bayot

Pénurie et crise du « prendre soin »

Où trouver du personnel infirmier et aide-soignant ? Une étude récente[efn_note]H. Janssens, T. Lavergne, Pénurie des infirmières et crise du « prendre soin », Santé et Société n° 10, juillet 2024. Collaboration entre la Mutualité chrétienne et l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. [/efn_note] contribue à mieux cerner cette problématique en la chiffrant et en identifiant ses causes et ses conséquences.
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Stagiaire : un travail pénible et gratuit

Épuisement, stress, souffrance psychique… plus de la moitié des étudiantes et étudiants en soins infirmiers sont exposés au risque de « burn-out académique ». En cause ? Des facteurs multiples, parmi lesquels la lourdeur des études et de mauvaises conditions de stage.
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La transition entre l’hôpital et la première ligne de soins – et vice-versa – constitue une période charnière caractérisée par un risque accru de rupture dans la continuité et la cohérence des soins, de l’aide et de l’accompagnement offerts aux bénéficiaires.
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