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Le chlordécone, un polluant néocolonial ?


Santé conjuguée n°110 - mars 2025

La Fédération des maisons médicales poursuit son cycle de conférences sur les polluants chimiques7. Direction les Antilles – Guadeloupe et Martinique –, la monoculture de la banane et les effets retors d’un insecticide radical.

Le chlordécone est un insecticide organochloré utilisé dans la lutte contre le Cosmopolites sordidus, le charançon noir du bananier, dont les larves se nourrissent du bulbe et le détruisent. Le produit était appliqué essentiellement à la main, sous forme de poudre tout autour du plan, une à deux fois par an.
La structure chimique de cette molécule lui confère une très faible capacité de dégradation biotique (par les micro-organismes, les bactéries des sols, etc.) et abiotique (par la chaleur, les rayonnements UV). « De ce fait, on estime que la persistance du chlordécone pourrait varier entre cinquante et cinq cents ans en fonction du type de sol, de sa teneur en carbone organique, de la proportion d’argile », explique Luc Multigner, épidémiologiste, directeur de recherche émérite à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm, France) 1.

Itinéraire d’un tueur en série

L’histoire du chlordécone remonte à l’année 1952 aux États-Unis où il a été synthétisé et breveté, puis commercialisé comme insecticide en 1961. À cette époque déjà, il était pour cela nécessaire de déposer un dossier règlementaire. Celui-ci mentionnait qu’il s’agissait d’une substance toxique pour la reproduction, neurotoxique et cancérigène chez les animaux de laboratoire. Le produit fut interdit pour des usages alimentaires et restreint à d’autres (contre fourmis et cafards, dans la culture du tabac, par exemple). Autorisé en revanche à l’exportation, il a été utilisé à Porto Rico pour la culture bananière, en République fédérale d’Allemagne comme produit de synthèse d’un autre insecticide exporté de là vers les anciens pays de l’Est pour lutter contre le doryphore de la pomme de terre. L’intérêt économique de l’insecticide ayant fortement chuté du fait de ces restrictions, c’est grâce à ces débouchés que les États-Unis ont maintenu sa production jusqu’en 1975.
La seule usine se trouve à Hopewell, en Virginie, une petite ville industrielle de 23 000 habitants située au bord de la James River. L’insecticide y est fabriqué dans des conditions d’hygiène déplorables. En 1975, des ouvriers développent un ensemble de symptômes (appelé syndrome du Képone, le nom commercial de la molécule) caractérisé par des tremblements des membres, des troubles de l’élocution, de la marche, de la mémoire récente, des atteintes oculaires, des douleurs thoraciques, des palpitations, des pertes de poids. « Les analyses montrent une quantité très importante de chlordécone dans leur sang, relate Luc Multigner. Et cette contamination n’est pas limitée aux ouvriers. Les déchets de l’usine sont déversés dans le réseau d’égouts qui aboutit à la rivière et la pollue massivement jusqu’à son embouchure dans la baie Chesapeake. La faune aquatique est touchée et la pêche interdite. Cet évènement est toujours considéré comme l’une des plus grandes catastrophes environnementales du pays. » Un évènement d’une importance telle qu’il modifie la règlementation américaine en 1979, avec la création du Toxic Substance Control Act 2, règlementation toujours en place. Le National Cancer Institute confirme les propriétés cancérigènes du chlordécone et l’OMS/CIRC (Centre international de la recherche contre le cancer) le classe comme cancérigène possible pour l’Homme la même année.
Comment expliquer qu’en France, aux Antilles, il a été utilisé jusqu’en 1993 ? Avant l’accident de Hopewell, une première demande d’autorisation d’utilisation entre 1968 et 1969 est rejetée par la commission des toxiques du ministère de l’Agriculture, mais, en 1972, une deuxième demande aboutit. Une autorisation provisoire de vente est accordée pour la culture bananière aux Antilles. Avec l’arrêt de la production américaine, les stocks s’épuisent. Le brevet n’a plus de valeur et une compagnie française décide de le racheter. Elle demande l’utilisation du produit en 1981 et la commission des toxiques du ministère de l’Agriculture homologue son usage pour la culture bananière, faisant fi de ce qui s’est passé de l’autre côté de l’Atlantique et des très nombreuses publications et rapports scientifiques publiés depuis la catastrophe de Hopewell. Le chlordécone est donc réintroduit aux Antilles. « L’homologation sera finalement retirée en 1989, mais, comme il existe toujours des procédures dérogatoires, le retrait effectif ne se fera qu’en 1993. » Et il faudra attendre 1999 pour que les autorités sanitaires alertent enfin sur la présence de la molécule dans les eaux de consommation.

Conséquences sanitaires

À partir de 2000, on identifie le chlordécone comme le principal polluant des sols, car il est toujours présent dans les bananeraies et les anciennes bananeraies reconverties à d’autres usages agricoles, dans les eaux de surface, les eaux profondes et les eaux du littoral. Au moins un tiers des surfaces agricoles utiles des deux îles et au moins un tiers des eaux du littoral marin sont polluées. « On l’identifie également comme le principal contaminant de la chaine alimentaire. On en retrouve dans les légumes racines et les cucurbitacées. Les animaux terrestres sont contaminés ainsi que les animaux aquatiques. On met aussi en évidence sa présence dans les organismes humains. Il s’agit d’une contamination généralisée. »
Plusieurs études épidémiologiques ont été menées. Chez les hommes, sur le cancer de la prostate, vu le caractère cancérigène de la molécule chez l’animal de laboratoire et parce qu’il s’agit aussi d’un perturbateur endocrinien. Chez les femmes, un millier de femmes enceintes ont accepté de faire partie d’une cohorte mères/enfants. Elles ont été suivies jusqu’à l’accouchement et les enfants continuent de l’être. « Scientifiquement, les conclusions sont sans ambiguïté, relève Luc Multigner. Nous avons montré chez l’homme adulte un risque augmenté de survenue de cancer de la prostate, mais aussi un risque augmenté de récidive biologique après traitement chirurgical de la maladie. Chez la femme enceinte, nous avons observé un risque augmenté de survenue de prématurité. Chez l’enfant, les effets principalement observés portent sur le neurodéveloppement cognitif et moteur. Les enfants exposés au chlordécone avaient de moins bons scores à sept et dix-huit mois concernant la mémoire récente et la motricité fine. À l’âge de sept ans, les enfants présentaient de moins bons scores évaluant la sensibilité aux contrastes visuels et les capacités cognitives. Ils présentent également des scores plus élevés exprimant des difficultés comportementales internalisées et externalisées. On sait que de mauvais scores dans ces domaines vont malheureusement avoir une incidence dans leur développement ultérieur. » Les études se poursuivent, notamment sur l’infertilité féminine et les pathologies associées comme l’endométriose, l’âge à la ménopause, les pathologies de la reproduction ; sur le cancer de la prostate et son évolution clinique en fonction des différentes stratégies thérapeutiques ; sur les caractéristiques anthropométriques des adolescents, l’âge à la puberté, les caractéristiques des cycles menstruels et le statut hormonal.

Conséquences sociales et économiques

En interdisant la culture de légumes racines sur sol pollué et les activités de pêche sur les littoraux contaminés, des populations agricoles et des pêcheurs ne peuvent plus exercer leur métier. Les recommandations des autorités s’opposent en outre très souvent aux coutumes et modes de vie locaux, et impactent les populations à faibles moyens de subsistance, car une bonne partie n’a que son potager et ses poules établis sur d’anciennes bananeraies. Persistent également la perception et le sentiment d’avoir été sciemment empoisonnés auxquels s’ajoutent des ordonnances récentes de non-lieu au dépôt des plaintes engagées depuis 2005… « On est dans un cul-de-sac, déplore Luc Multigner. Sans parler des autres difficultés de ces territoires. Il faut reconnaitre et réparer les erreurs, informer de manière juste et proportionnée, accompagner les secteurs professionnels lésés, rendre permanentes les procédures de sécurisation de la chaine alimentaire parce que ce n’est pas un problème que l’on règle en quelques années… Et puis bien sûr, il faut trouver les solutions innovantes permettant le développement d’activités économiques en milieu pollué et le développement de procédures de dépollution des sols à grande échelle. De sacrés défis. »
Pour Lilith, militante du collectif des ouvriers agricoles et de leurs ayants droit empoisonnés par les pesticides (CoAADEP), le chlordécone n’est pas qu’une question d’études et de chimie, « c’est une question sociale avant tout et une question de rapports de domination, résume-t-elle. C’est une question qui creuse les inégalités sociales ».

Racisme environnemental et écologie décoloniale

Autre exemple édifiant. L’agent orange est un défoliant massivement utilisé par les États-Unis pendant la guerre du Vietnam entre 1961 et 1971. Il contenait de la dioxine, un composé hautement toxique responsable de cancers, de malformations congénitales, de handicaps lourds et d’une contamination durable des sols et des écosystèmes. « On compte plus de trois millions de victimes au Vietnam, au Cambodge et au Laos, sans parler des effets transgénérationnels, dit Amel, militante du Collectif Vietnam Dioxine (CVD) 3 créé en 2004 par la diaspora. L’agent orange a aussi dévasté les écosystèmes : des forêts et des espèces rares comme le rhinocéros de Java ont disparu. » Elle relate le parcours de Tran To Nga, une victime franco-vietnamienne aujourd’hui très âgée. « En 2014 elle a intenté un procès contre quatorze multinationales ayant fabriqué et commercialisé l’agent orange, dont Monsanto – devenu Bayer. La justice française a déclaré sa plainte irrecevable en 2021 et elle a été déboutée en appel en 2024. » Ce jugement, tout comme l’absence de réparation pour les victimes vietnamiennes, illustre selon elle les biais d’un système juridique colonial, rejoignant le combat des militants contre le chlordécone aux Antilles.
Le racisme environnemental, comme le définit notamment le CVD, désigne les inégalités écologiques et environnementales qui frappent de manière disproportionnée les populations racisées et marginalisées. Ces inégalités résultent de systèmes coloniaux et capitalistes : le Sud global est exploité pour ses ressources naturelles au bénéfice des pays occidentaux et au détriment des populations locales qui subissent une exposition accrue à la pollution et à des conditions de vie dégradées. « Dans le cas de l’agent orange, les populations vietnamiennes ont été considérées comme des cibles légitimes de la guerre chimique alors que les vétérans américains exposés ont reçu des indemnisations dès 1984, poursuit Amel. Ce double standard témoigne d’un racisme structurel. Des populations ont été sacrifiées pour des intérêts économiques. Les réparations se font attendre et les procès sont souvent classés sans suite. » Les réparations impliquent aussi une reconnaissance des responsabilités historiques et une solidarité entre les peuples affectés. Cette absence de justice s’inscrit dans une continuité coloniale où les populations non occidentales sont perçues comme inférieures et exploitables à volonté. Human Rights Watch4 liste de nombreux cas comparables : déforestation au Brésil fragilisant les peuples amazoniens, usage militaire du phosphore blanc par Israël en Palestine et au Liban, projets pétroliers de TotalEnergie en Ouganda…
Pour Malcom Ferdinand, chercheur au CNRS, « la double fracture moderne (…) sépare les dominations coloniales des destructions environnementales. Or panser cette fracture demeure la clé d’un “habiter ensemble” qui préserve les écosystèmes tout autant que les dignités »5. Il met en avant une écologie décoloniale, alternative politique et inclusive qui tend à permettre une réappropriation des connaissances et des manières d’agir. Une écologie qui a conscience du passé colonial, de son emprise sur ces territoires et populations colonisées, ses impacts climatiques, sociaux et sanitaires sur le Sud global. « L’écologie sans lutte des classes, c’est du jardinage, assène Amel, citant Chico Mendes. Aujourd’hui l’écologie est souvent récupérée par le capitalisme ultralibéral ; or c’est aussi une histoire de lutte d’émancipation contre des impérialismes, colonialismes, contre des multinationales écocidaires et criminelles. » L’écologie décoloniale doit permettre de reconnaitre que les premières victimes de toutes les conséquences environnementales du capitalisme et des colonialismes sont les populations pauvres du Sud global.
Récemment, la Belgique a intégré le crime d’écocide dans son Code pénal 6. Un premier pas vers une inscription dans le droit international ?

 

  1. L. Multigner, « Chlordécone aux Antilles et risques sanitaires. Des faits à “la fabrique du doute” », Les Cahiers du comité pour l’histoire, n° 4, Recherche(s), santé et environnement XIXe-XXIe siècle, 2023. 
  2. Le Toxic Substances Control Act (TSCA) est un cadre règlementaire qui garantit que les produits chimiques utilisés dans le commerce ne présentent pas de risques déraisonnables pour l’environnement et la santé publique. Les entreprises doivent rendre compte de l’utilisation qu’elles font des produits chimiques, effectuer des tests complets, tenir des registres et contrôler les produits chimiques dangereux. 
  3. vietnamdioxine.org. 
  4. www.hrw.org. 
  5. M. Ferdinand, Une écologie décoloniale ; penser l’écologie depuis le monde caribéen, Seuil, 2019.
  6. Loi du 29 février introduisant le livre II du Code pénal. Art. 94 § 1er : Le crime d’écocide qu’il soit commis en temps de paix ou en temps de guerre, est réprimé. Le crime d’écocide consiste à commettre délibérément, par action ou par omission, un acte illégal causant des dommages graves, étendus et à long terme à l’environnement en sachant que cet acte cause de tels dommages, pour autant que cet acte constitue une infraction à la législation fédérale ou à un instrument international qui lie l’autorité fédérale ou si l’acte ne peut pas être localisé en Belgique. 

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°110 - mars 2025

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Le chlordécone, un polluant néocolonial ?

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