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Handicap intellectuel : former les soignants


Santé conjuguée n°114 - mars 2026

Malgré quelques avancées observées au cours des dernières années, les personnes en situation de handicap intellectuel sont confrontées à des inégalités de santé persistantes. Sensibiliser et former adéquatement le personnel de santé est une des clés pour contrer cette injustice.

Les personnes porteuses d’un handicap intellectuel présentent plus de problèmes de santé (taux plus élevés d’obésité, de diabète, de douleurs chroniques et de maladies cardiovasculaires) et font face à une mortalité plus précoce que la population générale. Si ces inégalités sont en partie attribuables aux problèmes de santé liés au handicap, elles trouvent aussi leur origine dans les inégalités d’accès à des soins de santé de qualité que subissent ces personnes.

Quels obstacles ?

D’après plusieurs recherches, l’un des obstacles les plus importants auxquels sont confrontées les personnes présentant un handicap intellectuel dans leur accès aux soins de santé est les discriminations résultant d’attitudes négatives des soignants et soignantes (stigmatisation, stéréotypes et préjugés)1. « Les professionnels de santé ont parfois des croyances erronées sur les personnes avec une déficience intellectuelle, considérant qu’elles sont incapables de décrire leurs symptômes et leurs antécédents médicaux et familiaux, de comprendre et d’assimiler correctement une information médicale ou de participer aux décisions relatives à leur santé », explique Elise Batselé, chargée de cours en orthopédagogie clinique à l’UMONS2.
Dans une récente étude du Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE), un autre obstacle identifié relève du manque de connaissances et de compétences des soignants à propos du handicap intellectuel. La plupart des professionnels de santé ne sont pas formés à reconnaitre les signes cliniques ni à identifier les besoins spécifiques des personnes porteuses d’un handicap intellectuel. « Ils n’ont pas les compétences nécessaires pour gérer des comportements “difficiles”, qu’ils interprètent parfois comme des symptômes de maladie psychiatrique au lieu de signes de maladie somatique et de douleur, pointent les chercheuses du KCE3. Certains soignants évitent même d’examiner cliniquement ces patients. » Ces manquements conduisent à des diagnostics inappropriés et nuisent à la qualité de la prise en charge des personnes concernées. « Il arrive que les personnes avec déficience intellectuelle qui subissent des expériences négatives répétées développent une crainte encore plus importante vis-à-vis du corps médical – puisque de facto, sortir de leur milieu habituel est potentiellement anxiogène – et qu’elles retardent le signalement de symptômes ou la prise de rendez-vous, qu’elles ne s’y rendent pas ou qu’elles manquent de confiance envers leur médecin et ne prennent pas la médication qui leur a été prescrite, détaille Elise Batselé. Avec pour conséquence directe des états de santé moindres. » Une étude britannique4 de 2016 a d’ailleurs mis en évidence le fait que 37 % des décès de personnes présentant un handicap intellectuel étaient évitables, contre 22,5 % dans la population générale. « Dès 2007, puis en 2012, les rapports « Death by indifférence” de l’association britannique Mencap avaient déjà recensé toute une série de cas cliniques où les personnes sont décédées à la suite d’un masquage diagnostique qui advient lorsqu’une pathologie n’a pas été identifiée, diagnostiquée et qu’elle n’a donc pas été soignée à temps », poursuit-elle.
Le manque de connaissances des soignants et soignantes concerne aussi l’éventail des aides et soutiens disponibles, l’offre de services spécialisés ainsi que les exigences légales en matière de consentement éclairé. « Les professionnels de la santé partent souvent du principe qu’une personne avec déficience intellectuelle suppose d’office la présence d’un représentant légal – ce qui est erroné – et ont tendance à demander le consentement de l’accompagnant avant tout acte médical plutôt que de s’adresser directement à la personne ayant un handicap », rapporte Elise Batselé.

Prendre en compte les besoin des personnes concernées

Les personnes en situation de handicap intellectuel et leurs proches témoignent souvent de la frustration ressentie face au manque d’écoute, d’empathie et d’occasion de s’exprimer lors des consultations médicales.
Avec le concours de membres du Mouvement Personne d’abord5 impliqués en tant que cochercheurs dans une démarche de recherche inclusive intitulée « DI-moi Santé ! »6, le service d’orthopédagogie clinique de l’UMONS a établi une liste des besoins des personnes porteuses d’un handicap intellectuel afin d’améliorer leur prise en charge. Ont émergé les besoins d’adapter la communication (parler lentement et utiliser des termes simples plutôt qu’un jargon scientifique et technique, recourir à des images lorsqu’une personne éprouve beaucoup de difficultés à intégrer les informations verbales), d’améliorer les conditions de consultation (pour instaurer un climat de confiance et leur laisser le temps d’assimiler les informations et de s’exprimer) et d’adopter une attitude plus chaleureuse et respectueuse (considérer la personne, s’adresser à elle plutôt qu’à son accompagnant, bannir les propos blessants et les attitudes infantilisantes).

Adapter la formation initiale et continue

Face au manque de préparation à l’accompagnement des personnes en situation de handicap intellectuel prévu dans le cursus initial et dans les parcours de formation continue des soignants, des initiatives disparates ont émergé çà et là. Parmi celles-ci, le projet « DI-moi Santé ! » de l’UMONS qui vise à sensibiliser et à former les (futurs) professionnels de santé à la prise en charge des personnes avec déficience intellectuelle dans son acceptation la plus large. « En concertation avec la faculté de médecine, nous avons opté pour une approche transversale utile pour tous types de patients présentant des difficultés cognitives et communicationnelles, y compris ceux atteints d’une maladie neurodégénérative », explique Elise Batselé. Fondée sur deux phases de recherche dédiées à l’analyse des représentations et pratiques des soignants, puis à celle des besoins et difficultés des personnes concernées, cette formation dispensée en deux ou trois heures comporte une partie théorique et une partie pratique, au cours de laquelle des vidéos de consultations simulées sont projetées pour identifier les postures problématiques et favoriser l’adoption d’attitudes adéquates. Dans sa formule la plus longue, la formation s’appuie aussi sur l’intervention de cochercheurs issus du Mouvement Personne d’abord qui témoignent de leur expérience dans les soins de santé. « Cette configuration est la meilleure, selon moi, car elle donne l’opportunité aux participants d’être en contact avec des personnes porteuses d’une déficience intellectuelle, ce qui réduit la distance sociale et permet le déploiement de pratiques de soin plus inclusives, insiste l’orthopédagogue clinicienne. Cette formation est totalement gratuite et nous pouvons l’organiser dans les maisons médicales. »
Elise Batselé encadre aussi la thèse de doctorat de Laurie Lucassen, qui porte sur le développement d’un dispositif de formation par la simulation médicale. « Cette doctorante simule des consultations médicales avec des étudiants en médecine ou en soins infirmiers, en faisant intervenir des patients experts qui ont une déficience intellectuelle et qu’elle a préalablement formés à cet exercice sur base de différents scénarios prédéfinis, expose Elise Batselé. Outre les interventions programmées à l’UMONS, des étudiants d’autres universités ont pris part au dispositif sur base d’un engagement individuel et étaient ravis de pouvoir expérimenter leurs compétences relationnelles et communicationnelles. »
Bien qu’elles ne soient encore qu’à leurs balbutiements, il y a de fortes chances que ces initiatives se développent à l’avenir. « Compte tenu du mouvement de désinstitutionnalisation amorcé depuis quelques années tant à l’échelle internationale qu’à l’échelle nationale, les soignants de première ligne seront de plus en plus confrontés à des personnes avec déficience intellectuelle et requerront une meilleure formation », projette Elise Batselé.

 

  1. A. Miceli et al., “’What Matters, Doctor?’ A Qualitative and Inclusive Study of the Experience of Mainstream Healthcare Among People With Intellectual Disabilities in Belgium”, Journal of Applied Research in Intellectual Disabilities, 38(1),janvier 2025.
  2. Contact : elise.batsele@umons.ac.be.
  3. C. Ricour et al., Comment améliorer l’accès aux soins de santé des personnes en situation de handicap intellectuel  ? Centre fédéral d’expertise des soins de santé, KCE Reports 361BS, 2022.
  4. F. J. Hosking et al., “Mortality Among Adults With Intellectual Disability in England: Comparisons With the General Population”, American Journal of Public Health, 106(8), juillet 2016.
  5. Association composée de personnes ayant une déficience intellectuelle qui s’autoreprésentent et s’autodéterminent en vue de faire connaitre et reconnaitre leurs droits à l’autonomie, à la prise de parole, à l’éducation, à une vie amoureuse, https://mouvementpersonnedabord.be.
  6. Projet financé par le Fonds social européen depuis 2023.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°114 - mars 2026

introduction n°114

L’Organisation mondiale de la santé estime que 1,3 milliard de personnes – soit 16 % de la population mondiale – sont aujourd’hui atteintes d’un handicap important. En matière d’accessibilité aux soins de santé, les obstacles qu’elles rencontrent ne(…)

- Pascale Meunier

Double diagnostic, difficultés multiples

L’expression « double diagnostic » désigne la coexistence d’une déficience intellectuelle et d’un problème de santé mentale, parfois accompagnés de troubles du comportement. Ces situations sont particulièrement complexes, tant pour les personnes concernées que pour leurs proches et les services d’aide et de soins.
- Alexia Escudier, Florence de Behault, Jonathan Maricq, Jérémie Leyssens, Marie Vervecken, Muriel Grès

Amour, sexe et parentalité

Mythes et fausses croyances persistent selon lesquelles les personnes en situation de handicap seraient asexuées ou, au contraire, auraient des désirs sexuels accrus. Ces constructions sociales peuvent influencer négativement les attitudes, les décisions et les pratiques professionnelles. Elles peuvent conduire à une restriction de l’accès à l’information, à une réticence à aborder les questions de sexualité ou de désir d’enfant, voire à des limitations de leur autonomie. Du côté des personnes concernées, l’intériorisation de ces stéréotypes peut altérer l’estime de soi et freiner l’expression des besoins.
- Joëlle Berrewaerts

La prévention par l’accès aux loisirs

L’exclusion sociale est une question de santé publique. Le concept de « santé sociale » permet de mettre en lumière les effets du manque d’inclusion sur la santé des personnes en situation de handicap ainsi que sur le potentiel préventif des loisirs. Une recherche-action porte actuellement sur le type d’accompagnement nécessaire.
- Corentin Leroy, Kévin Caudron

Vieillir en toute sérénité

Dans les années 1930, l’espérance de vie de nombreuses personnes en situation de handicap intellectuel était de vingt ans. Aujourd’hui, avec les avancées de la médecine et grâce à un meilleur suivi, elle est passée à septante ans. Un vieillissement dont on ne peut que se réjouir, mais qui amène aux parents la double inquiétude de leur propre décès et de l’avenir de leur enfant.
- Pascale Meunier

Multidisciplinarité et continuité des soins

La consultation multidisciplinaire pour adultes vivant avec la trisomie 21 à la Clinique Saint-Pierre d’Ottignies fonctionne en complément des suivis existants. Ce dispositif vise avant tout à dépister précocement les causes de perte d’autonomie, à proposer des interventions adaptées et à accompagner ces personnes et leurs proches dans la durée, avec une vision globale de leur parcours de vie.
- Grégoire Wieërs, Jelena Hubrechts, Sophie Ghariani

Vers une communication compréhensible et inclusive

Alors que les moyens de communication, qu’ils soient ou non numériques, se développent de manière exponentielle, de nombreuses personnes ne bénéficient pas d’un accès à une information compréhensible. Parmi elles, les personnes en situation de handicap. L’accès à l’information est pourtant un préalable à l’exercice de la citoyenneté et à l’égalité des droits.
- Marinette Mormont

La douleur chez les personnes autistes

Les données de la littérature, peu nombreuses, mettent en évidence chez les autistes une hypersensibilité à la stimulation douloureuse et des modalités d’expression de la douleur qui diffèrent des personnes neurotypiques. Ces éléments de compréhension doivent nous permettre de changer notre façon de repérer, évaluer, traiter la douleur et les troubles du comportement de la personne autiste.
- Djea Saravane

Handicap intellectuel : former les soignants

Malgré quelques avancées observées au cours des dernières années, les personnes en situation de handicap intellectuel sont confrontées à des inégalités de santé persistantes. Sensibiliser et former adéquatement le personnel de santé est une des clés pour contrer cette injustice.
- Pauline Gillard

Une accessibilité bénéfique pour toutes et tous

Depuis 2007, la Belgique dispose d’un arsenal législatif important pour lutter contre les discriminations fondées notamment sur le handicap, y compris en ce qui concerne l’accès aux soins de santé. Le refus de mettre en place des aménagements raisonnables pour une personne en situation de handicap constitue une discrimination, sauf si ces aménagements représentent une charge disproportionnée.
- Ariane Hermans, Gérard Silvestre, Julie Vanhalewyn, le groupe « accès aux soins » d’Altéo

Le rôle de l’accompagnant

La médecine contemporaine repose sur un modèle de patient standard : capable de comprendre, attendre, coopérer et se conformer. Or, pour de nombreuses personnes en situation de handicap, cette norme devient une épreuve supplémentaire, parfois plus douloureuse que le soin lui-même.
- Julien Baskens

Handicap : de quoi parle-t-on exactement ?

Il est toujours compliqué de définir le handicap, chaque personne présentant ses particularités propres, ses forces et ses difficultés. Plus qu’une catégorie, le handicap est avant tout une expérience qui fait partie de la condition humaine.
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Actualités 114

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