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Jean-Pascal Labille : « Nous voulons une société qui protège, une société solidaire qui ne laisse personne au bord du chemin »

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Santé conjuguée n°114 - mars 2026

En ces jours où les mutualités essuient les attaques des partis politiques de droite et où le gouvernement Arizona entend les responsabiliser dans la remise au travail des malades de longue durée, Jean-Pascal Labille, secrétaire général de Solidaris (mutualité socialiste), rappelle leur rôle prépondérant dans le jeu de la démocratie et de la solidarité.

À quand remontent les mutualités ?

Elles sont très anciennes, plus anciennes que les partis politiques et que les syndicats. Les caisses de secours mutuel datent du XIXe siècle. Elles sont le principe même de la solidarité : on mettait physiquement de l’argent dans une caisse pour faire face aux aléas de la vie. Les missions des mutualités ont été intégrées dans le système de sécurité sociale à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En 1944, le Pacte social et l’arrêté-loi sur la Sécurité sociale instaurent l’assurance maladie-invalidité obligatoire. L’État en fixe les règles, mais la gestion est partagée avec les partenaires sociaux et les mutualités. Une réforme majeure intervient ensuite avec la loi Leburton du 9 août 1963 1, qui crée l’INAMI et réorganise l’assurance maladie-invalidité en distinguant le secteur des soins de santé et celui des indemnités. Cette réforme permet d’étendre progressivement l’assurance soins de santé à l’ensemble de la population. Aujourd’hui, environ 99 % des habitants de Belgique sont affiliés à une mutualité.

Quand on évoque la notion de mutualité, on évoque aussi celle de corps intermédiaire…

C’est d’abord et avant tout une aventure humaine commune ; c’est essentiel pour bien comprendre ce qu’est une organisation mutualiste. La mutualité n’est ni l’État ni le privé. Nous sommes quelque part entre les deux, une organisation collective d’individus qui agit dans un intérêt commun. Nous avons un statut juridique propre. Aujourd’hui, les attaques opérées par le MR et la N-VA, que ce soit sur le monde syndical, le monde associatif, même les universités, c’est un peu contre cette notion de corps intermédiaire qui empêche la verticalité totale de l’État. Être un corps intermédiaire, c’est aussi aller puiser dans les réalités de terrain. Tous les jours, 12 000 à 15 000 personnes nous contactent, qui en physique, qui par mail ou par téléphone, et viennent nous expliquer les difficultés qu’elles rencontrent. Être un corps intermédiaire, c’est participer à l’amélioration de la protection sociale. C’est se battre sur des thèmes comme le budget. C’est s’attacher aussi à développer de nouveaux services, essayer de compléter la Sécurité sociale avec des éléments qui ne sont aujourd’hui pas suffisamment pris en compte. La santé mentale, par exemple, est un secteur qui reste à améliorer, ou les soins dentaires pour prendre un deuxième exemple ; mais c’est aussi tout ce qu’on appelle les déterminants non médicaux de la santé, qui ne sont vraiment pas intégrés dans les politiques de santé publique aujourd’hui : la qualité de l’air, la qualité de l’eau, la qualité de la nourriture, l’usage abusif des réseaux sociaux… Et puis, quand on est un corps intermédiaire, on est une organisation politique. La politique avec un grand P, ce n’est pas un gros mot. La politique sociétale, c’est organiser la mutualité, mais aussi les affiliés comme des acteurs responsables de leur santé et capables aussi de faire des propositions.

Quelles sont les missions d’une mutualité ?

C’est d’abord la cogestion de l’assurance maladie invalidité. Nous sommes au conseil général de l’INAMI, l’organe le plus important, celui qui arrête le budget. Il est composé des organisations patronales, des organisations syndicales, des organisations mutualistes et du gouvernement – tandis qu’au comité de l’assurance s’y retrouvent aussi les prestataires. Ce premier grand rôle, le plus important et le plus volumineux de cogestionnaire de l’assurance maladie-invalidité, concerne tous les paiements qui vont soit vers les affiliés, soit vers les hôpitaux, soit vers les offices de tarification pharmaceutique, les médecins. Ce système de cogestion est assez logique, puisque la Sécurité sociale est financée pour deux tiers par les cotisations sociales. Logique aussi que les travailleurs soient représentés dans la Sécurité sociale, puisqu’il s’agit quelque part d’un salaire différé : on laisse une partie de ses cotisations, de son salaire, pour faire face aux aléas de la vie. Le deuxième rôle, c’est celui de contrepouvoir. Nous avons une vision de la société, nous voulons une société qui protège, une société solidaire qui ne laisse personne au bord du chemin : vous cotisez selon vos possibilités, vos moyens, et vous utilisez en fonction de vos besoins. Le troisième secteur, c’est celui des assurances hospitalisation facultatives. Et le quatrième, en partie financé par le deuxième, est l’assurance complémentaire obligatoire : toutes les structures associatives et sociosanitaires qui gravitent autour de la mutualité, l’éducation permanente, les centres de planning familial, les structures pour personnes en situation de handicap, les crèches… Un autre pan important est celui des centrales de service à domicile (CSD). Avec les chrétiens, qui ont les Aides et soins à domicile (ASD), nous formons une confédération pour défendre ce secteur. La CSD à Liège, c’est 1600 emplois, des métiers d’aide-ménagère ou d’aide familiale qui ne sont pas très bien rémunérés, mais qui permettent d’entrer sur le marché du travail. Il y a d’autres secteurs qui s’autofinancent, comme les réseaux d’optique Point de mire, sur lesquels nous sommes aussi attaqués alors que l’objectif est de peser sur les prix, de faire les prix les plus bas. Cette structure, qui est une société coopérative, recycle tous ses revenus dans l’offre qu’elle peut amener aux affiliés.

Qu’est-ce qui différencie le marché des assurances privées et les options complémentaires que les mutuelles proposent ?

Nous n’avons absolument pas les mêmes missions. Une compagnie d’assurance privée est un acteur marchand qui doit générer du profit pour rémunérer ses actionnaires. Les mutualités, au contraire, sont des organisations sans but lucratif dont l’objectif est de protéger la santé des affiliés. Nous le faisons à travers notre rôle dans la gestion et la défense de l’assurance obligatoire, mais aussi via des assurances solidaires qui complètent la couverture des patients. S’il y a un excédent, il est réinvesti dans les remboursements et les services aux affiliés. L’assurance complémentaire correspond à des remboursements pour des soins qui ne sont pas ou peu couverts par l’assurance obligatoire. Par exemple, le remboursement du ticket modérateur ou certains frais comme le transport en ambulance. Ces interventions jouent souvent un rôle d’antichambre de l’assurance obligatoire. Les assurances facultatives, elles, sont des couvertures optionnelles, comme l’assurance hospitalisation ou dentaire. Elles servent notamment à couvrir les suppléments d’honoraires, qui, selon nous, ne devraient pas exister dans un système de santé solidaire. Mais puisqu’ils existent, nous proposons ces assurances pour que les patients n’aient pas comme seule option de se tourner vers le privé. Car, dans le privé, les compagnies sélectionnent leurs clients et fixent des primes en fonction du profil. Si vous êtes malade ou avez moins de moyens, vous payez souvent plus cher, voire vous n’êtes pas assuré. Dans les années 2000, les assureurs privés ont d’ailleurs attaqué les mutualités en justice en parlant de « concurrence déloyale ». Finalement un compromis a été trouvé : nous pouvons continuer à offrir certaines assurances facultatives, principalement l’hospitalisation et le dentaire, mais via une structure distincte appelée société mutuelle d’assurance, soumise aux mêmes règles que les compagnies privées, mais pas à la même imposition. Enfin, il faut rappeler que le modèle mutualiste est aussi le moins coûteux : les mutualités représentent environ 3 % des dépenses de santé, contre parfois 20 à 25 % de frais de gestion dans les assurances privées. En France, la caisse publique consomme environ 3,8 % des dépenses uniquement pour l’assurance maladie, alors que les mutualités belges prennent aussi l’invalidité.

Comment intégrez-vous l’exigence de proximité et la digitalisation des services ?

Nous avons maintenu une offre de proximité au travers de nos agences et de notre service social. Ces agences sont remplies tous les jours. Le public qui y vient a besoin d’un visage, il a besoin d’une voix. Il a besoin qu’on le conseille. Mais à côté de cela, nous devons développer aussi l’offre digitale, parce qu’elle nous est demandée par certaines personnes qui, sans cela, nous quittent pour aller s’inscrire ailleurs. Les deux fers sont au feu. On maintient nos agences, on essaie de mieux les répartir. Parfois on groupe une agence de mutualité, un comptoir d’optique et une pharmacie, parfois la FGTB, et peut-être demain une maison médicale ou un service de garde de médecin généraliste… Ça dépend un peu de l’endroit et de la façon dont il s’y prête. Nous devons impérativement être multicanaux, mais cela représente des coûts, un travail budgétaire permanent parce qu’il y a aussi tous les enjeux liés au retour des malades au travail. Nous devons y mettre des forces et nous sommes responsabilisés si nous n’atteignons pas les objectifs.
Quelle est votre position sur le retour au travail des malades de longue durée ?
Toutes ces politiques mises en place visent à responsabiliser les gens. Je ne dis pas qu’il ne faut pas les responsabiliser, à condition qu’on leur donne les moyens d’être responsabilisés. Ces politiques font l’impasse sur le réel problème : pourquoi les gens tombent-ils malades ? On ne s’interroge jamais là-dessus, on est déjà à l’étape suivante, on dit qu’il faut les remettre au travail. Réintégrer dans une organisation quelqu’un qui a été malade, lui retrouver un poste qui convient à son état de santé physique ou mentale n’est pas aussi simple. On fait presque l’impasse sur les mesures d’accompagnement. Tout ce que l’on veut, c’est du chiffre, dire que 100 000 personnes vont être remises au travail comme ça on aura fermé le robinet. C’est une logique purement budgétaire. Mais le robinet va continuer à couler pour la bonne et simple raison qu’on ne s’est pas attaqué à la racine du mal : les conditions de travail, la flexibilisation à outrance du marché du travail, le travail de nuit, l’allongement de la durée de la carrière… Une grande majorité des personnes malades de longue durée ont plus de cinquante ans. Quel employeur va les engager ? Et ces chômeurs qu’on est en train d’exclure à soixante-deux ans ? Personne ne va les engager… Ce sont des politiques antisociales. 70 % des gens disent qu’ils veulent retravailler, mais pas d’un travail qui les amène à être malades. Plus de 80 % des médecins du travail disent qu’il y a des secteurs où le travail pousse les gens à être malades. Et ceux que l’on appelle les métiers en pénurie – l’horeca, le transport, la construction, le soin –, ce sont précisément ceux-là qui amènent le plus les gens à être malades. On est dans une forme de schizophrénie, mais on oblige les mutualités et on les responsabilise. Une partie des moyens qui nous sont donnés sont donc liés à l’atteinte de cet objectif. On doit faire du chiffre, on s’adapte et on essaie de le faire le plus humainement possible.

Jusqu’où pouvez-vous tenir cette tension ?

Le ministre nous menace de disparition à chaque fois qu’il le peut si on ne remet pas les gens au travail… comme si c’était la mutualité qui créait l’emploi et comme si c’était la mutualité qui avait posé l’acte médical. Elle encaisse le coup. Il y a aussi un problème de pénurie : nous avons moins de 200 médecins-conseils pour toute la Belgique. Médecin-conseil n’est pas un travail hyper attractif… On essaie alors de mettre en place un triptyque entre le médecin-conseil de la mutualité, le médecin généraliste sur qui reposent de plus en plus de charges administratives d’ailleurs, et le médecin de la médecine du travail. Il existe maintenant des plateformes sur lesquelles ils peuvent échanger et se coordonner. Solidaris s’est toujours prononcé pour le retour au travail, mais pas à n’importe quelles conditions. D’abord sur un avis médical. Ce n’est pas la mutualité qui décide si la personne est apte ou pas, mais un médecin. Et ensuite, que les conditions dans lesquelles on va remettre la personne ne la ramènent pas un jour, trois semaines ou un mois plus tard en maladie. Le travail reste un élément – pas le seul – d’émancipation dans la société et d’intégration. L’avis médical et l’accompagnement sont des éléments importants. Ce que nous demandons, c’est d’arrêter toutes ces politiques qui ne font qu’engendrer des maladies. On sait très bien qu’il n’y a pas assez de boulot pour tout le monde. Passez-moi l’expression, mais c’est vraiment une équation à la c…

Dans le contexte politique actuel, la pilarisation qui a longtemps structuré la société belge est-elle passéiste ?

Je ne renie pas ce qui a été construit par le passé et qui a fait ses preuves ; cette pilarisation a permis à la société belge de développer des réseaux d’enseignements, des réseaux de jeunesse, des réseaux de santé, de développer une offre de soins importante. Avouons qu’aujourd’hui on adhère beaucoup plus à des causes qu’à des structures, c’est d’ailleurs l’un des grands problèmes potentiels des organisations syndicales : les gens adhèrent à un combat et pas nécessairement à la structure ni à tous les combats que mène cette structure. Donc, la pilarisation existe encore, mais moins qu’avant. Je prends le cas des hôpitaux. Il y en a dans l’ouest de la Wallonie qui sont aujourd’hui gérés en commun par la mutualité chrétienne et par Solidaris. Ce qui était inimaginable – parler à l’ennemi, d’un côté comme de l’autre ! – est en train de tomber parce que la société est aussi sociologiquement différente. Même les partis politiques.

Vous avez été ministre du Gouvernement Di Rupo2. Vous seriez tenté de regagner un ministère au nom de l’action sociale que vous menez ?

Ce n’est pas le tout de dire que l’on veut devenir ministre, c’est pour faire quoi ? Quelle politique mener et quoi défendre ? Un ministre n’a pas les possibilités de mener toutes les politiques. Il y a la déclaration de politique gouvernementale, ce que le gouvernement veut défendre comme politique de santé, il y a des partis avec qui vous êtes en coalition et qui sont parfois plus des ennemis que des partis de coalition. Mais je suis un profond démocrate, il faut une démocratie représentative et donc des ministres. Je suis passé par cette case-là, j’en suis très heureux, mais je crois que je suis plus utile ici. Ma force d’action y est utile pour faire changer la société et se battre sur des enjeux importants eu égard à toutes les crises que nous traversons.

Un contrepouvoir, disiez-vous ?

L’action commune pourrait avoir une force de frappe bien plus grande que ce qu’elle a aujourd’hui. Le syndicat et la mutualité sont des acteurs de terrain. Le syndicat est un organisateur de contrepouvoir encore plus que la mutualité dans le rapport de force, et le parti est censé transformer cela en acte politique. Ça, c’est la théorie, ça ne fonctionne pas toujours comme cela. Dans la société dans laquelle nous sommes, j’ai positionné Solidaris comme une mutualité de proximité et de combat. La proximité est indispensable en raison des grandes difficultés qu’une bonne partie de la population rencontre. Notre proximité, ce ne sont pas que nos agences et la digitalisation, c’est tout le secteur associatif, le secteur à domicile, nos magasins d’optique. Cette proximité est ancrée dans le territoire et elle fait remonter les problématiques du terrain. Il y a tellement d’enjeux dans la société et on s’honore des combats que l’on mène. Avec un gouvernement comme le nôtre et quand on fait l’objet d’attaques déplacées, je dois vous le dire : ça me donne beaucoup d’adrénaline.

 

  1. Loi instituant et organisant un régime d’assurance obligatoire contre la maladie et l’invalidité, Moniteur belge, 1er-2 novembre 1963.
  2. Gouvernement Di Rupo (6 décembre 2011 -11 octobre 2014), ministre des Entreprises publiques et de la Coopération au développement (chargé des grandes villes) suite au remaniement du 17 janvier 2013.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°114 - mars 2026

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