Dans son livre Sedated. How modern capitalism created our mental health crisis1, James Davies analyse les liens étroits entre politique libérale et santé mentale.
La médecine a fait de grands progrès, sauf en santé mentale. Le nombre des personnes qui en souffrent ne cesse de grimper. Les pathologies mentales ont été multipliées par trois depuis les années 1980 dans les pays occidentaux et l’écart d’espérance de vie a augmenté entre les patients en souffrance mentale. Selon l’essayiste Philippe Pignarre, le nombre de personnes déprimées en France a été multiplié par sept entre 1970 et 19961. La présidente du Royal College of Psychiatrists rapporte une augmentation de 28,4 % de la proportion d’adultes âgés de 16 à 64 ans déclarant des problèmes de santé mentale entre 2007 et 2023-20242. Un quart de la population adulte au Royaume-Uni prend des psychotropes chaque année.
De nombreux effets négatifs
La société néolibérale, qui place l’économie au-dessus de tout, promeut une nouvelle vision de la santé mentale et de l’individu : elle demande à ses sujets qu’ils soient résilients, optimistes, individualistes, productifs économiquement. Cela provoque perte de cohésion entre les travailleurs, perte du sentiment de sécurité, sentiments d’impuissance, burn-out, isolement social, discriminations, exclusion… L’insatisfaction au travail augmente, avec une sensation de perte de sens. Cela remonte aux origines du néolibéralisme. Margaret Thatcher proclamait que les maux de la société venaient d’une politique trop socialiste, où les gens comptaient plus sur l’État que sur eux-mêmes, avec cette phrase qu’elle aurait prononcée en 1981 : « L’économie est la méthode, l’objectif est de changer le cœur et l’âme ». Il fallait abandonner le paradigme précédent : la démocratie sociale, le capitalisme régulé ou keynésien, qui avait pourtant contribué à la croissance des Trente Glorieuses, où on avait vu une réduction du chômage, un développement technologique et des droits sociaux, la réduction des inégalités et un développement de la paix. Il fallait désormais promouvoir la compétitivité et la productivité, l’individualisme, le matérialisme, la dérégulation, les privatisations, l’austérité, l’affaiblissement des syndicats, et ensuite la médicalisation du stress.
Le néolibéralisme contribue à la croissance des inégalités et on a bien démontré l’impact de celles-ci sur la santé et particulièrement sur la santé mentale3. La souffrance mentale est alors attribuée à des déficits individuels et non à l’organisation sociale : on gère cela avec des médicaments plutôt que par l’action politique, ce qui profite aux industries pharmaceutiques, aux industries des cosmétiques, de la mode et de la diététique. La souffrance sera gérée par des sédatifs plutôt que par les luttes sociales.
Le DSM 5 4, le manuel de référence des maladies mentales, est resté dans le top 10 d’Amazon pendant six mois malgré son coût de 88 dollars. Pourquoi ? Il était abondamment acheté par les firmes pharmaceutiques qui le distribuaient aux cliniciens, car ce manuel est un outil qui pousse à la prescription. Le DSM comptait 106 maladies dans les années 1970 ; il en compte 370 aujourd’hui. Contrairement aux maladies organiques, la plupart des troubles mentaux n’ont pas de causes biologiques identifiées : ils sont souvent construits socialement. Le DSM est écrit par des comités, qui décident souvent sans support d’études solides et dont la majorité des membres ont des conflits d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique. Par ailleurs, celle-ci est un sponsor majeur de la psychiatrie et des groupes de patients.
Les antipsychotiques, les anxiolytiques et les antidépresseurs ont de nombreux effets négatifs, dont la surmédicalisation de problèmes sociaux. Certains de ces effets négatifs se manifestent à long terme, et il n’est pas sûr qu’ils soient moins importants que les effets bénéfiques. Dans son livre, James Davies cite plusieurs études qui montrent que les patients qui prennent des psychotropes au long cours vont moins bien que ceux qui n’en prennent pas.
En août 1844, Marx et Engels, lors de leur rencontre dans un café de Paris, ont découvert les similitudes de leurs analyses, malgré leurs parcours différents : entre autres, que l’exploitation des travailleurs ne pouvait se faire que si les travailleurs croyaient que l’oppression était naturelle et inévitable. Le néolibéralisme essaie de faire croire aux gens que, s’ils ne vont pas bien, c’est leur faute et non celle du système. Par ailleurs, il profite du mal être psychologique, car celui-ci pousse à la consommation. Il est probable que le capitalisme préfère les insatisfaits, car les insatisfaits consomment plus que les gens heureux. James Davies fait référence à une étude montrant que ceux qui croyaient que leur mal venait de la société réagissaient mieux à des chocs électriques que ceux qui croyaient que la maladie mentale venait d’une perturbation de leur cerveau.
Les problèmes dus au travail deviennent des problèmes privés et non plus des questions politiques. Les entreprises font des tests de personnalité, on juge beaucoup plus les gens sur ce qu’ils sont que sur ce qu’ils font, et les travailleurs vont travailler leur paraître plus que leur être. On note une explosion des agences de consultance en santé mentale qui dépolitisent les problèmes au travail et qui n’ont pas prouvé leur efficacité. Ces agences fonctionnent dans une logique productiviste et beaucoup de leurs employés font des burn-out. On promeut les thérapies cognitivo-comportementales qui visent à remettre au travail, qui contribuent à forcer le travailleur à s’adapter à la logique productiviste économique, qui visent à changer l’individu et non l’environnement : le but n’est pas de rendre les gens mieux dans leur peau, mais plus rentables5.
L’empowerment, qui est un beau concept de la promotion de la santé, peut être mal utilisé s’il s’agit de rejeter toute la responsabilité des problèmes rencontrés sur les gens et non sur l’environnement dans lequel on les place. On demande aux gens d’être résilients, mais cela dépend plus des circonstances de la vie que de leur volonté. Plus grave encore : on note des impacts chez les jeunes. Le nombre d’enfants avec des besoins éducationnels spécifiques a doublé en dix ans et la consommation de psychotropes a augmenté de 56 % chez les enfants et les adolescents entre 2005 et 2012. La classification des écoles et la culture des cibles à atteindre (qui touchent aussi les hôpitaux et les universités) ont poussé celles-ci à devenir élitistes pour améliorer leurs scores et ont entrainé beaucoup de burn-out et une fuite des vocations pour l’enseignement, dégradé les relations entre les professeurs et les élèves. Les professeurs attribuent beaucoup plus souvent qu’avant les comportements des élèves à des problèmes psychiatriques, se sentent beaucoup plus vite dépassés et réfèrent vers le monde médical. On réfère de plus en plus d’enfants vers les services de santé.
Agir sur les causes
Le fonctionnement productiviste touche aussi les services de santé avec, de plus en plus, le paiement par résultats. Les industries pharmaceutiques sont parmi les champions du néolibéralisme et des montants des dividendes pour les actionnaires. Dans les années 1960, le pédiatre allemand Widuking Lenz fit le lien entre la thalidomide et les malformations chez les nouveau-nés. Le sénateur américain Carey Eates Kefauver proposa alors des lois pour contrôler l’industrie pharmaceutique. Plus tard, Milton Friedman, l’inspirateur de Thatcher, se battit contre ces lois, défendant l’idée que c’était le marché et les consommateurs qui devaient décider du succès commercial des médicaments et non le gouvernement. Thatcher prit des mesures favorables à l’industrie pharmaceutique, dont les résultats ont été multipliés par sept entre les années 1970 et le début des années 1990, détournant une partie de plus en plus importante des ressources de la Sécurité sociale vers ces entreprises privées. En Inde, on a poussé à l’utilisation de céréales génétiquement modifiées dont les graines étaient stériles, ce qui poussa de nombreux paysans au suicide. La réponse du gouvernement avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) fut d’envoyer des psychiatres et des antidépresseurs.
On se préoccupe d’augmenter l’accès aux psychiatres, psychologues et psychotropes : ne faut-il pas plutôt agir, sérieusement, sur les causes du stress et de l’anxiété ?
- Ph. Pignarre, Comment la dépression est devenue une épidémie, La Découverte, 2001, 2012.
- L. Smith, “The question the government’s review into mental health should really be asking: why are more people getting sick?”, BMJ, 2025;391.
- R. Wilkinson, K. Pickett, The Spirit Level: Why Equality is Better for Everyone, Penguin, 2010.
- American Psychiatric Association, DSM-5-TR Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, texte révisé, Elsevier Masson, 2023.
- A. Crismer, « Quelques effets du néolibéralisme sur les services de santé de première ligne », Santé conjuguée n° 78, mars 2017.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°114 - mars 2026
introduction n°114
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