Rouler à vélo, ça ne s’oublie pas… et ça s’apprend à tout âge. La maison médicale d’Angleur organise régulièrement des ateliers collectifs de (re)mise en selle, des moments qui favorisent la pratique sportive et les liens sociaux.
Fatiha a fait une solide chute à l’âge de quinze ans. Ginette est sujette à de fréquents vertiges. Hazar n’est jamais montée sur un vélo. Ce qui réunit ces trois femmes, c’est l’envie. L’envie de vaincre la peur, de regagner un espace d’autonomie, l’envie d’apprendre ou réapprendre. Aujourd’hui il fait sec et, malgré un ciel grand bleu, l’air de novembre est piquant. Une météo idéale pour se mettre en mouvement ! À deux pas de la maison médicale d’Angleur, un terrain de basket fait office de piste d’apprentissage. Stéphanie Blockx est leur coach. Médecin généraliste, cette sportive de haut niveau a un jour rencontré la bicyclette et en a fait sa passion. « J’ai découvert il y a quelques années que l’on pouvait prendre des cours de VTT, comme pour le ski, raconte-t-elle. En général, le vélo, on l’apprend comme on apprend à marcher ou à courir, mais il existe une méthode et de nombreux exercices éducatifs pour y arriver plus facilement. Je me suis formée et depuis j’essaie d’insuffler ce sport dans ma pratique en maison médicale. »
C’est la deuxième séance de ce petit groupe exclusivement féminin, et cela commence par un topo sur la sécurité. L’état des pneus, les freins, tout y passe. Stéphanie Blockx est adepte de la méthode globale : « apprendre à rouler à vélo, c’est aussi connaitre son engin et savoir l’entretenir soi-même, ce qui contribue à la maîtrise de la situation ». On parle sans détour de moyeu, pignon et dérailleur. On vérifie les câbles, on ajuste les selles, on enfile un casque et une chasuble avant de démarrer. « J’ai moi-même expérimenté la mixité choisie pour l’apprentissage, poursuit-elle. Ce n’est pas une question de clivage – il y a des hommes qui se retrouvent très bien dans des formes plus douces d’apprentissage et des femmes qui ont besoin de compétition –, je constate toutefois que la confiance en soi et la dynamique sont différentes, notamment sur la gestion des émotions quand on apprend sur le tard, parfois après des traumas. En se retrouvant entre elles, les femmes peuvent s’identifier aux autres et avancer en groupe est un plus. » La coach encourage chacune, leur accorde un soutien personnalisé. Ginette avance les jambes tendues, façon draisienne, pour travailler son équilibre. L’objectif de cette ancienne institutrice âgée maintenant de septante-six ans : décoller les pieds du sol, gagner en assurance et utiliser enfin les pédales. « J’ai toujours fait du vélo, dit-elle, j’adore ça. Avec mon mari on partait souvent en balade, mais je suis tombée plusieurs fois et ces sorties en couple me manquent terriblement. Ici je suis en confiance, et mon mari aussi est rassuré par l’encadrement. » La séance précédente lui a fait beaucoup de bien, confie-t-elle. « En rentrant à la maison, les escaliers étaient plus faciles à descendre et à monter. »
Un apprentissage personnalisé
Au début, on veut y arriver, on est concentré, on n’y arrive pas, on n’est pas content de soi… La fatigue s’installe, un peu de stress également. Et puis d’un coup surviennent des décharges positives : quelques tours de roue sans vaciller, le guidon qui mène au bon endroit, un freinage en douceur… « C’est comme si je volais ! », lâche Hazar en taillant sa route entre les plots. « Après ces réussites, les participantes sont parfois toutes tremblantes, remarque Stéphanie Blockx, et c’est à ce moment-là qu’il faut être attentif, se poser, car des chutes peuvent survenir. » Outre apprendre à rouler, c’est en effet toute une gestion des émotions qui s’opère, et une transfiguration qui se lit sur les visages. « J’ai fait beaucoup d’ateliers d’apprentissage avec des enfants, et c’est la même extase, la même excitation, le même plaisir, la même fierté aussi. Et il y a de quoi ! Il n’y a pas d’âge pour les premières fois… »
Fatiha, quarante-huit ans et un sourire XXL, confirme. « Je voyais un vélo, je regardais mes cicatrices, j’avais un blocage, avoue-t-elle. À la première séance, je n’ai réussi qu’à faire un tout petit tour, même pas la moitié du circuit. Aujourd’hui je pédale seule, et je ne vais pas arrêter… bientôt j’irai au boulot à vélo tous les jours ! »
Il n’y a pas que des patientes à ces séances, mais Stéphanie Blockx perçoit un changement de posture chez celles qui y ont participé. « Dans un cabinet de consultation, on passe beaucoup de temps assis à une table à parler de ce qui ne va pas, à chercher des solutions. C’est souvent très lent… Dans ces moments d’apprentissage du vélo, la dynamique est complètement différente. Les participantes donnent le meilleur d’elles et il n’y a pas vraiment de mise en échec. » Elle pense à l’une d’elles, dont la situation psychosociale est compliquée. « Quand elle est debout sur les pédales à circuler entre des arbres, elle n’a plus rien à voir avec la dame dont j’ai fait la connaissance dans mon cabinet. Bien sûr, nous discutons toujours de ses problèmes, mais je peux m’appuyer sur ses compétences sportives, je vois qu’elle peut avoir confiance en elle, qu’elle avance, s’entraine, fait des choses pour elle. Certes cela ne règle pas tout, mais il s’est installé un vécu partagé, un vécu joyeux. »
Si certaines racontent leur histoire, sur le terrain, les compteurs sont remis à zéro. « Je regarde où chacune en est, j’essaie de la faire progresser. Il y en a qu’il faut stimuler, d’autres qu’il faut rassurer, encadrer. J’essaie aussi de me décaler de mon image de médecin, de sortir de cette case-là, mais cela fait partie de mes compétences et effectivement c’est quelque chose qui rassure. C’est aussi plus facile pour moi d’appréhender les profils particuliers, que ce soit physiquement, psychologiquement ou socialement, car je sais quelles difficultés cela peut représenter. On en discute à l’inscription et en cours d’apprentissage. Elles me font confiance et on avance ensemble petit à petit. Je serai peut-être amenée à proposer un jour un tricycle, mais pas trop vite… »
Efficace et accessible
Comme le souligne l’Organisation mondiale de la santé, la pratique du vélo tout comme la marche sont des plus accessibles et efficaces pour améliorer significativement la santé physique et mentale1. Le vélo permet de renforcer l’activité cardiovasculaire et l’endurance cardiaque, améliore le souffle, favorise une meilleure coordination et un meilleur équilibre, stimule la circulation sanguine. À la différence du jogging, par exemple, il n’occasionne pas de chocs articulaires. Il réduit le risque de maladies chroniques, notamment le diabète de type 2, et permettrait de prévenir certains cancers 2 – tel le cancer colorectal grâce au mouvement régulier et à la stimulation des muscles abdominaux favorisant une meilleure digestion. Comme toute activité physique, il favorise la sécrétion de plusieurs hormones et neuromédiateurs qui provoquent le sentiment de bien-être : sérotonine, dopamine et endorphines. Faire du sport, c’est le discours quotidien du Dr Blockx. « Et ces séances en groupe sont une bonne une rampe de lancement », dit-elle. Pour les personnes intéressées, mais qui ne possèdent pas leur propre monture ou qui ont des difficultés à l’amener jusqu’au site, la maison médicale d’Angleur met à disposition quelques vélos de différentes tailles. Le projet corolaire de monter un atelier d’entretien et de réparation couve encore…
Au bord du praticable, une passante observe longuement la scène. « Je repasserai et j’essaierai ! », lance-t-elle. Comme pour Hazar, l’idée doit sans doute mûrir. « Le vélo trainait depuis des années dans le garage, raconte celle-ci. Mon mari a essayé de m’apprendre, mais il n’avait pas la manière. Quand j’ai entendu parler de ces cours, je me suis inscrite. » Elle qui a passé son permis voiture à cinquante ans, la voici à soixante-cinq donnant ses premiers coups de pédale. « Je viens de Syrie, dit-elle. Quand j’étais jeune, nous vivions en appartement et j’étais la cadette de la fratrie. J’étais trop petite pour suivre les autres et l’occasion d’apprendre ne s’est pas présentée… Aujourd’hui j’y arrive et j’ai l’impression de piloter le temps. »
Affranchies par leurs progrès, les plus aguerries osent un gymkhana, se lancent pour une boucle sur la voie publique. « Néanmoins, il ne faut pas rejoindre trop vite la circulation, met en garde la coach, mais prendre le temps de bien s’y préparer. »
Les ateliers de mise en selle d’Angleur sont organisés en collaboration avec la Maison de la laïcité et le concours du bouche-à-oreille. Toute autre maison médicale ou association qui le souhaite peut faire appel à Stéphanie Blockx pour mettre au point des séances d’apprentissage. Des balades à vélo intermaisons médicales sont organisées chaque été à Liège. Un nouvel objectif pour ces nouvelles cyclistes ?
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°114 - mars 2026
introduction n°114
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