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Ensemble, pédaler pour garder la forme


Santé conjuguée n°114 - mars 2026

Rouler à vélo, ça ne s’oublie pas… et ça s’apprend à tout âge. La maison médicale d’Angleur organise régulièrement des ateliers collectifs de (re)mise en selle, des moments qui favorisent la pratique sportive et les liens sociaux.

Fatiha a fait une solide chute à l’âge de quinze ans. Ginette est sujette à de fréquents vertiges. Hazar n’est jamais montée sur un vélo. Ce qui réunit ces trois femmes, c’est l’envie. L’envie de vaincre la peur, de regagner un espace d’autonomie, l’envie d’apprendre ou réapprendre. Aujourd’hui il fait sec et, malgré un ciel grand bleu, l’air de novembre est piquant. Une météo idéale pour se mettre en mouvement ! À deux pas de la maison médicale d’Angleur, un terrain de basket fait office de piste d’apprentissage. Stéphanie Blockx est leur coach. Médecin généraliste, cette sportive de haut niveau a un jour rencontré la bicyclette et en a fait sa passion. « J’ai découvert il y a quelques années que l’on pouvait prendre des cours de VTT, comme pour le ski, raconte-t-elle. En général, le vélo, on l’apprend comme on apprend à marcher ou à courir, mais il existe une méthode et de nombreux exercices éducatifs pour y arriver plus facilement. Je me suis formée et depuis j’essaie d’insuffler ce sport dans ma pratique en maison médicale. »
C’est la deuxième séance de ce petit groupe exclusivement féminin, et cela commence par un topo sur la sécurité. L’état des pneus, les freins, tout y passe. Stéphanie Blockx est adepte de la méthode globale : « apprendre à rouler à vélo, c’est aussi connaitre son engin et savoir l’entretenir soi-même, ce qui contribue à la maîtrise de la situation ». On parle sans détour de moyeu, pignon et dérailleur. On vérifie les câbles, on ajuste les selles, on enfile un casque et une chasuble avant de démarrer. « J’ai moi-même expérimenté la mixité choisie pour l’apprentissage, poursuit-elle. Ce n’est pas une question de clivage – il y a des hommes qui se retrouvent très bien dans des formes plus douces d’apprentissage et des femmes qui ont besoin de compétition –, je constate toutefois que la confiance en soi et la dynamique sont différentes, notamment sur la gestion des émotions quand on apprend sur le tard, parfois après des traumas. En se retrouvant entre elles, les femmes peuvent s’identifier aux autres et avancer en groupe est un plus. » La coach encourage chacune, leur accorde un soutien personnalisé. Ginette avance les jambes tendues, façon draisienne, pour travailler son équilibre. L’objectif de cette ancienne institutrice âgée maintenant de septante-six ans : décoller les pieds du sol, gagner en assurance et utiliser enfin les pédales. « J’ai toujours fait du vélo, dit-elle, j’adore ça. Avec mon mari on partait souvent en balade, mais je suis tombée plusieurs fois et ces sorties en couple me manquent terriblement. Ici je suis en confiance, et mon mari aussi est rassuré par l’encadrement. » La séance précédente lui a fait beaucoup de bien, confie-t-elle. « En rentrant à la maison, les escaliers étaient plus faciles à descendre et à monter. »

Un apprentissage personnalisé

Au début, on veut y arriver, on est concentré, on n’y arrive pas, on n’est pas content de soi… La fatigue s’installe, un peu de stress également. Et puis d’un coup surviennent des décharges positives : quelques tours de roue sans vaciller, le guidon qui mène au bon endroit, un freinage en douceur… « C’est comme si je volais ! », lâche Hazar en taillant sa route entre les plots. « Après ces réussites, les participantes sont parfois toutes tremblantes, remarque Stéphanie Blockx, et c’est à ce moment-là qu’il faut être attentif, se poser, car des chutes peuvent survenir. » Outre apprendre à rouler, c’est en effet toute une gestion des émotions qui s’opère, et une transfiguration qui se lit sur les visages. « J’ai fait beaucoup d’ateliers d’apprentissage avec des enfants, et c’est la même extase, la même excitation, le même plaisir, la même fierté aussi. Et il y a de quoi ! Il n’y a pas d’âge pour les premières fois… »
Fatiha, quarante-huit ans et un sourire XXL, confirme. « Je voyais un vélo, je regardais mes cicatrices, j’avais un blocage, avoue-t-elle. À la première séance, je n’ai réussi qu’à faire un tout petit tour, même pas la moitié du circuit. Aujourd’hui je pédale seule, et je ne vais pas arrêter… bientôt j’irai au boulot à vélo tous les jours ! »
Il n’y a pas que des patientes à ces séances, mais Stéphanie Blockx perçoit un changement de posture chez celles qui y ont participé. « Dans un cabinet de consultation, on passe beaucoup de temps assis à une table à parler de ce qui ne va pas, à chercher des solutions. C’est souvent très lent… Dans ces moments d’apprentissage du vélo, la dynamique est complètement différente. Les participantes donnent le meilleur d’elles et il n’y a pas vraiment de mise en échec. » Elle pense à l’une d’elles, dont la situation psychosociale est compliquée. « Quand elle est debout sur les pédales à circuler entre des arbres, elle n’a plus rien à voir avec la dame dont j’ai fait la connaissance dans mon cabinet. Bien sûr, nous discutons toujours de ses problèmes, mais je peux m’appuyer sur ses compétences sportives, je vois qu’elle peut avoir confiance en elle, qu’elle avance, s’entraine, fait des choses pour elle. Certes cela ne règle pas tout, mais il s’est installé un vécu partagé, un vécu joyeux. »
Si certaines racontent leur histoire, sur le terrain, les compteurs sont remis à zéro. « Je regarde où chacune en est, j’essaie de la faire progresser. Il y en a qu’il faut stimuler, d’autres qu’il faut rassurer, encadrer. J’essaie aussi de me décaler de mon image de médecin, de sortir de cette case-là, mais cela fait partie de mes compétences et effectivement c’est quelque chose qui rassure. C’est aussi plus facile pour moi d’appréhender les profils particuliers, que ce soit physiquement, psychologiquement ou socialement, car je sais quelles difficultés cela peut représenter. On en discute à l’inscription et en cours d’apprentissage. Elles me font confiance et on avance ensemble petit à petit. Je serai peut-être amenée à proposer un jour un tricycle, mais pas trop vite… »

Efficace et accessible

Comme le souligne l’Organisation mondiale de la santé, la pratique du vélo tout comme la marche sont des plus accessibles et efficaces pour améliorer significativement la santé physique et mentale1. Le vélo permet de renforcer l’activité cardiovasculaire et l’endurance cardiaque, améliore le souffle, favorise une meilleure coordination et un meilleur équilibre, stimule la circulation sanguine. À la différence du jogging, par exemple, il n’occasionne pas de chocs articulaires. Il réduit le risque de maladies chroniques, notamment le diabète de type 2, et permettrait de prévenir certains cancers 2 – tel le cancer colorectal grâce au mouvement régulier et à la stimulation des muscles abdominaux favorisant une meilleure digestion. Comme toute activité physique, il favorise la sécrétion de plusieurs hormones et neuromédiateurs qui provoquent le sentiment de bien-être : sérotonine, dopamine et endorphines. Faire du sport, c’est le discours quotidien du Dr Blockx. « Et ces séances en groupe sont une bonne une rampe de lancement », dit-elle. Pour les personnes intéressées, mais qui ne possèdent pas leur propre monture ou qui ont des difficultés à l’amener jusqu’au site, la maison médicale d’Angleur met à disposition quelques vélos de différentes tailles. Le projet corolaire de monter un atelier d’entretien et de réparation couve encore…
Au bord du praticable, une passante observe longuement la scène. « Je repasserai et j’essaierai ! », lance-t-elle. Comme pour Hazar, l’idée doit sans doute mûrir. « Le vélo trainait depuis des années dans le garage, raconte celle-ci. Mon mari a essayé de m’apprendre, mais il n’avait pas la manière. Quand j’ai entendu parler de ces cours, je me suis inscrite. » Elle qui a passé son permis voiture à cinquante ans, la voici à soixante-cinq donnant ses premiers coups de pédale. « Je viens de Syrie, dit-elle. Quand j’étais jeune, nous vivions en appartement et j’étais la cadette de la fratrie. J’étais trop petite pour suivre les autres et l’occasion d’apprendre ne s’est pas présentée… Aujourd’hui j’y arrive et j’ai l’impression de piloter le temps. »
Affranchies par leurs progrès, les plus aguerries osent un gymkhana, se lancent pour une boucle sur la voie publique. « Néanmoins, il ne faut pas rejoindre trop vite la circulation, met en garde la coach, mais prendre le temps de bien s’y préparer. »
Les ateliers de mise en selle d’Angleur sont organisés en collaboration avec la Maison de la laïcité et le concours du bouche-à-oreille. Toute autre maison médicale ou association qui le souhaite peut faire appel à Stéphanie Blockx pour mettre au point des séances d’apprentissage. Des balades à vélo intermaisons médicales sont organisées chaque été à Liège. Un nouvel objectif pour ces nouvelles cyclistes ?

 

  1. Promoting walking and cycling: a toolkit of policy option, OMS, 2025, www.who.int.
  2. I. Torjesen, “Cycling to work has substantial health benefits, study finds”,
    BMJ, 2017;357.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°114 - mars 2026

introduction n°114

L’Organisation mondiale de la santé estime que 1,3 milliard de personnes – soit 16 % de la population mondiale – sont aujourd’hui atteintes d’un handicap important. En matière d’accessibilité aux soins de santé, les obstacles qu’elles rencontrent ne(…)

- Pascale Meunier

Double diagnostic, difficultés multiples

L’expression « double diagnostic » désigne la coexistence d’une déficience intellectuelle et d’un problème de santé mentale, parfois accompagnés de troubles du comportement. Ces situations sont particulièrement complexes, tant pour les personnes concernées que pour leurs proches et les services d’aide et de soins.
- Alexia Escudier, Florence de Behault, Jonathan Maricq, Jérémie Leyssens, Marie Vervecken, Muriel Grès

Amour, sexe et parentalité

Mythes et fausses croyances persistent selon lesquelles les personnes en situation de handicap seraient asexuées ou, au contraire, auraient des désirs sexuels accrus. Ces constructions sociales peuvent influencer négativement les attitudes, les décisions et les pratiques professionnelles. Elles peuvent conduire à une restriction de l’accès à l’information, à une réticence à aborder les questions de sexualité ou de désir d’enfant, voire à des limitations de leur autonomie. Du côté des personnes concernées, l’intériorisation de ces stéréotypes peut altérer l’estime de soi et freiner l’expression des besoins.
- Joëlle Berrewaerts

La prévention par l’accès aux loisirs

L’exclusion sociale est une question de santé publique. Le concept de « santé sociale » permet de mettre en lumière les effets du manque d’inclusion sur la santé des personnes en situation de handicap ainsi que sur le potentiel préventif des loisirs. Une recherche-action porte actuellement sur le type d’accompagnement nécessaire.
- Corentin Leroy, Kévin Caudron

Vieillir en toute sérénité

Dans les années 1930, l’espérance de vie de nombreuses personnes en situation de handicap intellectuel était de vingt ans. Aujourd’hui, avec les avancées de la médecine et grâce à un meilleur suivi, elle est passée à septante ans. Un vieillissement dont on ne peut que se réjouir, mais qui amène aux parents la double inquiétude de leur propre décès et de l’avenir de leur enfant.
- Pascale Meunier

Multidisciplinarité et continuité des soins

La consultation multidisciplinaire pour adultes vivant avec la trisomie 21 à la Clinique Saint-Pierre d’Ottignies fonctionne en complément des suivis existants. Ce dispositif vise avant tout à dépister précocement les causes de perte d’autonomie, à proposer des interventions adaptées et à accompagner ces personnes et leurs proches dans la durée, avec une vision globale de leur parcours de vie.
- Grégoire Wieërs, Jelena Hubrechts, Sophie Ghariani

Vers une communication compréhensible et inclusive

Alors que les moyens de communication, qu’ils soient ou non numériques, se développent de manière exponentielle, de nombreuses personnes ne bénéficient pas d’un accès à une information compréhensible. Parmi elles, les personnes en situation de handicap. L’accès à l’information est pourtant un préalable à l’exercice de la citoyenneté et à l’égalité des droits.
- Marinette Mormont

La douleur chez les personnes autistes

Les données de la littérature, peu nombreuses, mettent en évidence chez les autistes une hypersensibilité à la stimulation douloureuse et des modalités d’expression de la douleur qui diffèrent des personnes neurotypiques. Ces éléments de compréhension doivent nous permettre de changer notre façon de repérer, évaluer, traiter la douleur et les troubles du comportement de la personne autiste.
- Djea Saravane

Handicap intellectuel : former les soignants

Malgré quelques avancées observées au cours des dernières années, les personnes en situation de handicap intellectuel sont confrontées à des inégalités de santé persistantes. Sensibiliser et former adéquatement le personnel de santé est une des clés pour contrer cette injustice.
- Pauline Gillard

Une accessibilité bénéfique pour toutes et tous

Depuis 2007, la Belgique dispose d’un arsenal législatif important pour lutter contre les discriminations fondées notamment sur le handicap, y compris en ce qui concerne l’accès aux soins de santé. Le refus de mettre en place des aménagements raisonnables pour une personne en situation de handicap constitue une discrimination, sauf si ces aménagements représentent une charge disproportionnée.
- Ariane Hermans, Gérard Silvestre, Julie Vanhalewyn, le groupe « accès aux soins » d’Altéo

Le rôle de l’accompagnant

La médecine contemporaine repose sur un modèle de patient standard : capable de comprendre, attendre, coopérer et se conformer. Or, pour de nombreuses personnes en situation de handicap, cette norme devient une épreuve supplémentaire, parfois plus douloureuse que le soin lui-même.
- Julien Baskens

Handicap : de quoi parle-t-on exactement ?

Il est toujours compliqué de définir le handicap, chaque personne présentant ses particularités propres, ses forces et ses difficultés. Plus qu’une catégorie, le handicap est avant tout une expérience qui fait partie de la condition humaine.
- Justine Dehon

Le validisme, outil de politisation du handicap

Le validisme, en mettant en avant le vécu d’une oppression, est devenu aujourd’hui un concept central dans certaines constructions militantes contemporaines.
- Adrien Primerano

Actualités 114

Sous sédation

Dans son livre Sedated. How modern capitalism created our mental health crisis1, James Davies analyse les liens étroits entre politique libérale et santé mentale.
- Dr André Crismer

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Rouler à vélo, ça ne s’oublie pas… et ça s’apprend à tout âge. La maison médicale d’Angleur organise régulièrement des ateliers collectifs de (re)mise en selle, des moments qui favorisent la pratique sportive et les liens sociaux.
- Pascale Meunier

Jean-Pascal Labille : « Nous voulons une société qui protège, une société solidaire qui ne laisse personne au bord du chemin »

En ces jours où les mutualités essuient les attaques des partis politiques de droite et où le gouvernement Arizona entend les responsabiliser dans la remise au travail des malades de longue durée, Jean-Pascal Labille, secrétaire général de Solidaris (mutualité socialiste), rappelle leur rôle prépondérant dans le jeu de la démocratie et de la solidarité.
- Alexis Filipucci, Pascale Meunier

Tout est (a)politique

Les basculements, transformations et incertitudes qui rythment désormais le quotidien placent la politique partout. « C’est une bonne chose », diront certains. Mais est-ce si sûr ? Car cette « politique » qui sature l’air ambiant est construite comme une scène(…)

- Alexis Filipucci

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La « Santé dans toutes les politiques » est une approche intersectorielle de promotion de la santé à laquelle dix-sept communes bruxelloises prennent aujourd’hui part. Cette approche implique la responsabilité des décideurs dans une meilleure prise en compte des déterminants de la santé et de leur impact dans le développement des politiques communales.
- Vanessa Makola