Le validisme, en mettant en avant le vécu d’une oppression, est devenu aujourd’hui un concept central dans certaines constructions militantes contemporaines.
Au cours des années 1970-1980, la vision du handicap comme une affaire privée et non politique, un drame individuel, tend à être remise en cause. Cette perspective, historiquement dominante, est alors nommée par ses détracteurs « modèle médical du handicap ». Le handicap y est conçu comme une caractéristique de l’individu, et comme étant lié à une déficience ou une limitation fonctionnelle1. Le mouvement des disability studies, qui émerge en premier lieu aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Suède, va rassembler des militantes, des militants et des universitaires handicapés, qui proposent de penser le handicap non plus en termes individuels, mais comme un ensemble de barrières sociales. Ainsi, dans ce que l’on nomme le « modèle social du handicap », ce dernier est pensé comme un désavantage causé par un environnement inadapté, comme le produit d’un contexte : c’est la société qui est handicapante. Dans cette perspective, ce qui fait qu’un individu paralysé des jambes, usant d’un fauteuil roulant, ne peut accéder au haut des escaliers n’est pas la paralysie, mais bien l’absence de rampe, d’adaptations.
C’est dans ce contexte de prise en compte des dimensions sociales du handicap que le concept d’ableism émerge dans les pays anglo-saxons. La première référence identifiée apparait dans un magazine féministe, Off our backs, en 1981. Un des articles, intitulé « Lettre ouverte aux lesbiennes handicapées » propose la définition suivante d’ableism : « l’oppression systémique d’un groupe de personnes justifiée par la référence à ce que celles-ci peuvent ou ne peuvent pas faire avec leur corps ou leur esprit »2. Depuis, le concept s’est diffusé et se voit mobilisé dans des cadres militants et des travaux académiques. Il a ainsi connu deux traductions majeures en français, qui tendent à être circonscrites géographiquement : le capacitisme au Québec et le validisme en Europe francophone3. Pour davantage de clarté, ce dernier terme est utilisé dans l’article, en partant du principe qu’il rassemble les différentes terminologies, malgré de légères spécificités liées aux espaces dans lesquels celles-ci se sont développées.
Les luttes antivalidistes
En France, la toute première occurrence du terme de « validisme » date de 2004. Il s’agit d’un texte intitulé « La culture du valide (occidental) », publié en ligne par le militant Zig Blanquer. Ce pamphlet dénonce la « culture normalisante » et le comportement des valides. Le validisme y est présenté comme « la norme du valide » et l’exotisation de la personne handie y est dénoncée, tout comme la manière dont son prétendu courage est mis en scène. Dans un premier temps, ce vocabulaire du validisme n’est pas repris et approprié. Son usage s’impose à partir de la fin des années 2010, en lien avec une reconfiguration des structures militantes. En effet, comme l’explique la chercheuse Aude Lebrun, l’espace de la cause du handicap est caractérisé par sa polarisation. Elle distingue un pôle institutionnel, composé d’élus et de hauts fonctionnaires au sein d’institutions politico-administratives, un pôle plaidoyer composé d’associations anciennes et souvent gestionnaires d’établissements, et enfin un pôle protestataire, recomposé récemment4. Comme le montrent les travaux de Jérôme Bas 5, des mouvements protestataires de personnes concernées ont émergé à la fin des années 1950, notamment au sein des milieux étudiants, autour du Centre des paralysés étudiants d’abord, puis dans les années 1970 autour du Mouvement de défense des handicapés et du Comité de lutte des handicapés. Ceux-ci n’arrivent pour autant pas à s’imposer face à des structures comme l’Association des paralysés de France, qui gèrent des établissements médico-sociaux et collaborent avec l’État dans la fabrique des politiques publiques. Ainsi, ils disparaissent au cours des années 1980. Leur lutte, visant à refuser une vision du handicap comme un sujet apolitique et des personnes handicapées comme des personnes polies, et cherchant à politiser le handicap, est néanmoins reprise par une nouvelle génération de militantes et militants à la fin des années 2010. Celles-ci et ceux-ci s’approprient le validisme comme concept dans cet objectif, à l’image du Collectif lutte et handicaps pour l’égalité et l’émancipation, qui est le premier en 2016 à le mobiliser dans son manifeste6. Une certaine porosité apparait entre sources militantes et scientifiques : un certain nombre de collectifs, mais aussi de militants et militantes (dont également des universitaires) vont participer à la production et la diffusion de savoirs7. Ainsi, le validisme s’impose comme un vocabulaire de combat pour des mouvements qui veulent dénoncer les discriminations que subissent leurs membres, et promouvoir l’autonomie et la désinstitutionnalisation, notamment face à des associations gestionnaires d’établissements médico-sociaux.
Un système normatif et hiérarchisé
Plusieurs universitaires inscrits dans les disability studies ont mis en avant la nécessité de porter la focale non pas uniquement sur le handicap, mais sur la fabrique de la norme, comme productrice d’anormalité. Il s’agit ainsi d’un déplacement du regard du groupe dominé au système produisant la norme et, par extension, la domination. Comme l’écrivent Tabin et al.8, « c’est en fonction d’une normalité construite en tant que standard que sont définies les insuffisances ». Ainsi, « le “problème” n’est pas la personne handicapée ; le problème est la manière dont la normalité est construite pour créer le “problème” de la personne handicapée »9. De plus, comme l’affirme la chercheuse Rosemary Garland-Thomson, le seul point commun du groupe hétérogène réuni sous l’appellation de handicap est le fait d’être considéré comme anormal : « le handicap est l’incarnation de la non-conformité, refusant d’être normalisé, neutralisé ou homogénéisé »10. Ces approches tendent à s’inscrire dans les cultural disability studies, qui soulignent que non seulement le handicap, mais les catégories de déficience elles-mêmes sont socialement construites et inscrites dans des systèmes de représentation dévalorisants 11.
Ainsi, le handicap se fait le résultat d’une construction binaire et l’espace d’une exclusion par rapport à une norme construite. Il s’agit de « formes et [de] fonctionnalités corporelles » qui sont normalisées ou exclues, au sein d’une structure hiérarchisante12 : c’est ce que l’on peut nommer le « validisme ». En effet, si certains universitaires ont distingué le disablism d’une part (comme système discriminatoire envers des personnes considérées comme ayant certaines incapacités) et l’ableism d’autre part (comme la production d’un idéal humain provoquant l’exclusion des personnes hors-normes13, le validisme tend à rassembler, en lui, ces deux aspects. Le validisme ainsi pensé fait système, c’est-à-dire qu’« il infuse et structure tous les aspects de la vie en société (subjectivités et identités, relations sociales et arrangements sociaux, institutions, représentations et environnements), et ce, dans toutes les sphères de la vie sociale »14. La production d’une figure de la validité – d’un corps capable – et d’une figure de l’invalidité – d’un corps incapable – se déploie dans l’ensemble des sphères de la vie sociale, des institutions (l’école, le travail, la famille…) à un niveau structurel et non seulement interindividuel.
De l’analogie à l’intersectionnalité
Le validisme, en tant que système discriminatoire vécu par des individus, au regard d’une différence construite par le corps, s’appuie sur les acquis des feminist disability studies, qui ont mis en lumière la manière dont les corps handicapés sont construits comme déviants – au même titre que les corps féminins15. Le validisme permet ainsi de mettre en œuvre des discussions avec le genre, la classe, la race, dans une perspective analogique ou intersectionnelle. En effet, la construction des corps féminins ou racisés sert de modèle pour penser le handicap comme un système de marquage des corps16. Des travaux contemporains font écho à cette conception analogique et en soulignent certaines limites. Pour Angela Frederick et Dara Shifrer, l’analogie entre le handicap et l’oppression raciale dans le contexte états-unien a permis de mettre au jour les discriminations subies par les personnes handicapées et de mieux défendre leurs intérêts. Néanmoins, cela a été essentiellement au profit de celles d’entre elles qui étaient blanches et de classe moyenne. Cette analogie aurait, de plus, invisibilisé les effets du racisme17. Les autrices insistent sur le fait que « remettre au centre les personnes handicapées de couleur nécessite, plutôt qu’une analogie, des analyses intersectionnelles qui éclairent la manière dont le racisme et le validisme s’entremêlent et interagissent pour générer des formes uniques d’inégalité et de résistance ».
Les travaux sur le validisme réfléchissent souvent à son intrication avec d’autres systèmes d’inégalité ou d’oppression, quoiqu’avec des grilles conceptuelles hétérogènes et peu stabilisées. La démarche intersectionnelle y est ainsi largement revendiquée. L’intersectionnalité a été théorisée en premier lieu par Kimberlé Crenshaw à partir de la situation des femmes de couleur. Elle explique que, « du fait de leur identité intersectionnelle en tant que femmes et personnes de couleur, ces dernières ne peuvent généralement que constater la marginalisation de leurs intérêts et de leurs expériences dans les discours forgés pour répondre à l’une ou l’autre de ces dimensions (celle du genre et celle de la race) »18. C’est dans une perspective intersectionnelle, mais tout particulièrement entre le genre et le handicap, que les travaux sur le validisme se déploient. En effet, ils permettent de mettre en lumière la position marginalisée des femmes handicapées19, de penser l’occultation des violences sexuelles faites aux femmes handicapées20 ou la manière dont les attentes validistes et les attentes en termes de conformité de genre se recoupent21.
Le validisme néolibéral
Le validisme se construit dans une société donnée et un contexte sociohistorique particulier. Pour Susan Burch, « dans l’histoire américaine moderne, entre autres contextes, le validisme en tant que système de pouvoir s’appuie sur des croyances culturelles spécifiques qui privilégient la productivité, l’efficacité, la capacité, la maîtrise de soi, l’indépendance et la compétence »22. Cela peut s’inscrire dans ce que Dan Goodley nomme le validisme néolibéral (neoliberal ableism)23. Le néolibéralisme peut être défini comme « l’ensemble des discours, des pratiques, des dispositifs qui déterminent un nouveau mode de gouvernement des hommes selon le principe universel de la concurrence »24. Ainsi, le néolibéralisme enjoint l’individu à être entrepreneur de soi, ce qui renvoie à une nécessité de capacité, une préférence pour les personnes valides/capables. La société validiste néolibérale peut alors être définie comme un espace où « le handicap est l’Autre par excellence », car le validisme minorise les incapacités et les insuffisances, et « encourage l’(hyper) normalité »v. En effet, le néolibéralisme étant un modèle qui promeut la capacité individuelle à devenir l’entrepreneur de soi-même, « la rationalité néolibérale pousse le moi à agir sur lui-même dans le sens de son propre renforcement pour survivre dans la compétition. Toutes ses activités doivent se comparer à une production, à un investissement, à un calcul de coûts »25. La fatigabilité, les douleurs chroniques, les incapacités corporelles, mais aussi le manque d’adaptabilité, d’accessibilité de l’espace social font ainsi des personnes handicapées les perdants de cette compétition, même si la société néolibérale tente de produire certaines catégories diagnostiques comme des atouts pour les entreprises, à l’image de l’autisme, parfois valorisé dans la tech pour des capacités supposées au-dessus de la moyenne dans ce domaine – ce qui, par ricochet, exclut une part importante des personnes autistes.
Le validisme apparait donc comme un concept que déploient à la fois des militantes, des militants et des universitaires pour désigner un système différenciant et hiérarchisant des individus en fonction de leurs capacités corporelles (physiques, mentales, psychiques, sensorielles, cognitives). Le validisme constitue ainsi une entrée pour mettre au jour les inégalités que subissent les personnes handicapées, et les articuler avec d’autres systèmes qui agissent sur les individus, en fonction du genre, de la classe, ou encore de la race (au sens sociologique du terme)26.
- GL. Albrecht et al., « L’émergence des disability studies », Sciences sociales et santé 19, no 4, 2001 ; J.-F. Ravaud, « Modèle individuel, modèle médical, modèle social », Handicap, no 81, 1999.
- A. Rae, “Open letter to disabled lesbian”, Off our backs 11, no 5, 1981.
- A. Primerano, « L’émergence des concepts de “capacitisme” et de “validisme” dans l’espace francophone », Alter. European Journal of Disability Research, nos 16‑2, 2022.
- A. Lebrun, « La politisation du vécu handicapé », Politix, n° 150(2), 2026.
- « Des paralysés étudiants aux handicapés méchants », Genèses n° 107(2), 2017.
- A. Lebrun, op cit.
- Voir : C. Morin, M. Ink, « Le validisme dans l’enseignement supérieur et la recherche », revue du Syndicat national de la recherche scientifique, VRS n° 443, 2025 ; Ch. Puiseux, De chair et de fer : vivre et lutter dans une société validiste, la Découverte, 2022.
- J.-P. Tabin et al, Repenser la normalité, Le bord de l’eau, 2019.
- LJ. Davis, Enforcing normalcy, Verso, 1995.
- R. Garland-Thomson, Extraordinary Bodies, Columbia University Press, 2017.
- C. Bouchet et al. (coord.), La théorie féministe au défi du handicap, Cambourakis, 2025.
- D. Masson, « Femmes et handicap », Recherches féministes 26(1), 2013.
- F. Kumari Campbell, “Refusing Able(ness)”, M/C Journal 11(3), 2008.
- D. Masson, op cit.
- Bouchet et al., op cit.
- R. Garland‐Thomson, “Feminist Disability Studies”, Journal of Women in Culture and Society, 30(2), 2005.
- A. Frederick, D. Shifrer, “Race and Disability”, Sociology of Race and Ethnicity 5(2), 2019.
- K. Williams Crenshaw, « Cartographies des marges », Cahiers du Genre 39(2), 2005.
- D. Masson, op cit.
- N. Aulombard, « Femmes handicapées et violences sexuelles », Mouvements, 99(3), 2019.
- E. Pont, « La construction du parcours éducatif et professionnel des femmes paraplégiques », Recherches féministes 31(1), 2018.
- S. Burch, “Historicizing Ableism”, Modern American History, 8 août 2025.
- D. Goodley, Dis/Ability Studies, Routledge, 2014.
- P. Dardot, Ch. Laval, La nouvelle raison du monde, La découverte, 2009.
- P. Dardot, Ch. Laval, op cit.
- Je remercie Célia Bouchet, chargée de recherche CNRS, Lise (CNRS/Cnam) et Liepp (Sciences Po), pour ses conseils avisés.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°114 - mars 2026
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