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Travail social hors les murs


Santé conjuguée n°107 - juin 2024

La posture d’intervention sociale qui consiste à aller à la rencontre des personnes dans leur milieu de vie connait un regain d’intérêt depuis une trentaine d’années. Pour quelles raisons et avec quelles intentions ? Ébauche de réponse à la lumière de deux approches fondées sur l’outreach : le travail de rue de l’asbl Diogènes et la démarche communautaire de la Fédération des services sociaux.

Qu’elles prennent la forme de visites à domicile réalisées dans le contexte de l’industrialisation au XIXe siècle, d’immersions dans les quartiers populaires des grandes villes anglo-saxonnes au tournant du XXe siècle ou d’actions de prévention de la délinquance juvénile plus récemment, les démarches d’« aller vers » (outreach en anglais) traversent les pratiques du travail social depuis ses origines, selon les sociologues Évelyne Baillergeau et Hans Grymonprez1. En misant sur la proximité spatiale et relationnelle comme levier d’intervention auprès des publics ciblés, ces approches consistent à se déplacer dans les lieux de vie (domicile, espace public, squat…) des populations pauvres, marginalisées ou stigmatisées. De la sorte, la frontière symbolisée par le guichet ou le bureau qui sépare habituellement le travailleur social de la personne accompagnée tend à s’effacer, ce qui favorise l’entrée en relation et l’instauration d’un lien de confiance.

Une actualisation contemporaine

Bien qu’elles ne soient pas fondamentalement nouvelles, les démarches d’« aller vers » ont connu une actualisation liée à diverses dynamiques à l’œuvre dans le champ du travail social depuis trois décennies, rapportent les politologues Jordan Parisse et Emmanuel Porte2. Cette actualisation s’inscrit tout d’abord dans le processus de territorialisation des politiques sociales sous-tendue par une vision plus locale et intégrée de l’action sociale. « Le territoire s’affirme […] comme un support de l’intervention sociale, analyse Alexandre Moine, professeur de géographie à l’Université de Franche-Comté. Avec, pour volonté forte, de réunir l’ensemble des acteurs dans la construction d’un projet plus global, incitant les travailleurs sociaux à évoluer dans une nouvelle géographie. »3 Un deuxième mouvement de recomposition du travail social s’opère à la faveur d’une approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectifs, considéré par la sociologue Marie-Hélène Bacqué et l’économiste Carole Biewener comme un « nouveau paradigme pour l’intervention sociale » qui participe à « la redéfinition de la relation du travailleur social et de l’usager »4. Enfin, la reconnaissance institutionnelle de la problématique du non-recours aux droits contribue d’une troisième façon à l’actualisation des démarches d’« aller vers » en ce qu’elles invitent à repenser l’accessibilité des services et des dispositifs ainsi que l’entrée en relation avec les publics qui en sont éloignés.
Ces trois grandes mutations ont ouvert de nouvelles perspectives de mise en œuvre des pratiques d’outreach qui couvrent désormais un large panel d’interventions sociales : présence et écoute, délivrance d’aides matérielles (nourriture, soins, produits de première nécessité…), information et orientation vers des services d’aide et de soins, accompagnement individualisé, appui à des dynamiques collectives et à l’élaboration de projets dans les quartiers, etc.

Au plus près des besoins

Parmi ces pratiques, le travail de rue est devenu un champ d’intervention sociale à part entière. Son essor dans les grandes villes belges date du début des années 1990, sous l’impulsion du dispositif fédéral des contrats de sécurité – créés au lendemain des émeutes de Forest de mai 1991 qui ont opposé des jeunes des quartiers populaires à la police – et dont le volet sociopréventif visait à éviter les désordres publics et à prévenir la délinquance.
C’est ce mode d’intervention qu’a choisi le service bruxellois d’aide aux personnes sans abri Diogènes (du nom du philosophe grec Diogène de Sinope, qui vivait dehors dans le dénuement) pour restaurer des services de proximité à destination de ce public et construire des ponts entre la rue et le reste de la société. Suivant la logique de l’outreach, Diogènes ne prévoit pas de permanence dans ses locaux. Chaque jour, des travailleurs sociaux partent à la rencontre de personnes vivant dans la rue pour leur offrir une écoute inconditionnelle et tisser, à leur rythme et si elles le souhaitent, une relation de confiance afin de favoriser leur inclusion sociale, leur accès aux droits et de reconstruire des liens sociaux. « Les stations de métro sont souvent mon point de départ, témoigne Joris Sabo, travailleur de rue depuis 2009. Je vais aussi dans les parcs, les squats, les lieux où elles font la manche… » L’approche de Diogènes consiste à sonder les besoins des personnes sans abri et à leur proposer un accompagnement psychosocial sur mesure en les plaçant au centre du processus. « En tant que représentant de la société, j’essaie de faire des ponts vers celles-ci en partant de leurs propres envies, sans leur fixer d’objectifs, poursuit le travailleur social. Il m’arrive même de parler avec elles sans entreprendre de démarches administratives si elles ne le demandent pas. »
Lorsqu’elles en expriment le souhait, les personnes sans abri peuvent être orientées ou accompagnées vers d’autres services tels que les centres d’accueil de jour, les centres d’hébergement, les CPAS, les administrations communales ou encore les maisons médicales. « Quand elles me le demandent, je les y accompagne, explique Joris Sabo. On patiente ensemble dans la salle d’attente et je réalise un travail d’explication, de médiation ou de traduction. »

Particularités du travail de rue

Les pratiques d’outreach impliquent un déplacement de la posture professionnelle, une spécificité que Joris Sabo apprécie particulièrement : « Contrairement au travail social au sein d’un service où l’assistant social est assis derrière un bureau et détient l’expertise, le travail de rue permet de se positionner à hauteur de la personne et de nouer des relations plus horizontales. Nous entamons les démarches ensemble et nous essayons de maintenir le lien avec les personnes même si elles sont parfois ivres ou agressives. Cette forme de travail social dynamise positivement la relation d’aide avec des personnes qui ont déjà eu beaucoup d’expériences négatives avec d’autres services. »
Le travail de rue permet aussi de recueillir des informations sur le réseau associatif directement auprès des personnes qui ont une expérience concrète des dispositifs d’aide et de soins. « J’apprends parfois beaucoup plus vite via les personnes que je côtoie, confie Joris Sabo, qu’en utilisant une carte sociale à partir de laquelle je dois passer de nombreux appels téléphoniques. »
Si elle permet d’atteindre une meilleure représentation des besoins du public, la méthodologie du travail de rue présente aussi des difficultés spécifiques, qu’elles soient d’ordre relationnel (trouver la bonne proximité professionnelle), émotionnel (lors du décès de personnes accompagnées parfois depuis de longues années) ou structurel (le manque de places dans les services psychiatriques et d’hébergement par exemple).

Redynamiser les démocraties locales

Alors qu’elles ont longtemps été destinées à des populations en grande précarité (personnes sans abri, personnes sans papiers, travailleurs et travailleuses du sexe…), les pratiques d’outreach se sont progressivement adressées à d’autres publics. En témoigne l’expérience du Bureau de recherche et d’investigation sur les communs (BRI-Co), un dispositif d’intervention sociale et communautaire déployé par la Fédération des services sociaux (FdSS) dans plusieurs quartiers relégués de Bruxelles depuis 2021, « dans un contexte où, d’une part, les situations de vulnérabilité sociale augmentent et se complexifient et, d’autre part, les problématiques du non-recours et du non-accès aux droits représentent un enjeu majeur du travail social », notent Justine Vleminckx, Toufik Cherifi et Chloé Angé, intervenant(e)s chercheur(euse)s à la FdSS5.
Initié par le collectif militant « Les actrices et acteurs des temps présents », le BRI-Co vise à retisser des liens sociaux et à revivifier la démocratie à l’échelle locale en allant à la rencontre des habitants et des habitantes pour leur proposer un espace d’écoute et d’échange de leurs vécus. Concrètement, ce dispositif s’implante dans un microterritoire (5 000 habitants maximum) et se déroule en plusieurs phases : constitution d’un « comité de regard » (composé d’acteurs associatifs et de collectifs citoyens) et réalisation d’une marche exploratoire pour s’imprégner des réalités et des enjeux spécifiques au quartier ; mise en place d’un espace convivial (mise à disposition de thé, café et d’un repas) ouvert pendant trois jours à toute personne, sans condition de participation, pour accueillir et écouter celles et ceux qui peinent à faire entendre leur voix ; restitution de cette parole en présence du comité de regard et des habitants ; formation d’un « comité des réparations » (rassemblant les citoyens qui souhaitent s’y impliquer et quelques membres du comité de regard) chargé d’identifier et de concrétiser des propositions d’amélioration de l’environnement immédiat.

Réparer les quartiers

Les revendications des participants et participantes concernent principalement l’accès à des logements de qualité, le déploiement de projets et d’infrastructures destinés aux jeunes, la propreté du quartier et la sécurité. Elles ont notamment conduit à la relance d’un café politique, à la construction de mobiliers urbains, au lancement d’une campagne de communication sur la gestion des déchets ou encore à l’organisation d’une permanence hebdomadaire au sein d’une cité de logements sociaux.
À travers ce dispositif, plusieurs principes et objectifs de la démarche d’outreach sont mis en œuvre : rencontre et écoute de personnes éloignées des mondes politiques dont « [l]es problèmes et [l]es aspirations […] sont pratiquement inaudibles pour les services visant à leur venir en aide »6, information sur leurs droits et les services disponibles, mise en réflexion sur leur place dans la société dans une perspective d’exercice de la citoyenneté, mise en lumière auprès des acteurs associatifs et institutionnels de la complexité des situations vécues et de la précarité des conditions d’existence de populations peu prises en compte dans les politiques publiques.
Riche d’une trentaine d’éditions, cet outil a été réajusté à divers égards et s’inscrit davantage dans la veine du travail social communautaire. Les porteurs et porteuses du projet ont ainsi adapté les horaires aux disponibilités des participants et participantes, limité le nombre de BRI-Co afin de réaliser un travail de fond avec un nombre restreint de groupes et accordent désormais une plus grande place aux habitants et habitantes dans les comités de réparation.

Des limites et des leviers

Justine Vleminckx et Toufik Cherifi relèvent cependant plusieurs écueils du dispositif. Tout d’abord, le manque de marges de manœuvre de l’intervention sociale territorialisée qui ne permet d’agir que de manière très limitée sur les inégalités socioéconomiques et leurs causes. Ensuite, le caractère contraignant du cadre réglementaire communal et la lourdeur des procédures administratives à entreprendre pour initier des changements. « Il y a tout un jargon et des acronymes propres aux politiques publiques auxquels les citoyens ne sont pas habitués. Se joue aussi la question de la posture et de la stratégie à adopter pour se faire entendre des institutions. » Ils constatent également le manque de confiance de certaines collectivités locales dans la gestion que les citoyens et citoyennes pourraient avoir d’un espace public ou d’un local communal. Ils regrettent enfin le déséquilibre entre le financement de l’expression citoyenne et celui prévu pour la mise en œuvre des solutions proposées. « Il y a beaucoup d’investissement pour développer des démarches communautaires, mais la participation est somme toute fort contenue. Financer l’expression des besoins sans financer l’action crée des effets contraires aux objectifs poursuivis. Beaucoup de gens se plaignent de la répétition des diagnostics de quartier qui n’apportent aucun changement. Cela crée du désinvestissement, de la défiance et de la désillusion. »
Malgré ces difficultés inhérentes aux démarches qui valorisent la participation citoyenne et l’agir collectif, le BRI-Co représente un levier de facilitation de rapports de force en faveur des habitants d’un quartier. Il reste que travailler à porter la voix de celles et ceux qui peinent à se faire entendre implique de la patience, de la flexibilité et du temps pour créer et maintenir une dynamique collective. Ce temps est jusqu’ici peu reconnu par les pouvoirs subsidiant alors qu’il représente sans aucun doute l’une des pierres angulaires de toute entreprise participative.

  1. E. Baillergeau, H. Grymonprez, « “Aller-vers” les situations de grande marginalité sociale, les effets sociaux d’un champ de pratiques sociales », Revue française des affaires sociales, 2020/2.
  2. J. Parisse, E. Porte, « Les démarches “d’aller vers” dans le travail social : une mise en perspective, Cahiers de l’action, n° 59, 2022.
  3. A. Moine, « Le territoire pour faire sens commun », BIS, n° 180, décembre 2022.
  4. M-H Bacqué, C. Biewener, L’empowerment, une pratique émancipatrice ?, La Découverte, 2015.
  5. J. Vleminckx, T. Cherifi, C. Angé, « Action communautaire à l’échelle des quartiers. Le projet BRI-Co », Les cahiers de la recherch’action n° 15, 2023.
  6. E. Baillergeau, H. Grymonprez, op. cit.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°107 - juin 2024

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