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Des assistantes sociales indépendantes, un tournant ?


Santé conjuguée n°107 - juin 2024

La société familiale POBOS, spécialisée dans l’aide aux victimes, a repris dans les années 2000 le service social de l’ancien groupe de grande distribution GIB. Elle propose à ses différentes filiales actuelles un service social externe répondant aux demandes de soutien et d’accompagnement des employés dans les difficultés qu’ils rencontrent tant au travail que dans leur sphère privée.

Travail social indépendant… « On se dit que ce n’est pas possible, n’est-ce pas ? Mais moi, ça me parlait. Je viens du social pur et dur, j’ai travaillé pendant dix ans en milieu carcéral puis avec des enfants placés en famille d’accueil, j’ai fait un burn-out et j’ai mis du temps à me reconstruire, raconte Audrey Demeyere. En découvrant cette offre d’emploi, j’ai pensé que ça pouvait être le bon format pour continuer à exercer ce qui est finalement une vocation, le social, mais sans hiérarchie et avec autonomie. Un autre modèle, quoi ! » Depuis trois ans, elle est prestataire à temps partiel chez POBOS, un bureau-conseil spécialisé dans l’aide à la suite d’évènements traumatiques et en cas de problèmes psychosociaux1. Comme ses collègues, quatre francophones et quatre néerlandophones, elle sillonne, entre autres, toutes les filiales internes de Carrefour, Brico et Auto5 de sa région, répondant aux sollicitations des « collaborateurs », les employés de ces enseignes. Des demandes qui peuvent aller d’un simple soutien administratif à un accompagnement beaucoup plus long.

Équilibre vie privée/vie professionnelle

« Les trois quarts des situations qui nous sont soumises sont liées à la sphère privée du collaborateur, et l’employeur n’a rien à connaitre de ces échanges, explique Gauthier Agneessens, administrateur de POBOS. Un quart des situations ont un lien avec le travail et parmi celles-ci toutes ne doivent pas non plus remonter à la direction ou au service des ressources humaines. De toute façon, rien n’est partagé à moins que l’employé n’en fasse la demande expresse. » POBOS travaille pour différentes entreprises privées, mais aussi pour des services publics comme le SPF Justice et le SPF Finances, pour plusieurs compagnies d’assurances et même plusieurs mutualités. « Notre offre couvre les services de psychologues, d’assistantes sociales et de conseil juridique. C’est un avantage extra-légal offert aux employés. »
Le client est donc l’entreprise ou l’institution, le bénéficiaire est le travailleur. Une position particulière de tiers, de médiateur, parfois sur le fil du rasoir. « Nous devons rester neutres en effet et certaines situations peuvent être sensibles, comme dans le cas de plaintes touchant à la gestion ou contre la direction. Toutes les parties ont des attentes, mais nous sommes tenus au secret professionnel. » Les clients ne voient qu’un listing anonymisé reprenant les grandes thématiques d’intervention à des fins statistiques. Le secret professionnel est une mesure capitale, comme l’illustre Audrey Demeyere : « Il m’arrive de rencontrer des personnes en congé pour maladie de longue durée et nous réfléchissons ensemble aux modalités d’une reprise ou non du travail. Je suis clairement dans la confidence. Je dois soutenir les collaborateurs sur base de ce qui fait sens pour eux. »
Charge de travail, mésententes dans les équipes, conflits autour des jours de congé… Il est souvent question d’organisation du travail, mais des situations sont parfois plus dramatiques. « Récemment, un client a fait une crise cardiaque dans un magasin. C’est un fameux séisme dans une équipe », témoigne Gauthier Agneessens. La direction peut faire appel, comme lors de cet incident, mais, en règle générale, c’est l’employé qui contacte directement POBOS via un numéro vert accessible tous les jours et à toute heure. Les assistantes sociales tiennent aussi une permanence plusieurs fois par an dans chaque filiale de leur secteur. Des éléments sans doute déterminants dans la formule de soutien accordée aux travailleurs, car il n’est pas facile aujourd’hui d’obtenir un rendez-vous rapide dans un service et un intermédiaire qualifié vient à point. « Beaucoup de gens en situation de besoin n’ont pas non plus toujours le temps, les moyens, l’énergie d’entamer des démarches eux-mêmes… ajoute l’assistante sociale. Ce n’est pas pour autant que nous avons réponse à toutes leurs questions ni de solutions à tous leurs problèmes, mais nous sommes dans le suivi. Un employé s’est fait agresser avant d’entrer dans le magasin. Je prends de ses nouvelles toutes les semaines, pour évaluer avec lui son traumatisme et la nécessité d’une prise en charge plus importante chez un psychologue. Pendant la pandémie de Covid, les huit assistantes sociales ont appelé tous les collaborateurs qui étaient touchés. Pareil pendant les inondations de l’été 2021. »

Des prestations forfaitaires

Chaque dossier social ouvert bénéficie de deux heures de prestations : contacts téléphoniques, courriels, visites à domicile ou rencontres sur le site pendant les heures de travail, recherches administratives, démarches de réorientation, accompagnement vers d’autres services… Deux heures qui passent vite parfois, et qui peuvent être prolongées en cas de nécessité. « L’objectif principal, c’est d’être à l’écoute de la personne, précise Audrey, qui se qualifie plutôt d’assistante psychosociale. On ne peut pas retrancher le volet psychologique de nos interventions. Quand je fais une permanence lors d’un décès, il n’a pas de social à ce moment-là ; le social viendra après éventuellement. »
POBOS traite entre 500 et 600 dossiers par an, un volume insuffisant pour remplir huit agendas. « C’est pour cela qu’il est intéressant pour nous de travailler avec des indépendants complémentaires », reconnait l’administrateur. Qui, à défaut d’assurer des formations ou des séances de supervision d’équipe, organise cependant plusieurs rencontres par an de réseautage avec les psychologues de POBOS ou avec des clients. Audrey Demeyere s’en accommode, trouvant chez ses pairs francophones un soutien professionnel régulier par téléphone. « De toute façon, la distance géographique entre nous est telle… »

Un travail de première ligne sur site

Problèmes financiers, problèmes médicaux, problèmes psychosociaux, surendettement, relations familiales compliquées, dépendances diverses, divorce, violence conjugale, deuil, dépression. Harcèlement, horaire coupé, faible rémunération, métier lourd de manutention, etc. Les emplois en grandes surfaces restent précaires et se conjuguent avec d’autres soucis plus intimes. « Lorsque vous souffrez de tendinite au poignet à cause du scannage à la caisse et qu’il n’y a pas de possibilité dans d’autres départements, les problèmes professionnels deviennent vite des problèmes privés… Les collaborateurs ont à leur disposition des managers, des assistants-managers, un service des ressources humaines, des conseillers en prévention, des délégués syndicaux, mais, pour moi, un service social externe reste un plus, affirme Audrey Demeyere. On ramène un peu de perspective sur des choses très concrètes, j’essaie toujours de faire le pont entre la personne dans sa sphère privée et son travail. Je ne me cantonne d’ailleurs pas aux collaborateurs en magasin. Je suis aussi des managers qui frôlent le burn-out… »
Cela fait trois ans qu’elle tisse des liens dans les enseignes du groupe en région bruxelloise et elle apprécie (autant que son employeur) la flexibilité de son travail. « Maintenant, dit-elle, cela a aussi son lot d’inconfort, c’est évident : une insécurité financière – je preste un nombre d’heures très variable d’un mois à l’autre –, le fonctionnement dans un système entrepreneurial… mais plutôt cela que de me retrouver dans un service social classique. » Elle se doit aussi de garantir la qualité de ses prestations, car le bouche-à-oreille fonctionne vite. « Il s’agit de ne pas se louper, d’être à chaque fois adéquate dans un secteur que je ne connaissais pas du tout au départ. Il faut des compétences très variées, et une stratégie humaine bienveillante permanente. »
Un boulot qui sans doute ne conviendrait pas à tout le monde. L’indépendance va certes de pair avec l’autonomie, mais c’est aussi un statut qui requiert une solide expérience et, dans ce cas précis, une bonne dose de lucidité face à l’univers managérial.

  1. www.pobos.be.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°107 - juin 2024

25 ans de travail social en maison médicale

La trame que j’ai pu tisser tout au long de ma carrière a toujours été enrichissante et porteuse de sens. Ce fut pour moi un apprentissage humain et relationnel permanent, tant dans la dynamique d’un travail d’équipe en autogestion que dans la rencontre d’une patientèle multiculturelle. C’est un exercice très difficile de rendre compte de ces années… Juste envie de communiquer quelques attitudes qui me sont devenues incontournables.
- Maryline Guillaume

Les crises se suivent, leurs effets s’accumulent

Face à des situations de pauvreté qui s’aggravent ou s’étendent à de nouvelles catégories de la population sans que les moyens suivent pour les enrayer, les travailleurs et travailleuses du social sont fatigués. Pourtant, ils ne cessent de s’adapter pour répondre à des besoins toujours plus complexes et multiples.
- Marinette Mormont

Au-delà de la pénurie

Les CPAS peinent à recruter et surtout à maintenir les assistants sociaux dans leur emploi. C’est également vrai pour d’autres institutions de grande taille, plus bureaucratisées, voire politisées. Pourtant, les écoles de travail social diplôment des étudiants en grand nombre. Bien évidemment, leur profil a radicalement changé depuis les années 1970 et 1980. Mais ce changement n’explique pas ce dont la pénurie est la marque.
- Alain Dubois

Changer les lois, changer les mentalités

Le revenu d’intégration sociale est le dernier filet de protection sociale. Les CPAS à qui revient cette mission mettent-ils vraiment tout en œuvre pour protéger les droits des plus faibles ?
- Bernadette Schaeck

Comprendre la violence institutionnelle

Les déterminants sociétaux de la violence institutionnelle vécue dans les services sociaux, et plus particulièrement les CPAS, éclairent les enjeux du travail social contemporain. La complexification des mécanismes de lutte contre la précarité, l’aggravation des mécanismes d’exclusion et de précarisation, et la dévalorisation des professions du social contribuent à renforcer les situations de violence institutionnelle dans l’accompagnement des personnes précarisées.
- Grégory Meurant

Travail social et santé : une combinaison gagnante

La (bonne) santé n’est pas uniquement liée à des facteurs génétiques et biologiques. Elle est considérablement tributaire des déterminants sociaux. Ces deux dimensions se pensent ensemble, et cette synergie est essentielle pour fournir des soins de qualité, améliorer les conditions de vie et donc la santé des patients.
- Stefania Marsella

Le monde merveilleux du psychosocial

C’était avant l’ère Covid. Je soutenais le travail de l’assistante sociale, qui se heurtait aux nouvelles réalités de la population inscrite à la maison médicale. On parlait de situations complexes, pour nommer l’incompréhensible. Une sorte d’intrication de problématiques psychiques, physiques, colorées par du « désastre social ».
- Xavier Albert

La démesure du numérique

« Choisissez votre clé numérique pour vous identifier », « Se connecter avec itsme », « Vous avez une question sur votre dossier ? Le plus simple et le plus rapide est de vous connecter pour remplir en ligne le formulaire lié à votre question »… Les exemples de démarches administratives à réaliser en ligne ne se comptent plus.
- Sébastien Van Neck

En (bonne) voie de reconnaissance

Depuis 2022, le gouvernement wallon finance des postes d’assistantes et d’assistants sociaux dans les associations de santé intégrée qui en font la demande. Un tournant pour la profession dans ce secteur et un signal fort qui acte l’importance de la fonction psychosociale dans les équipes de soins.
- Rudy Pirard

Le travail social clandestin

Pour continuer à pratiquer le travail social pour lequel ils ont été formés et pour lequel ils ont signé un contrat, des travailleurs sociaux et des travailleuses sociales font le choix d’une interprétation de certaines directives, parfois le choix de pratiques hors des cadres ou illégales, mais qui sont les seules qui leur paraissent pouvoir préserver la dignité des personnes qu’ils rencontrent et accompagnent.
- Chambeau Marc

Des assistantes sociales indépendantes, un tournant ?

La société familiale POBOS, spécialisée dans l’aide aux victimes, a repris dans les années 2000 le service social de l’ancien groupe de grande distribution GIB. Elle propose à ses différentes filiales actuelles un service social externe répondant aux demandes de soutien et d’accompagnement des employés dans les difficultés qu’ils rencontrent tant au travail que dans leur sphère privée.
- Pascale Meunier

Travail social hors les murs

La posture d’intervention sociale qui consiste à aller à la rencontre des personnes dans leur milieu de vie connait un regain d’intérêt depuis une trentaine d’années. Pour quelles raisons et avec quelles intentions ? Ébauche de réponse à la lumière de deux approches fondées sur l’outreach : le travail de rue de l’asbl Diogènes et la démarche communautaire de la Fédération des services sociaux.
- Pauline Gillard

Investir dans le social

Files d’attente jusqu’à laisser tomber des droits de base. Augmentation des appels à l’aide jusqu’à une sélection arbitraire entre les urgences. Essoufflement jusqu’à la désertion des métiers du social. Difficultés de structures associatives porteuses jusqu’à les retrouver exsangues, etc. Face à ces constats, hasarder des pas de plus en tentant des corrections n’y fera rien ou pas grand-chose. Une autre visée, celle de l’investissement dans le structurel, doit nous imprégner et nous mobiliser.
- Christine Mahy

Actualités 107

Espoirs et craintes

L’assemblée générale du 28 mai 2024 s’est clôturée par un long échange entre la Fédération des maisons médicales, les mutuelles et les syndicats rouges et verts. Une rencontre avec nos membres traversée de craintes et d’espoirs. Des(…)

- Fanny Dubois

Madeleine Guyot : « De même qu’il y a un Plan de lutte contre la pauvreté, peut-être faudrait-il un Plan de soutien à la parentalité »

La Ligue des familles a un peu plus de cent ans. Les parents qu’elle soutient et défend n’ont plus tout à fait le même profil ni les mêmes besoins qu’avant. Sa directrice générale parcourt les enjeux de la parentalité d’aujourd’hui… et les réponses structurelles qui tardent à venir.
- Pascale Meunier

À la rencontre des community health workers

Ils sont une cinquantaine en Belgique. Les community health workers, aussi appelés agents de santé communautaire ou encore facilitateurs en santé, sillonnent les quartiers à la rencontre des personnes en situation de vulnérabilité pour qui le système de santé est difficilement accessible.
- Laura Nothelier

Marcher, en solidarité

Participer aux « 20 km de Bruxelles », un projet un peu fou pour des patients et des patientes de maison médicale ? Pas du tout ! L’idée ne leur est pas venue du jour au lendemain, mais comme l’évident résultat d’un processus alliant circonstances sanitaires, exercice physique et activité de groupe.
- Marie-Claude Olory, Stefania Marsella