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Depuis 2022, le gouvernement wallon finance des postes d’assistantes et d’assistants sociaux dans les associations de santé intégrée qui en font la demande. Un tournant pour la profession dans ce secteur et un signal fort qui acte l’importance de la fonction psychosociale dans les équipes de soins.

Construire une vision, un accompagnement global de la santé de nos patients sans tenir compte des dimensions sociales, c’est impossible. Le travail social existe dans les maisons médicales depuis toujours, il fait partie de l’ADN de nos centres, qui dès les premières ouvertures dans les années 1980 ont conscience de l’importance des déterminants non médicaux de la santé. Mais alors pourquoi a-t-il fallu tant de temps pour reconnaitre la spécificité et l’utilité de l’assistant social au sein de nos pratiques ? Tout d’abord, ces pratiques sont diverses. Elles sont liées à la composition des équipes de soins et aux territoires qu’elles investissent, aux fonctions qui les composent, aux personnalités, aux expériences de chacun…
La confrontation d’un paradigme différent du paradigme du soin au sein d’équipes constituées principalement de soignants rend également cette reconnaissance parfois plus complexe. Cela demande plus d’échanges, cela demande de questionner ses a priori sur le métier d’assistant social. Une fonction qui n’a par ailleurs pas la charge symbolique habituelle des métiers du soin. La question à laquelle j’ai été le plus souvent confronté dans ma carrière en maison médicale, c’est : « Mais ça fait quoi, un assistant social ? » ou encore « Tu peux m’expliquer quelles sont vos méthodes d’intervention ? » Questions courtes, réponses longues.
Malgré tout, la fonction se développe. Certes, de manière inégale. Pour certains, elle est indispensable, ce sont même les assistants sociaux qui sont à la création et à la manœuvre de projets. Pour d’autres, un bon travail de réseaux permettrait de s’en passer et de garder cette part psychosociale au cœur du colloque singulier entre le patient et le soignant.

Une évolution constante

La précarisation des patients, la complexification des démarches administratives et des situations, la saturation du réseau des maisons médicales ont fini par convaincre la majorité de l’utilité d’intégrer des assistants sociaux dans nos équipes, car, aujourd’hui comme hier, ceux-ci continuent à mettre de l’huile dans les rouages des prises en charge. Autant la confrontation à certaines situations de non-droit continue de nous indigner – comme soignant ou comme citoyen –, autant il est indispensable, tout en accompagnant chaque patient, de continuer à remettre en question l’organisation de notre société.
Cette dimension psychosociale de la prise en charge pluridisciplinaire en première ligne de soins commence à être mieux reconnue par les autorités publiques. Des subsides permettent depuis 2009 et 2012 d’intégrer plus facilement cette fonction dans nos structures. Mais le manque de cadre et l’amplitude des prises en charge possibles via les assistants sociaux de maison médicale restent souvent problématiques pour les équipes. Jusqu’où devons-nous aller dans l’accompagnement de nos patients ? Devons-nous pallier la saturation du tissu social existant ? Devons-nous forcément accompagner ces situations dont personne ne veut ?
Ces questions, déjà bien présentes il y a dix ou quinze ans, ont trouvé un écho plus important encore à la suite de la crise du Covid-19. Lors de la mise en place de la dernière législature, nous avions placé beaucoup d’espoir dans un financement structurel des postes d’assistants sociaux dans les associations de santé intégrée (ASI, les maisons médicales en Wallonie). Malheureusement, après la pandémie et les inondations de l’été 2021, il semblait peu probable d’avancer dans cette direction. Non pas que l’intérêt soit remis en question, mais les choix de financement de nos ministres régionaux furent priorisés différemment. Toutefois, un projet pilote permet depuis 2022 de financer des postes en Wallonie. Dans le cadre du « Plan de lutte contre la pauvreté », la Fédération des maisons médicales a réussi à négocier le financement d’un mi-temps dans les ASI demandeuses. Initialement prévu pour une durée de deux ans, ce projet est prolongé en 2024-2025.

S’adapter

Les premiers pas de ces nouveaux engagés furent difficiles. Dans un contexte général de pénurie de candidats, capter des collaborateurs expérimentés reste compliqué, d’autant que les problématiques de reconnaissance, de différences de paradigmes, de collaborations avec certaines fonctions soignantes restent bien présentes. Il faut y ajouter le financement encore limité dans le temps, qui ne rend pas la fonction attrayante… Malgré ces difficultés, 41 mi-temps ont déjà été financés dans les ASI wallonnes, tandis qu’à Bruxelles un financement structurel a été accordé à vingt-deux maisons médicales agréées. Ces « nouveaux » sont venus plus que doubler les rangs des assistants sociaux initialement présents en maisons médicales. Un apport qui va générer de nouvelles dynamiques et surtout une volonté renforcée de reconnaissance de la fonction.
Après un an de fonctionnement, les constats sont positifs. Le Covid, son impact sur la fracture numérique, la difficulté d’être en contact avec des administrations ou des services de première ligne, la précarisation de l’accès aux soins de santé, au logement… rendent leur présence plus nécessaire que jamais. L’évaluation du dispositif montre également l’évolution de la fonction. Il y a quinze ans, l’assistant social de maison médicale avait une bonne connaissance du réseau et la capacité d’orienter les patients vers les services ad hoc. Son temps de travail était souvent limité à quelques heures par semaine et il remplissait régulièrement d’autres fonctions dans la structure (accueil, santé communautaire, administration, par exemple). Aujourd’hui, il est dans de nombreuses équipes le coordinateur des cas complexes. Ou le coordinateur de cas dans la complexité du réseau psychosocial. Son rôle n’est plus d’orienter, mais d’accompagner la demande pour qu’elle puisse être entendue et prise en charge. Les assistants sociaux doivent aujourd’hui prendre le temps de défendre les patients. Entre la constitution des dossiers pour le CPAS, les recours à introduire devant les décisions des mutuelles ou encore leur accompagnement physique lors d’expertises ou d’entretiens dans les institutions, ils sont amenés à pointer les difficultés et les incohérences qui mènent régulièrement les patients à ne pas recourir à leurs droits.
Ce qui soutient aujourd’hui leur travail peut se résumer par leur équipe et par la reconnaissance de l’importance de cette fonction dans le modèle que la Fédération défend. Le soutien de l’équipe se traduit dans la construction de définitions de fonction réalistes, dans la reconnaissance du travail commun, des limites du travail psychosocial et son paradigme basé sur l’obligation de moyens et non de résultats, dans la prise de conscience en équipe des difficultés psychosociales vécues par les patients et l’incidence sur leur santé.
La Fédération continue à travailler sur la nécessaire reconnaissance de la fonction au sein d’une équipe pluridisciplinaire de soins. Les postes d’une assistante sociale et d’une psychologue au bureau stratégique contribuent à la reconnaissance symbolique du travail psychosocial, en fournissant également une meilleure vision globale et une meilleure défense de la place et du financement de ces fonctions au sein des équipes.
La finalité de ce travail serait l’ouverture du cadre de financement structurel des ASI pour y intégrer celui des assistants sociaux. La reconduction ponctuelle du financement dans le cadre du Plan de lutte contre la pauvreté est un pis-aller et il est temps que l’importance du travail réalisé depuis plus de vingt ans soit enfin traduite dans une volonté politique forte de prise en charge pluridisciplinaire de la santé des citoyens.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°107 - juin 2024

25 ans de travail social en maison médicale

La trame que j’ai pu tisser tout au long de ma carrière a toujours été enrichissante et porteuse de sens. Ce fut pour moi un apprentissage humain et relationnel permanent, tant dans la dynamique d’un travail d’équipe en autogestion que dans la rencontre d’une patientèle multiculturelle. C’est un exercice très difficile de rendre compte de ces années… Juste envie de communiquer quelques attitudes qui me sont devenues incontournables.
- Maryline Guillaume

Les crises se suivent, leurs effets s’accumulent

Face à des situations de pauvreté qui s’aggravent ou s’étendent à de nouvelles catégories de la population sans que les moyens suivent pour les enrayer, les travailleurs et travailleuses du social sont fatigués. Pourtant, ils ne cessent de s’adapter pour répondre à des besoins toujours plus complexes et multiples.
- Marinette Mormont

Au-delà de la pénurie

Les CPAS peinent à recruter et surtout à maintenir les assistants sociaux dans leur emploi. C’est également vrai pour d’autres institutions de grande taille, plus bureaucratisées, voire politisées. Pourtant, les écoles de travail social diplôment des étudiants en grand nombre. Bien évidemment, leur profil a radicalement changé depuis les années 1970 et 1980. Mais ce changement n’explique pas ce dont la pénurie est la marque.
- Alain Dubois

Changer les lois, changer les mentalités

Le revenu d’intégration sociale est le dernier filet de protection sociale. Les CPAS à qui revient cette mission mettent-ils vraiment tout en œuvre pour protéger les droits des plus faibles ?
- Bernadette Schaeck

Comprendre la violence institutionnelle

Les déterminants sociétaux de la violence institutionnelle vécue dans les services sociaux, et plus particulièrement les CPAS, éclairent les enjeux du travail social contemporain. La complexification des mécanismes de lutte contre la précarité, l’aggravation des mécanismes d’exclusion et de précarisation, et la dévalorisation des professions du social contribuent à renforcer les situations de violence institutionnelle dans l’accompagnement des personnes précarisées.
- Grégory Meurant

Travail social et santé : une combinaison gagnante

La (bonne) santé n’est pas uniquement liée à des facteurs génétiques et biologiques. Elle est considérablement tributaire des déterminants sociaux. Ces deux dimensions se pensent ensemble, et cette synergie est essentielle pour fournir des soins de qualité, améliorer les conditions de vie et donc la santé des patients.
- Stefania Marsella

Le monde merveilleux du psychosocial

C’était avant l’ère Covid. Je soutenais le travail de l’assistante sociale, qui se heurtait aux nouvelles réalités de la population inscrite à la maison médicale. On parlait de situations complexes, pour nommer l’incompréhensible. Une sorte d’intrication de problématiques psychiques, physiques, colorées par du « désastre social ».
- Xavier Albert

La démesure du numérique

« Choisissez votre clé numérique pour vous identifier », « Se connecter avec itsme », « Vous avez une question sur votre dossier ? Le plus simple et le plus rapide est de vous connecter pour remplir en ligne le formulaire lié à votre question »… Les exemples de démarches administratives à réaliser en ligne ne se comptent plus.
- Sébastien Van Neck

En (bonne) voie de reconnaissance

Depuis 2022, le gouvernement wallon finance des postes d’assistantes et d’assistants sociaux dans les associations de santé intégrée qui en font la demande. Un tournant pour la profession dans ce secteur et un signal fort qui acte l’importance de la fonction psychosociale dans les équipes de soins.
- Rudy Pirard

Le travail social clandestin

Pour continuer à pratiquer le travail social pour lequel ils ont été formés et pour lequel ils ont signé un contrat, des travailleurs sociaux et des travailleuses sociales font le choix d’une interprétation de certaines directives, parfois le choix de pratiques hors des cadres ou illégales, mais qui sont les seules qui leur paraissent pouvoir préserver la dignité des personnes qu’ils rencontrent et accompagnent.
- Chambeau Marc

Des assistantes sociales indépendantes, un tournant ?

La société familiale POBOS, spécialisée dans l’aide aux victimes, a repris dans les années 2000 le service social de l’ancien groupe de grande distribution GIB. Elle propose à ses différentes filiales actuelles un service social externe répondant aux demandes de soutien et d’accompagnement des employés dans les difficultés qu’ils rencontrent tant au travail que dans leur sphère privée.
- Pascale Meunier

Travail social hors les murs

La posture d’intervention sociale qui consiste à aller à la rencontre des personnes dans leur milieu de vie connait un regain d’intérêt depuis une trentaine d’années. Pour quelles raisons et avec quelles intentions ? Ébauche de réponse à la lumière de deux approches fondées sur l’outreach : le travail de rue de l’asbl Diogènes et la démarche communautaire de la Fédération des services sociaux.
- Pauline Gillard

Investir dans le social

Files d’attente jusqu’à laisser tomber des droits de base. Augmentation des appels à l’aide jusqu’à une sélection arbitraire entre les urgences. Essoufflement jusqu’à la désertion des métiers du social. Difficultés de structures associatives porteuses jusqu’à les retrouver exsangues, etc. Face à ces constats, hasarder des pas de plus en tentant des corrections n’y fera rien ou pas grand-chose. Une autre visée, celle de l’investissement dans le structurel, doit nous imprégner et nous mobiliser.
- Christine Mahy

Actualités 107

Espoirs et craintes

L’assemblée générale du 28 mai 2024 s’est clôturée par un long échange entre la Fédération des maisons médicales, les mutuelles et les syndicats rouges et verts. Une rencontre avec nos membres traversée de craintes et d’espoirs. Des(…)

- Fanny Dubois

Madeleine Guyot : « De même qu’il y a un Plan de lutte contre la pauvreté, peut-être faudrait-il un Plan de soutien à la parentalité »

La Ligue des familles a un peu plus de cent ans. Les parents qu’elle soutient et défend n’ont plus tout à fait le même profil ni les mêmes besoins qu’avant. Sa directrice générale parcourt les enjeux de la parentalité d’aujourd’hui… et les réponses structurelles qui tardent à venir.
- Pascale Meunier

À la rencontre des community health workers

Ils sont une cinquantaine en Belgique. Les community health workers, aussi appelés agents de santé communautaire ou encore facilitateurs en santé, sillonnent les quartiers à la rencontre des personnes en situation de vulnérabilité pour qui le système de santé est difficilement accessible.
- Laura Nothelier

Marcher, en solidarité

Participer aux « 20 km de Bruxelles », un projet un peu fou pour des patients et des patientes de maison médicale ? Pas du tout ! L’idée ne leur est pas venue du jour au lendemain, mais comme l’évident résultat d’un processus alliant circonstances sanitaires, exercice physique et activité de groupe.
- Marie-Claude Olory, Stefania Marsella