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Au-delà de la pénurie


Santé conjuguée n°107 - juin 2024

Les CPAS peinent à recruter et surtout à maintenir les assistants sociaux dans leur emploi. C’est également vrai pour d’autres institutions de grande taille, plus bureaucratisées, voire politisées. Pourtant, les écoles de travail social diplôment des étudiants en grand nombre. Bien évidemment, leur profil a radicalement changé depuis les années 1970 et 1980. Mais ce changement n’explique pas ce dont la pénurie est la marque.

Cette pénurie a des accents spécifiques : elle concerne un métier qui a connu son essor après l’entrée en vigueur de la loi organique des centres publics d’aide sociale de 1976. De nombreuses assistantes sociales et assistants sociaux sont partis ou partent à la retraite et les postes à pouvoir ne trouvent pas suffisamment de candidats pour l’instant. C’est l’hypothèse démographique, suggérée par Paul Lodewick, directeur du domaine social à la Haute École Louvain en Hainaut (HELHa).
La problématique démographique est exacerbée par la multiplication des problèmes sociaux confiés aux CPAS notamment par le SPF Intégration sociale et par la précarisation de la population. Par exemple, à Anderlecht, 20 % de la population reçoit une aide du CPAS et ce n’est probablement pas la situation communale la plus inquiétante du pays. Bref, les assistants sociaux sont sur tous les fronts. Et, parlant de front, l’arrivée de réfugiés ukrainiens depuis le 24 février 2022 a exacerbé une situation déjà bien tendue et n’a pas laissé d’interroger les professionnels du social quant au bienfondé de certaines aides qui ont été accordées sans trop de conditions. Certains questionnent le caractère « euro centré » de la politique d’accueil des étrangers : un conflit en Europe et son cortège de déplacés mérite-t-il plus et mieux d’attention qu’un conflit enlisé en Afrique (les Grands Lacs, le Soudan…) ? Quelques-uns, « écœurés » par ce traitement perçu comme étant inégal, sont amers.

Un certain épuisement professionnel

Il en va des assistants sociaux comme des autres professions du social, de la formation et du care – enseignants, soignants, accueillants d’enfants… : ils s’en vont souvent après quelques années d’expérience, épuisés par le relationnel implicite et explicite de ces métiers. Avec leur sous-rémunération, l’épuisement professionnel est la marque des jobs de m… mais utiles, à la différence et au contraire des jobs à la c…, surpayés malgré leur faible utilité sociale1. Le fait de placer les nouveaux arrivants dans les positions les plus difficiles, comme la première ligne dans le social, achève de les décourager.
Comme François Dubet2, je propose de ne pas noircir le tableau et de voir plutôt la mutation que la crise, de distinguer ce qui peut être fait sans trop attendre et ce qui doit être réfléchi et agi sur la durée. Ce qui peut être fait sans trop attendre concerne les organisations dans leur fonctionnement habituel : les travailleurs sociaux, les enseignants et les professionnels de la santé ne sont pas de la « chair à canon » qui aura droit à de meilleures conditions de travail après avoir servi « dans les tranchées » et y avoir survécu. L’idée d’une progression dans les carrières, inspirée de l’usine, de l’armée et de la fonction publique n’est plus adéquate ; il faut rompre avec ces concepts archaïques de carrière plane, d’ancienneté barémique automatique, de privilèges associés à l’âge… et laisser la place à l’initiative, au projet individuel des travailleurs sociaux ou plus simplement à l’envie. Certaines et certains se sentiront prêts d’emblée pour la première ligne, d’autres pas. Certaines et certains se sentiront mieux dans l’aide individuelle et d’autres dans les projets. Certaines et certains aborderont le métier sous l’angle de la carrière et d’autres sous l’angle du métier où ils pourront faire valoir leurs compétences, leurs capacités, et être reconnus pour cela.
Ce n’est pas un hasard si les grandes institutions souffrent le plus de la pénurie : elles sont souvent bureaucratisées et politisées. La politisation joue deux fois pour accentuer la pénurie : en liant la carrière à l’affiliation politique même si ce n’est pas explicite et en soumettant le métier et donc les compétences professionnelles à la politique, comme celles des conseils de l’aide sociale. Les professionnels du social partagent largement le sentiment d’être dépossédés des octrois d’aide par les décideurs politiques locaux. Et le niveau local n’est pas un gage de démocratie, n’en déplaise aux adeptes du small is beautiful.
Pour beaucoup de travailleurs sociaux, le fonctionnement des CPAS ressemble à une école dont les enseignants seraient privés de l’évaluation par le pouvoir organisateur qui déciderait des réussites, des échecs et des diplômes. Intenable, insupportable pour beaucoup.
Bref, il y a à faire, sans trop attendre, et sans trop attendre d’une réforme qui serait décidée « en haut » et par décret3 : il faut probablement moins de règles tant pour les travailleurs que les usagers et plus de confiance dans les capacités professionnelles et les relations entre les travailleurs et les bénéficiaires des aides.

Des étudiantes et des étudiants représentatifs de la jeunesse bruxelloise

En tant que directeur d’une école de travail social, je suis plutôt épaté par mes étudiantes et mes étudiants. Qui sont bien représentatifs de la jeunesse bruxelloise actuelle : métissée, multiculturelle, plurilingue. Qui viennent des quartiers les plus densément peuplés où les espaces verts publics sont rares et les logements plus réduits. Qui ont souvent fréquenté l’enseignement technique et professionnel, qui ont vécu d’autres expériences que l’école (beaucoup ont fondé une famille et ont au moins une représentation des difficultés personnelles, familiales, sociales). Qui sont souvent boursiers (plus de 60 % en première année), bénéficient d’une aide du service social de l’école, peuvent être des usagers de l’aide sociale ou du chômage. Qui pour beaucoup connaissent donc bien les politiques sociales de l’intérieur avant d’en devenir les professionnels, connaissent le sens des mots violence – y compris la violence institutionnelle –, urgence, faim, sans-abrisme, précarité menstruelle… Ils ont l’enthousiasme des groupes de population dont on disait avant qu’ils étaient dans l’ascenseur social ! Ils sont plutôt entrés « par effraction » (pour reprendre l’expression de mon adjoint, Jean-Louis Linchamps) dans l’enseignement supérieur. N’y étant pas destinés, ils y font plutôt bonne figure.
Évidemment, nous ne pouvons pas enseigner comme si de rien n’était : nous ne pouvons pas accueillir sans intégrer, nous devons donner du temps au temps de manière à accompagner le maximum d’étudiantes et d’étudiants vers la diplomation. Ce faisant, nous sommes victimes de notre succès. Le bouche-à-oreille fonctionne et nous faisons le plein d’inscriptions jusqu’à risquer notre âme dans la massification en cours de l’enseignement supérieur.
Du coup, comme on dit aujourd’hui, les préoccupations et les sujets des travaux de fin d’études changent et sont autant de défis pour les profs et les maîtres de formation pratique qui n’appartiennent pas forcément aux mêmes mondes ni aux mêmes générations. Pour le dire simplement, la question des discriminations l’emporte sur celle des inégalités sociales. Il est question de genre, d’origine, de religion, de migration, d’injustice, de culture, de différence, et plus pratiquement d’alimentation, de développement durable, de prostitution, autant que d’écoles de devoirs, de services sociaux de quartiers et d’épiceries sociales. L’universel se mêle au singulier et au quotidien. Et toujours ou souvent, ces étudiantes et ces étudiants ont un certain sens de la fête où il n’est pas nécessairement question de drague, d’alcool ou de pétard. Le mot « respect » est dans toutes les têtes et parfois sur les murs : « Laisse les filles tranquilles », peut-on lire sur une façade en face de l’école sociale.

Qu’est-ce qui nous distingue ?

Les LGBTQIA+ sont proches des filles qui portent le voile, toutes et tous sneakers aux pieds. Ce sont parfois les mêmes, discrètement. L’écriture inclusive agite surtout les profs et les étudiantes les plus dotées en capital culturel suivant la définition de Pierre Bourdieu4.
Et pourtant, ce qui nous distingue des étudiants est-il plus prégnant que ce qui nous rapproche d’eux ? Nous aussi, les profs, maudissons la bureaucratie et son cortège de prescriptions : les rapports à rendre que personne ne lira ; le contrôle tatillon de nos populations alors que les dossiers en défaut se comptent sur les doigts d’une main ; les vade-mecum des commissaires du gouvernement qui comptent des centaines de pages ; les règles de délibération à inscrire ex ante dans le règlement des études, ce qui nous privera souvent de l’appréciation pédagogique d’une situation académique particulière ; le code des sociétés et des associations qui verse irrémédiablement les ASBL dans le champ de l’économie marchande et des entreprises privées ; etc.
Ce qui nous rapproche également, c’est la préférence pour l’associatif et les projets sociaux à forte connotation culturelle. Nous préférons souvent l’incertitude des agréments temporaires et des subventions facultatives à la dépendance à l’égard de pouvoirs organisateurs dont la composition reflète les représentations et les rapports de force politique. Ce n’est pas tellement la politisation qui nous rebute, c’est son caractère partisan : en soi, la politisation n’est pas mauvaise, elle est même souhaitable si elle permet de faire remonter des problématiques, des points de vue divergents ou innovants. Mais c’est plutôt l’inverse qui est vrai ou ressenti : on a beau évaluer, proposer, mettre en œuvre, peu de tout cela remonte vers les décideurs.

Attention, l’associatif n’est pas tout rose

Il n’est pas exempt de tensions : entre bénévoles et professionnels, entre direction et personnel, entre direction administrative et direction du terrain d’action… Et le rapport aux usagers est souvent compliqué, surtout si les problèmes sociaux s’aggravent et les situations se dégradent. Un petit tour dans les stations de métro bruxelloises en donne un bon aperçu : sans-abrisme, mendicité, drogue, vol et violence… Et pas grand monde à l’horizon : la STIB est régulièrement absente des stations et des arrêts sauf pour le contrôle des fraudeurs réels ou supposés et la police est plutôt présente en nombre, et en voiture, lorsqu’il s’agit de gérer un incident technique ou un dit « incident de voyageur ».
Les travailleurs sociaux sont seuls face à la misère du monde et, fait nouveau, face à la numérisation de l’administration : on a beau prévoir des guichets plus ou moins accessibles pour les victimes de la fracture numérique, ce sont les services sociaux de quartier qui accueillent et prennent en charge.
Il ne manque pas d’assistantes sociales et d’assistants sociaux. Les écoles sociales font le plein, elles intègrent, elles forment, elles accompagnent les stages, elles diplôment. Les diplômées et les diplômés sont motivés, prêts à l’emploi et à faire reculer la pauvreté, nourris d’éthique, de déontologie, de méthodes d’action, de savoirs variés. Il manque une vision qui donne plus et mieux aux bénéficiaires des aides variées qu’une collection de prestations : une place à part entière. Sans cette place, le travail social ne peut pas construire les relations sociales qu’on attend que ses travailleurs restaurent ou instituent. Le propos n’est pas neuf : il était déjà celui du sociologue Georg Simmel à l’amorce du XXe siècle5. Il est devenu plus aigu sur fond de décomposition de nos sociétés nationales industrielles.
Nos sociétés se sont constituées sur l’industrialisation, les rapports sociaux de travail et les conflits entre les classes sociales, en même temps qu’elles affirmaient leur identité nationale. Cette double appartenance, nationale et socioéconomique, s’est inscrite dans nos institutions sociales, l’Office national de sécurité sociale (ONSS) par exemple. Une ligne claire était tracée entre la Sécurité sociale et l’aide sociale : la première concerne les travailleurs et leurs familles et fonctionne comme un système d’assurances solidaires ; la seconde concerne celles et ceux qui passaient « à travers les mailles du filet » et/ou qui n’avaient pas trouvé leur place dans le système productif. Les frontières se sont brouillées : des travailleurs peuvent être précaires ; les revenus de remplacement peuvent être insuffisants ; l’aide sociale s’est diversifiée ; l’idée de condition s’est imposée même au sein de la Sécurité sociale… Il règne comme un parfum de suspicion alors même qu’il faudrait restaurer ou instaurer la confiance. Des travailleurs sociaux de mieux en mieux formés n’arrivent pas à se faire entendre et doivent mettre en œuvre des décisions politiques et des dispositifs à très faible légitimité. C’est cela qu’il convient de comprendre pour sortir de la pénurie.

  1. D. Graeber, Bullshit jobs, Les Liens qui libèrent, 2018.
  2. F. Dubet, Le déclin de l’institution, Le Seuil, 2002.
  3. Allusion aux travaux du sociologue M. Crozier, par exemple Le phénomène bureaucratique, Points Essais, 1971.
  4. P. Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Éd. de Minuit, 1979.
  5. G. Simmel, Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, PUF, 2010.

Cet article est paru dans la revue:

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