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Madeleine Guyot : « De même qu’il y a un Plan de lutte contre la pauvreté, peut-être faudrait-il un Plan de soutien à la parentalité »


Santé conjuguée n°107 - juin 2024

La Ligue des familles a un peu plus de cent ans. Les parents qu’elle soutient et défend n’ont plus tout à fait le même profil ni les mêmes besoins qu’avant. Sa directrice générale parcourt les enjeux de la parentalité d’aujourd’hui… et les réponses structurelles qui tardent à venir.

C’est quoi, une famille aujourd’hui ?
M. G. : Ça, c’est la grande question ! La famille d’aujourd’hui est vraiment multiple. Cette terminologie recouvre à la fois une vision un peu ancienne, qu’on appelle la famille nucléaire avec un papa, une maman et deux enfants. Mais il faut la voir aussi comme un ensemble très malléable dans le temps, qui se modifie à mesure que les enfants grandissent, au fil des histoires qui se passent entre les parents. Des modèles familiaux classiques – la Ligue compte encore quelques familles nombreuses – côtoient des familles recomposées. Beaucoup de familles monoparentales également, mais qui ne sont pas toujours monoparentales dans le sens où on l’entend. Ce sont parfois deux monoparentalités qui se croisent. Des coparentalités homoparentales aussi. J’aime bien parler de coparentalité parce que cela élargit le cercle des parents directs, des liens de sang, des beaux-pères et des belles-mères. On rencontre aujourd’hui des solidarités larges, qui vont au-delà des logiques de famille, des gens qui se mettent ensemble dans des logements solidaires par exemple pour s’entraider…

Les besoins de ces familles ont changé ?
Nous interrogeons régulièrement les familles pour mieux comprendre leurs besoins et définir les enjeux. Dans le dernier baromètre de la Ligue des familles paru en avril1, on voit que les parents sont confrontés à deux grandes catégories de difficultés. La première, c’est la conciliation du temps ; la deuxième, c’est la question financière : 50 à 60 % d’entre eux sont en difficulté par rapport à ces deux volets, ils sont littéralement en apnée. On constate que 20 % des parents cumulent à deux un revenu net mensuel de moins de 2200 euros. Des revenus très, très bas. Mais on constate aussi une érosion du « confort » des classes moyennes et des classes moyennes basses. Des parents avec des revenus plutôt corrects commencent à ne pas y arriver non plus. Ces difficultés finissent par concerner énormément de familles. Plus de la moitié des parents disent qu’ils ne sont pas en mesure de payer certains frais de santé, des frais d’orthodontie. Qu’ils ne sont pas en mesure d’épargner pour l’avenir de leurs enfants, de financer leurs études supérieures, et cela les inquiète. Ce stress permanent est épuisant. C’est un signal d’alerte très fort qu’il faut entendre.

Une tendance qui grignote toutes les couches sociales ?
Oui. La conciliation du temps concerne bien sûr les parents qui tous deux travaillent, qu’ils soient séparés ou pas. Le rythme des activités, du travail a fortement augmenté. Les parents doivent courir pour gérer la sortie de la crèche, de l’école, gérer les imprévus comme la maladie de leur enfant ou la leur. Un quart des parents disent avoir arrêté de travailler ou dû réduire leur temps de travail – généralement les mères – parce qu’ils ne trouvaient pas de place en crèche. Ces parents sont doublement peinés : ils doivent négocier avec leur employeur une réduction de travail et ils gagnent du coup moins d’argent, ce qui les met en difficulté face à certaines dépenses contraintes telles que les frais de scolarité.

C’est toujours l’un des chevaux de bataille de la Ligue des familles…
Voyages scolaires, cantines, matériel scolaire, etc. Les parents réclament une diminution ou un plafonnement des coûts, voire la gratuité. On n’y est pas encore, même si des efforts ont été faits. La question digitale s’est aussi invitée en classe. En secondaire, le crayon se transforme en ordinateur. Comment est-ce qu’on gère l’acquisition d’un ordinateur au sein de l’environnement familial ? Cela engendre des coûts supplémentaires… Les parents qui ont de bas revenus rencontrent aussi des difficultés pour payer les activités de leurs enfants pendant les vacances, d’autant qu’ils exercent plus souvent des métiers moins qualifiés, dans des conditions de travail plus précaires. Ils ne vont pas prendre de congé parental alors qu’ils y ont droit, ils ne vont pas oser le demander, ils ne vont pas avoir accès au télétravail au contraire de parents hautement diplômés. Les congés pour enfant malade, par exemple, vont dépendre très fort d’un secteur à l’autre. Certains accordent cinq jours par an rémunérés, d’autres deux, d’autres… aucun. Il y a une réelle discrimination entre parents selon l’endroit où ils travaillent.

Ce congé parental est un autre grand combat de la Ligue ?
Le non-recours en matière de droits familiaux est présent, comme la non-connaissance de ces droits. Nous souhaitons que la rémunération du congé parental soit augmentée et que les conditions d’accès soient levées. Pour l’instant il faut avoir presté un an chez le même employeur, une condition que ne peuvent pas remplir facilement les jeunes ni les travailleurs intérimaires. Sans parler des indépendants… Pourtant l’outil est là et on voit que la prise de ces congés parentaux augmente de plus ou moins 9 %, notamment chez les pères. Mais à 896 euros par mois, les parents font vite le calcul : la perte financière est trop conséquente. La Ligue demande qu’il soit augmenté à 1500 euros. Mais ce n’est pas le seul frein : il y a aussi la méconnaissance et la lourdeur des démarches administratives, et la crainte d’être en fin de compte dégagé de son poste… Il reste un travail de sensibilisation à faire auprès des employeurs et pas uniquement des entreprises privées. Comment leur faciliter la procédure pour qu’ils puissent accueillir cette parentalité comme un investissement à long terme sur un travailleur ? Le congé parental actuel n’est pas non plus adapté aux situations d’enfants ou de parents malades.

Quid du congé de paternité ?
Ce n’est pas prendre congé pour prendre congé. C’est un moment très important de lien, de construction de la parentalité. Nous militons pour qu’il soit de quinze semaines obligatoires, comme pour les mères, de sorte qu’il n’y ait pas d’enjeux au sein du ménage. Depuis juillet 2022, il est passé de deux à quatre semaines, soit vingt jours ouvrables. L’Inami a croisé les données et note depuis lors une baisse de 21 % du nombre de jours d’invalidité. C’est très porteur, évidemment. Les employeurs et même l’État doivent comprendre qu’investir pour une parentalité plus adaptée, épanouie, plus confortable coûtera moins cher à la société, car l’épuisement parental explose. Selon une étude mondiale sur le burn-out parental2, la Belgique se situe en deuxième position après les États-Unis, avec 7,9 personnes sur 100 répondant aux critères ! Cette étude indique également que, là où il y a des volontés d’égalité entre hommes et femmes, l’épuisement parental explose parce que tout n’a pas été mis en place pour que les deux parents puissent continuer à travailler dans de bonnes conditions… L’épuisement coûte cher à tout le monde. Si l’employeur a la possibilité d’intégrer cette préoccupation dans sa gestion pour parvenir à réconcilier la question du travail et celle de la parentalité, je pense que la société s’en portera mieux.

Vous continuez toujours de réclamer de nouvelles places en crèche ?
Notre baromètre n’indique rien de nouveau, il indique juste que les problèmes se sont solidement installés. La question de la crèche, on la connait depuis des années… ça met du temps à évoluer : les conditions d’accès bien sûr, mais aussi le métier d’accueil. Ce sont des conditions de travail difficiles, l’encadrement est toujours insuffisant. Globalement, les métiers liés au soin de l’enfant ne sont pas attractifs. Les parents doivent penser à la crèche avant même la conception de l’enfant, il n’y a plus beaucoup de spontanéité là-dedans… La Ligue demande la création de 10 000 nouvelles places.

Les injonctions de la société sont très normatives ?
On est très fort dans une responsabilisation des parents par rapport à leur parentalité individuelle. Ça pullule – et la Ligue en propose aussi… – d’ateliers pour mieux s’organiser, de conférences et de livres à lire, mais les questions sont systémiques. Pour moi, il faut parvenir à re-responsabiliser les politiques sur la question de la parentalité. Cette question de la parentalité, elle est à 360 degrés. On touche aux différentes problématiques du logement, de la mobilité, des conditions de travail… Chaque niveau de pouvoir est concerné, du communal au fédéral. Il faut qu’elle soit considérée de manière franche et transversale. De même qu’il y a un Plan de lutte contre la pauvreté, peut-être faudrait-il un Plan de soutien à la parentalité ou d’accompagnement à une meilleure parentalité.

La séparation appauvrit les parents. Quelles actions menez-vous dans ce domaine ?
Pour un tiers des parents, la séparation est un vrai moment de basculement financier. Nous travaillons à faire valoir leurs droits en tant que parents séparés, car ils sont dans une invisibilisation complète, vu qu’une majorité ne passe pas par la justice pour s’organiser à l’amiable ou pour se mettre d’accord sur les modalités d’hébergement. Et quand bien même ils le voudraient ou auraient tout à y gagner, certains ne le font pas parce que ces procédures coûtent cher. La Ligue milite pour un registre des modes d’hébergement qui donnerait une meilleure vision de la réalité pour pouvoir ensuite adapter la législation en fonction. Nous sommes dans des logiques de valorisation de certains frais et de réduction d’impôts, mais lequel des parents peut en profiter ? Il s’agit parfois de sommes importantes : frais extrascolaires, accueil temps libre, orthodontie, équipement sportif, minerval… Un des parents doit les avancer. Nous imaginons un système comparable à ce qui existe déjà concernant les créances alimentaires et nous travaillons avec les avocats pour qu’ils intègrent ce sujet dans leurs médiations avec les familles, sous forme de forfait par exemple.

Vous avez travaillé auparavant chez le Délégué général aux droits de l’enfant. C’est un dossier que vous continuez de suivre à la Ligue des familles ?
Oui. La Ligue mène aussi un combat dans ce domaine, notamment contre l’enfermement des familles et des enfants dans les centres où sont maintenues les personnes migrantes qui se voient refuser l’entrée sur le territoire belge. Quand on parle des familles multiples, ces familles-là en font partie. Ce sont des enfants qui doivent aussi aller à l’école et qui doivent bénéficier d’un environnement et d’espaces de qualité. Et leurs parents ont encore moins la possibilité d’être parents dans ces conditions de vie…

La société galoperait-elle derrière la réalité des familles ?
La Ligue des familles se bat pour des choses très concrètes, comme la valorisation du congé parental par exemple, mais elle se bat aussi pour des valeurs. Pour certaines, nous savons que nous n’obtiendrons pas grand-chose, mais nous continuons à taper sur le clou. Notre principal chantier actuellement, c’est la conciliation vie professionnelle/vie familiale ; tous les signaux dont nous disposons vont dans ce sens. Le temps politique et celui de la mise en place des mesures qui ont parfois déjà été décidées ne sont pas du tout les mêmes que le temps des parents. Il est temps d’appuyer sur l’accélérateur !

 

 

 

  1. Le baromètre des parents 2024, Service études et actions politiques de la Ligue des familles, https://ligue des familles.be.
  2. I. Roskam et al., Parental Burnout Around the Globe: A 42-Country Study, International Investigation of Parental Burnout (IIPB) Consortium, 2020, www.burnoutparental.com.

Cet article est paru dans la revue:

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