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Petit coup de pouce


Santé conjuguée n°111 - juin 2025

Il y a quelques années, chaque semaine dans le British Medical Journal (BMJ), un médecin présentait un livre qui avait modifié sa pratique. Passionnant !

Dans l’un de ces ouvrages, Daniel Kahneman démontre le fonctionnement de nos deux systèmes complémentaires de pensée : le système 1, intuitif, automatique, très économe d’énergie et efficace dans les situations communes, mais qui se trompe facilement et qui peut être influencé par les émotions et se révéler dangereux dans les situations non familières ; et le système 2, qui raisonne, nuance, mais qui consomme plus d’énergie 1. Les auteurs du livre 2 dont je vais vous parler ici ont été fortement influencés par Kahneman3. Richard Thaler est un économiste considéré comme le théoricien de l’économie comportementale4. Cass Sunstein est juriste et philosophe. Tous deux se réclament du paternalisme libertarien. Qu’est-ce que c’est que cela ?

Nudge et sludge

Le nudge, qui a donné son titre au livre, c’est une démarche simple, c’est un petit coup de pouce, un petit coup de coude vertueux pour aller dans le bon sens : c’est ce qui rend les choses plus faciles. Voici quelques exemples de nudges :

  • à l’aéroport de Schiphol, à Amsterdam, on a dessiné une mouche dans les urinoirs : cela a réduit les éclaboussures de 80 % ;
  • sur la Lake Shore Drive à Chicago qui serpente le long du lac Michigan, on a dessiné des lignes blanches de plus en plus courtes dans les tournants, ce qui fait ralentir les automobilistes et réduit ainsi le nombre d’accidents ;
  • les voitures sont de plus en plus attentionnées : elles sonnent si on ne boucle pas sa ceinture, si on oublie d’éteindre les phares…

Ainsi, l’heure d’été est une façon de pousser les gens à se lever plus tôt quand le soleil se lève plus tôt. L’imprimante dont la première option est recto verso nous fera économiser du papier. Le GPS nous guide, mais nous prive aussi insidieusement d’une certaine liberté. Et même, l’endroit où est installée la machine à café influence les relations entre collègues.
Le contraire du nudge, c’est le sludge. Par exemple, c’est la bureaucratie (la bureaucratie, c’est ce qui rend impossibles les choses possibles…). Aux États-Unis, par exemple, selon les auteurs, il faudrait treize heures en moyenne pour compléter une déclaration d’impôts, souvent avec l’aide indispensable d’un expert-comptable, alors qu’en Suède il suffit de quelques minutes.
Le nudge, c’est un moyen de lutter contre l’inertie comportementale. On a bien étudié le biais de statu quo : la majorité des gens ont tendance à choisir l’option par défaut (quelle qu’elle soit) lorsqu’il y en a une qui est proposée. Par exemple, pour les dons d’organes, dans les pays où il faut exprimer son désaccord contre un prélèvement post-mortem, on pourra en réaliser beaucoup plus (comme en Espagne) que dans les pays où il faut avoir marqué son accord. Daniel Kahneman rapportait que lorsqu’un détenu introduisait une demande de congé pénitentiaire, celle-ci était plus facilement acceptée par le juge si elle était faite juste après la pause que longtemps après (le refus est la décision par défaut, plus facilement prise quand les juges sont fatigués ou ont faim).
Ainsi donc, le paternalisme libertarien consiste à laisser la liberté aux gens tout en favorisant les comportements vertueux pour la communauté ou la planète.
Le prélèvement anticipé d’impôts est un nudge, qui permet aux citoyens d’être en ordre avec l’État sans trop de douleurs. Ronald Reagan, gouverneur de Californie, grand promoteur de ce qu’on allait appeler le néolibéralisme, était contre le prélèvement anticipé progressif de l’impôt : « L’impôt doit être douloureux », disait-il, car il voulait favoriser l’adhésion de la population à ses projets de réduire les impôts et donc les services publics.
Les nudges pourraient être développés dans un but de santé publique. La ville de Stockholm avait installé des escaliers musicaux dans le métro pour inciter la population à les utiliser plutôt que les escalators, ce qui motiva les usagers à plus d’exercice physique de façon ludique. Dans les restaurants ou les magasins self-service, on pourrait présenter à l’avant-plan les aliments à valeur nutritive saine. C’est hélas ! souvent le contraire qui se produit, car les nudges sont plus souvent au bénéfice du marchand que du consommateur ou de la planète.
L’utilisation des nudges n’est pas sans risque, car ils peuvent contribuer à manipuler les gens et les influencer à leur insu. Ainsi, à la fin des années 1930 en Autriche, lors du vote pour le rattachement à l’Allemagne, sur les bulletins de vote, la case « pour le rattachement » était plus grande que celle « contre le rattachement ».

Manipulation ?

Cela dit, on pourrait se demander ce qui contribue le plus à la perte de liberté… Les nudges ou les différents biais, comme le biais de statu quo ou le biais grégaire qui fait que l’individu est fortement influencé par le comportement des autres ? Des études ont montré que si on demande aux gens quels sont les problèmes les plus importants du moment, le terrorisme est beaucoup plus souvent cité par les individus qui ont assisté à une discussion de groupe sur ce sujet. De même, on considère les homicides comme un problème beaucoup plus important que le suicide, parce que les médias en parlent beaucoup plus, alors que les suicides sont beaucoup plus fréquents.
Les nudges peuvent contribuer à la manipulation, mais ils peuvent aussi donner l’impression de manipulation, ce qui peut déboucher sur des sentiments de méfiance de la population et sur des résultats contre-productifs, surtout en ces temps de méfiance accrue vis-à-vis des gouvernements. Ainsi, le fait d’avoir trop poussé la population à se faire vacciner contre le covid a entrainé une méfiance vis-à-vis des vaccins en général : on constate une baisse des vaccinations, entre autres contre la grippe et la rougeole, et des épidémies de rougeole qui frappent à nouveau l’Europe 5.
Les nudges risquent d’augmenter le pouvoir de dirigeants qui veulent contrôler leur population ou du marketing sur les masses en poussant encore plus la tendance à consommer. La généralisation des nudges pourrait déboucher sur le meilleur des mondes, selon Huxley…
On peut s’imaginer que la question éthique de l’application des nudges est beaucoup plus sensible s’ils concernent les décisions importantes que les décisions futiles. Plus les enjeux sont importants, moins on a l’occasion de s’entrainer à prendre la bonne décision. Ainsi, on apprendra vite à bien choisir son pain, son fromage, les graines pour son jardin, tandis que lorsqu’il faut choisir sa maison ou son conjoint, on a souvent moins d’expérience (ce n’est pas toujours le cas). C’est d’autant plus inquiétant dans notre monde où les GAFAM6, avec toutes leurs données accumulées, savent parfois mieux que l’individu les décisions qui lui « conviennent ».
Ainsi, ce sujet soulève pas mal de questions politiques et éthiques. Il est quand même un domaine où on voudrait beaucoup plus de nudges, pour faciliter notre travail quotidien et les soins aux patients : c’est dans l’informatique et en particulier dans le dossier médical. Tant de données et de démarches peu épanouissantes doivent être faites ou répétées…
En vrac, parmi d’autres, quelques petits éléments cueillis dans ce livre. Avec un œuf d’autruche, on peut préparer une omelette pour vingt-quatre personnes. Quand dix personnes restent dans une pièce de taille moyenne, cela entraine une augmentation de température d’un degré par heure. Des expériences ont montré que la solidarité dans un groupe se développe quand plus de gens y participent au lieu de privilégier les démarches individuelles. Et que la solidarité a tendance à augmenter si on permet aux gens de discuter entre eux avant de prendre leur décision.
Il est utile de relever à quel point des chercheurs, qui ont reçu la récompense suprême en économie, ont des choses à partager avec chaque citoyen du monde. Ce serait plus important de former les étudiants à la culture financière et aux statistiques qu’à la trigonométrie !

 

  1. D. Kahneman, Système 1/système 2. Les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2012.
  2. R. Thaler, C. Sunstein, Nudge, Vuibert, 2022.
  3. Il a reçu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques, en mémoire d’Alfred Nobel.
  4. Il a obtenu le prix Nobel d’économie, en 2017.
  5. E. Mahase, « WHO warns ‘measles is back’ as virus spreads across Europe, America, and Afghanistan », BMJ 2025;388.
  6. Acronyme des géants du web : Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°111 - juin 2025

Violence dans le secteur de l’aide aux sans-abri

Mai 2023, la presse relaye la fermeture temporaire de centres du secteur de l’aide aux personnes sans chez-soi suite à des violences dans leurs locaux. Ces actes ne sont pas les premiers, mais cette médiatisation est inédite. Toutefois, les services ne peuvent s’arrêter aux faits et il est urgent de mieux comprendre la dynamique derrière ceux-ci afin d’y répondre adéquatement.
- Antoine Farchakh, Louis Berny

Patients et impatience

Le psychiatre et psychanalyste Jean-Pierre Lebrun[efn_note] J.-P. Lebrun, Un monde sans limite, Erès, 1997 ; Un immonde sans limite, Erès, 2020. [/efn_note] livre son analyse des violences à l’œuvre aujourd’hui dans notre société. Pour lui, elles s’inscrivent notamment dans le changement des modes de transmission et dans le poids qu’exerce sur nous la société de consommation.
- Pascale Meunier, Stefania Marsella

Violences institutionnelles et justices alternatives

Outre l’intérêt que suscite leur découverte, s’aventurer sur ces nouveaux territoires peut apporter matière à réflexion pour réagir aux violences institutionnelles produites (dans le domaine sociosanitaire, scolaire…) et rompre avec leur cycle autrement que par le recours à la justice en général, et la justice pénale en particulier.
- Anne Lemonne

Soutenir l’individu, soutenir le collectif

Qu’en est-il aujourd’hui du « travailler ensemble » dans le secteur médico-éducativo-psychosocial ? Au départ des observations issues de notre clinique de supervision, nous proposons quelques réflexions et analyses en lien avec des questions sociétales et leurs effets sur le travail en équipe.
- Les membres de l'équipe du Centre de formation et de supervision en institutions du service de santé mentale Chapelle aux champs de UCLouvain

Faire face aux violences dans les services d’aide

Les services destinés aux personnes en grande précarité constatent une augmentation des violences de la part des usagers. Comment répondre à ce phénomène au niveau de l’institution alors qu’il est le signal clair d’un contexte global qui se dégrade ?
- Marinette Mormont

L’urgence du genre

Comment le genre se traduit-il dans un service d’urgences médicales ? Les données recueillies grâce à une observation participante[efn_note]Ch. Marbaix, L’urgence du genre, comment le genre se traduit dans un service d’urgences médicales, master de spécialisation en études de genre, UCL, 2022.[/efn_note], principalement lors des consultations de tri, ont permis d’analyser les stéréotypes de genre et préjugés sexistes présents sur ce terrain.
- Charline Marbaix

Faire face aux paradoxes sociétaux

Comment s’énoncer sans heurter les sensibilités, prendre position sans être menacé ? Les acteurs de la santé sont attendus à répondre dans l’immédiateté et l’efficacité tout en devant souvent se garder de questionner la portée signifiante de tel ou tel acte du patient.
- Emmanuel de Becker

Violences de l’exil violences de l’accueil

L’expérience de l’exil et de l’arrivée sur un territoire où les conditions de vie tranchent avec celles que l’on avait imaginé trouver est une épreuve difficile, voire dévastatrice. Quelles violences s’opèrent tout au long de ces trajectoires ? Avec quelles conséquences sur la santé mentale des personnes concernées ?
- Pauline Gillard

La prudence en travail social face à la nouvelle gouvernance managériale

Comme nous l’avons montré avec Sylvie Mezzena1, le travail social présente les caractéristiques d’une activité prudentielle, c’est-à-dire une activité mobilisant la « prudence » comme qualité professionnelle. Cette prudence vient littéralement se heurter aux prescrits contemporains d’une nouvelle gouvernance managériale pénétrant de nombreux services sociaux dans divers secteurs de l’intervention.
- Didier Vrancken

L’État social actif : entre contrainte et inefficacité

À l’heure où L’État social actif inspire de nouvelles réformes excessivement dures qui seront mises en place dans les prochains mois et les prochaines années, son efficacité doit être questionnée. Notamment au regard de son impact délétère sur le bien-être général des nombreux bénéficiaires de la Sécurité sociale et de l’aide sociale qu’il a poussés vers la précarité.
- François Perl

Systémique de la violence

Dans les métiers du social et de la santé, il est commun de « faire avec » une certaine forme d’agressivité. Sans la banaliser, elle fait partie des situations que les travailleuses et travailleurs ont appris, le plus souvent par la pratique, à gérer. Néanmoins, des formes plus graves ou la répétition des agressions peuvent générer une souffrance et un sentiment de peur souvent tabous. Non dite et à la fois omniprésente, cette peur isole, entraine des impressions de disqualification et brouille les ressentis.
- Muriel Allart

Collaboration sous tension

Les violences institutionnelles touchent la plupart des lieux de soins et d’aide aux personnes. Elles peuvent être notables dans certains lieux et se faufiler plus subtilement dans d’autres. Elles font désormais l’objet d’une attention particulière, d’analyses sociologiques, psychologiques et politiques. Rien d’étonnant vu la conjoncture qui tend à criminaliser les précaires et les malades, les coupes budgétaires dans la plupart des secteurs et la fragilisation du tissu associatif.
- Stefania Marsella

Introduction n°111

Quel service d’aide ou de soins peut aujourd’hui se targuer d’échapper à des manifestations répétées de violence ou d’agressivité ? Leurs formes varient : physiques, verbales, symboliques ou psychologiques, rapports de force et de domination… et se traduisent(…)

- Pascale Meunier

Actualités 111

Frank Vandenbroucke : « Même dans des moments budgétaires difficiles, il faut préserver le système basé sur la solidarité »

Le ministre fédéral de la Santé et des Affaires sociales (Vooruit) rempile dans un gouvernement d’alliance de quelques socialistes et d’une majorité conservatrice. Quelle place, quels moyens pour la santé dans un contexte d’austérité ?
- Pascale Meunier

Prévention du suicide : la première ligne peut faire la différence

Quelles lignes directrices et attitudes adopter lors des consultations avec des patients en détresse ? Quelles précautions prendre pour évaluer la dangerosité d’un acte suicidaire ? La coordination institutionnelle en cas de crise suicidaire, la réflexion collective et la mise en place de protocoles clairs pour prévenir et gérer les situations de crise revêtent aussi une grande importance.
- Tsolair Meguerditchian

Agir contre les pollueurs

Le cycle de conférences-débats organisé par la Fédération des maisons médicales s’est clôturé avec des leviers juridiques disponibles pour obtenir réparation, faire cesser une activité polluante ou faire reconnaitre la responsabilité des pollueurs.
- Pascale Meunier

Petit coup de pouce

Il y a quelques années, chaque semaine dans le British Medical Journal (BMJ), un médecin présentait un livre qui avait modifié sa pratique. Passionnant !
- Dr André Crismer

De grèves en manifs…

Depuis l’installation du nouveau gouvernement fédéral, la grogne monte dans le secteur du non marchand. L’aide à la jeunesse, l’insertion, les soins de santé, les services sociaux… sont des socles qui tiennent debout des pans entiers(…)

- Fanny Dubois