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L’urgence du genre


Santé conjuguée n°111 - juin 2025

Comment le genre se traduit-il dans un service d’urgences médicales ? Les données recueillies grâce à une observation participante14, principalement lors des consultations de tri, ont permis d’analyser les stéréotypes de genre et préjugés sexistes présents sur ce terrain.

Le genre influence la santé des individus tant par l’expérience sociale et la socialisation que par les différences de prises en charge et de connaissances médicales. Le genre peut être défini comme un « système social de différenciation et de hiérarchisation qui crée les catégories de sexes comme éléments structurant des sociétés humaines » 1. Sur le terrain des urgences médicales, le genre est particulièrement visible dans les discours : des préjugés sont répétés tout au long de l’observation, autant par le personnel soignant que par la patientèle ou les accompagnants et les accompagnantes. Nombre d’entre eux concernent la masculinité hégémonique, c’est-à-dire la forme la plus valorisée de la masculinité dans la société occidentale actuelle.
Les garçons, définis comme des « casse-cous », sont encouragés à prendre des risques. La violence masculine est banalisée et la tolérance à la douleur associée au genre masculin. Quelques exemples observés : « J’en ai quatre comme ça, alors on s’ennuie pas » (un père, dont l’un des fils consulte pour une fracture), « Il vaut mieux le poteau qu’autre chose » (un patient avec fracture auto-infligée du cinquième métacarpe lors d’un accès de colère), « Je tiens la douleur, je suis un bonhomme » (un patient avec luxation de l’épaule). Les préjugés associés au genre féminin se réfèrent à la douceur, l’empathie, une valorisation de l’esthétisme et à un déterminisme biologique : « Les femmes sont trop empathiques et prennent trop de temps au tri » (deux médecins), « Regarde cette belle chaussure de cendrillon ! Il faudra pas mettre de talons aiguilles ! » (un médecin proposant une attelle à une patiente d’environ dix ans), « Pour quand tu auras des enfants, c’est jamais perdu » (une mère, conseillant à sa fille d’acheter des béquilles plutôt que de les louer). Ces préjugés nourrissent la socialisation genrée qui mène à des expériences différenciées selon le genre. La socialisation est le processus par lequel la société façonne les individus. Dès la naissance, voire avant, l’environnement social (famille, école, médias, discours médicaux…) transmet des normes et des attentes, influençant les comportements et les rôles considérés comme appropriés en fonction du genre.

Le genre en expériences corporelles

La socialisation et l’organisation sociale genrées engendrent des comportements et des expériences spécifiques qui impactent la santé des individus. Les patientes et les patients ont des pathologies propres à la ségrégation horizontale des métiers (le phénomène de regroupement des femmes dans certaines disciplines professionnelles et leur absence dans d’autres). Par exemple, un homme chute d’un échafaudage et une femme se coupe le doigt avec un robot de cuisine. Certaines pathologies reflètent des comportements valorisés par la masculinité hégémonique : seuls des hommes consultent pour des fractures auto-infligées du cinquième métacarpe, aussi appelées fractures du boxeur.
La socialisation favorise également des dispositions corporelles réflexes, appelées habitus 2 : la prise d’espace physique et sonore est encouragée pour les garçons, à l’inverse des filles chez qui la discrétion et la douceur sont valorisées3. Sur le terrain d’observation, seuls des hommes se permettent des vulgarités pour exprimer leur douleur tandis que les femmes s’excusent spontanément après avoir émis un cri de douleur lors de l’examen clinique.
L’équipe médicale illustre la ségrégation horizontale et verticale des métiers : la ségrégation verticale (ou « plafond de verre ») étant définie comme « l’ensemble de barrières artificielles, créées par des préjugés d’ordre comportemental ou organisationnel, qui empêchent des individus qualifiés d’avancer dans leur organisation »4. La majorité du personnel infirmier et d’entretien est composée de femmes, tout comme la plupart des personnes accompagnant la patientèle. Plus nombreuses, ces accompagnantes s’impliquent davantage dans le suivi du traitement : elles posent plus de questions, anticipent les démarches administratives, connaissent les stocks de médicaments à domicile, etc. Cela reflète la division sexuée du travail domestique et de soins profanes, majoritairement féminin et gratuit 5. Source de précarité et de surcharge mentale, cette organisation sociale engendre des parcours de soins inégalitaires, le travail domestique n’étant ni reconnu ni couvert médicalement.

Culture médicale urgentiste

Sur le terrain, le cadre médical – décor épuré, technologie, rapidité – produit une « aura de l’urgentiste » : toujours pressé et débordé, ne pouvant être dérangé que pour une bonne raison. Cela accentue l’asymétrie fonctionnelle, car la patientèle n’ose pas poser de questions ou s’excuse d’être venue « pour rien ». Martin Winckler appelle « asymétrie fonctionnelle » le rapport de pouvoir inhérent à une relation de soin : le ou la médecin détient un savoir que la patientèle n’a pas et dont sa santé dépend 6.
La plupart des urgentistes accordent peu d’intérêt au tri, perçu comme de la « bobologie ». Le concept de « corps-machine » – qui renvoie à une vision du corps comme un ensemble de pièces détachées les unes des autres – est particulièrement visible7. En effet, en dehors de la salle de consultation, la patientèle est souvent désignée par le nom de sa pathologie (l’entorse, le genou, etc.). Ce « traitement de l’absent » peut refléter des discriminations sociales comme lorsqu’une patiente âgée est appelée « la petite mamy » ou une autre « l’hystérique dans la salle d’attente ». Goffman appelle « traitement de l’absent » le fait que, en coulisses, les acteurs et actrices « dénigrent en général le public d’une façon qui contredit le traitement qu’ils lui accordent en face à face »8. Les personnes très âgées expérimentaient souvent le « statut de non-personne » : bien qu’elles soient physiquement présentes, elles ne sont ni regardées ni questionnées. Combinés à l’organisation du service (consultations chronométrées avec un ou une seule médecin au tri), ces éléments peuvent favoriser une déshumanisation de la patientèle et renforcer l’application de préjugés.

Genre et soins différenciés

Les soins différenciés désignent les variations de prises en charge des patients et des patientes en fonction de leur position sociale 9. L’exposition répétée à des préjugés ou à des généralisations concernant certains groupes sociaux favorise l’émergence d’associations inconscientes, appelées biais cognitifs implicites. Présents à des degrés divers dans l’ensemble de la population, ces biais n’épargnent pas les soignantes et les soignants. Ils influencent la manière dont les informations sont perçues et interprétées et favorisent notamment des biais de genre dans les diagnostics et les pratiques médicales 10. Par exemple, chez les femmes, une douleur thoracique est plus souvent diagnostiquée comme une crise d’angoisse11. Pour une douleur abdominale, elles reçoivent plus souvent des anxiolytiques et des antidouleurs moins dosés que les hommes 12.

Le miroir et la colle

Les préjugés sexistes et les rôles sociaux de genre s’inscrivent dans des rapports de pouvoir, produisant des expériences sociales différenciées selon le genre. Intégrés inconsciemment par le personnel soignant, les biais implicites conduisent à des soins différenciés qui ne sont pas médicalement justifiés. Ainsi, le terrain observé reflète et renforce les inégalités sociales de genre, notamment à travers la posture scientifique de la médecine.
Historiquement, la médecine a légitimé les inégalités sociales en essentialisant les corps stigmatisés, comme ceux des personnes noires ou des femmes13. Cet héritage persiste dans les recherches et pratiques actuelles, encore marquées par des biais racistes et sexistes. Sans remise en question de son ancrage social, l’institution médicale risque de renforcer les rapports de domination existants.

 

  1. N. Le Feuvre, « La féminisation de la profession médicale : voie de recomposition ou de transformation du “genre” ? », in P. Aïach (Éd.), Femmes et hommes dans le champ de la santé : Approches sociologiques, EHESP, 2001.
  2. P. Bourdieu, Le bal des célibataires. Crise de la société paysanne en Béarn, Le Seuil, 2002.
  3. N. Ellemers, “Gender stereotypes”, Annual Review of Psychology, 69, 2018.
  4. Morrison et al., Breaking the Glass Ceiling: Can Women Reach the Top of America’s Largest Corporations?, Addison Wesley, 1987.
  5. G. Cresson, « Les soins profanes et la division du travail entre hommes et femmes », in P. Aïach (Éd.),
    Femmes et hommes dans le champ de la santé : Approches sociologiques, EHESP, 2001.
  6. M. Winckler, Les Brutes en blanc, Flammarion, 2016.
  7. P. Freund, M. McGuire, ”The social construction of medical knowledge”, Health Illness and the Social Body:
    A Critical Sociology, Prentice Hall Vol.9, 1991.
  8. E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, Éd. de Minuit, 1973.
  9. B. Baertschi, « Stéréotypes et heuristiques : le problème des soins différenciés », Revue française d’éthique appliquée, 8, 2019.
  10. C. Clair et al., « Médecine et genre : quels enjeux pour la pratique ? » Revue médicale suisse, 4(625), 2018.
  11. M. Salle, C Vidal, Femmes et santé, encore une affaire d’hommes ?, Belin, 2017.
  12. C. Clair et al., op. cit.
  13. A. Flores Espínola, « Rapports sociaux de sexe dans la recherche biomédicale : une lecture de la production de savoirs dans les publications féministes anglophones », Sociologie et sociétés, 49(1), 2017.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°111 - juin 2025

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