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L’éthique en maisons médicales


Santé conjuguée n°102 - mars 2023

Depuis une trentaine d’années, le comité d’éthique de la Fédération des maisons médicales traite des multiples questions de société qui traversent le secteur et que les équipes rencontrent dans leur quotidien.

C’est une ligne du temps, un reflet de l’évolution des mœurs, de la société et du droit en Belgique. Relire les publications du comité d’éthique de la Fédération des maisons médicales, c’est retracer les années sida, acter la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse et de l’euthanasie. C’est réentendre les grands débats sur la toxicomanie, la surmédicalisation, les tests génétiques, la marchandisation de la santé et la protection de la vie privée, la loi sur le droit du patient… Plus près de nous, c’est aussi analyser la syndémie de Covid qui a ébranlé la planète entière et soulevé de nombreuses interrogations chez les professionnels du soin.

Un lieu de réflexion

Actuellement, le comité planche sur la question du racisme. Comment se positionner ? Faut-il exclure un patient qui a tenu des propos racistes à l’encontre d’un médecin ? Comment s’emparer de cette question pour développer une vision, des valeurs communes ? « L’équipe qui a demandé à ce patient de quitter la maison médicale était mal à l’aise tant par rapport à ses propos que par rapport à son exclusion, explique Latifa Ayada-Kaisin, présidente du comité d’éthique. Cette histoire très concrète est venue nous questionner. Si l’on devait exclure tous les racistes, tous les partenaires violents, remplirions-nous notre mission ? Qu’est-ce que soigner quelqu’un de façon neutre et objective malgré son histoire, malgré son passé ? Ce qui crée du malaise, de la frustration, de la perte de sens et de motivation, c’est d’être régulièrement confronté à une problématique pour laquelle on manque d’outils conceptuels ou de repères, et qui fait achopper aux mêmes difficultés. Le comité d’éthique est là pour essayer d’élargir le regard, ouvrir le débat et donner non pas une recette, mais des pistes de solution, des pistes de réflexion pour que les équipes aillent plus loin. »
Une réflexion sur l’agressivité est en cours dans une maison médicale : qu’est-ce que le tolérable et qu’est-ce que l’intolérable ? Comment réagir, par exemple, face à des propos homophobes ? « Ce sont des questions très vivantes, poursuit la présidente. Est-ce qu’exclure quelqu’un est éthique ? Est-ce simplement rejeter le problème et l’envoyer à une autre maison médicale ? Est-ce que cela suffit pour régler le problème ? N’y a-t-il pas quelque chose à en faire ? »

Du particulier au général

Le comité n’est pas là pour dire ce qu’il pense, de l’avortement par exemple, mais pour tirer d’histoires singulières un enseignement au bénéfice de toutes les maisons médicales. Le comité ne rend donc pas de décisions, plutôt des avis, des recommandations. Sans contrainte de publication ni de délais à respecter. Une posture qui prend le temps de la discussion éthique, le temps de la réflexion éthique, de nature beaucoup plus long. Ce qui n’exclut toutefois pas de répondre à des crises plus aiguës, d’apporter un éclairage rapide en cas de nécessité. « Nous invitons toujours la personne ou l’équipe qui porte une question à nous rencontrer, explique la présidente. Souvent, le problème qui surgit n’est pas d’emblée de l’éthique, il peut s’agir d’une question de législation, d’une question de protocole… On essaie de démêler cela, ce qui peut déjà dans un premier temps satisfaire à une certaine urgence. » La question posée est parfois saisissante, par exemple : que faire face à un patient armé ? Contacter le comité d’éthique n’apporte évidemment pas de réponse au moment où cela se passe. « Ce que l’on essaie de faire, c’est de décortiquer le problème pour voir si c’est la sociologie, la psychologie ou le droit qui peut répondre. Et quand nous avons passé tous ces tamis, il reste la question éthique, la substantifique moelle. À ce moment-là, nous prenons le temps d’y répondre. »
Ces situations de violence illustrent très bien la manière de fonctionner du comité d’éthique. « En nous emparant de ces exemples, comme de celui du racisme ordinaire, non explicite, que nous pratiquons nous-mêmes alors que nous sommes si démocrates, si éduqués, cultivés, ouverts, nous essayons de déconstruire nos propres préjugés. Car c’est cela aussi l’éthique. C’est intéressant de répondre à une question et d’aider les équipes sur le terrain bien entendu, mais ça l’est aussi pour elles de faire cet exercice, d’y réfléchir et de créer leur identité, leur charte, leur vision, leurs valeurs en tant qu’équipes soignantes. D’apprendre à mieux se connaitre et à se définir sur un socle commun. »
Hors sollicitations directes des équipes et des travailleurs de maisons médicales, le comité se concentre sur des thèmes transversaux. Des débats de société très larges dans lesquels nous baignons tous et qui se rejouent aussi dans les maisons médicales. Le Covid aujourd’hui et ses risques pour la démocratie et pour la première ligne de soins, le règlement général sur la protection des données ; le port du voile par des soignantes, il y a quelques années ; et bientôt sans doute l’intelligence artificielle… « Nous débattons de ce qui bouillonne et qui a un impact sur le vivant, sur la santé, sur l’être humain », résume Latifa Ayada-Kaisin. Un comité qui nourrit et éclaire en permanence le secteur. « L’éthique, définit-elle, c’est faire un pas de côté, essayer d’appréhender, de complexifier les problématiques de santé, notamment, et pas de les simplifier. Sortir de son cadre, de ses croyances, de ses jugements, de ce que l’on a appris pour essayer de regarder les choses d’une façon différente. Essayer de comprendre les valeurs de chacun, de tous les acteurs impliqués dans une problématique, dans une question. Pour moi, l’éthique c’est prendre soin de la relation avec soi-même, avec les autres et avec la société. »
Souvent, la question que se pose un soignant ou une équipe est la traduction d’une loi, d’une pensée dans un acte. Derrière un point du règlement de travail peut se cacher une question éthique. Tout est plus compliqué, plus complexe qu’il n’y parait et ce sont dans les questions sans réponse que l’éthique intervient, pour les étoffer davantage, les rendre encore plus riches. « On peut analyser l’inscription de nouveaux patients lourds – qui vont nécessiter beaucoup de temps et d’attention au détriment d’autres – d’un point de vue purement financier, mais, derrière cela, quelle est notre vision de la santé et la solidarité envers quelqu’un qui est en position de vulnérabilité et de fragilité ? C’est là également que le comité d’éthique intervient : si on creuse ces principes d’humanité et d’humanisme, que sommes-nous en train de faire ? » Peut-on inscrire un membre de la famille d’un soignant ? Toute l’équipe a-t-elle accès aux données médicales ? Comment organiser le tracking des patients et la numérisation ? Résolument, l’éthique se niche partout.

Une approche plurielle

« Nous ne nous positionnons pas du tout comme un comité d’experts qui sait et qui va inonder de sa science ceux qui ne savent pas », défend Latifa Ayada-Kaisin. Elle insiste également sur la diversité de ses membres, une quinzaine d’hommes et de femmes, soignants, économistes de la santé, sociologues, psychanalystes… « Nous sommes aussi à la recherche d’autres profils, des juristes ou des psychologues par exemple, pour amener d’autres points de vue, d’autres spécificités, différents faisceaux qui vont nous permettre d’avancer une réponse la plus fournie possible aux questions qui nous sont soumises et qui prend en compte toutes les composantes de notre société. » Les patients n’en sont pas exclus. « Une représentante de la Ligue des usagers des soins de santé a participé pendant plusieurs mois à nos réunions et nous sommes en train de travailler cette question du partenariat, de la participation structurelle de patients au comité d’éthique. La condition pour intégrer ce comité, c’est d’avoir envie de se questionner avec d’autres sur des dilemmes éthiques et sur des valeurs : qu’est-ce que la santé ? Qu’est-ce que soigner ? Via l’éthique, comment donner du sens à notre société et à notre travail dans les maisons médicales ? » N’hésitons pas à l’interpeler !

 

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°102 - mars 2023

Introduction n°102

Se nourrir. Bien se nourrir. Quels sont les mécanismes qui déterminent le contenu de nos assiettes ? Le droit à l’alimentation est un droit humain fondamental et international et pourtant… Le prix des denrées de base ne(…)

- Pascale Meunier

Alimentation, individu, société et environnement

Quoi de plus naturel que l’alimentation ? Tout être vivant se nourrit. Les manières de préparer, de consommer et de partager la nourriture varient tellement selon les cultures et même les classes sociales.
- Dr André Crismer

Big food et marketing

Dans un contexte de surabondance alimentaire monopolisé par quelques poids lourds de l’industrie agroalimentaire, le fléau du surpoids et de l’obésité progresse de manière alarmante partout dans le monde. Quel est l’impact du marketing des aliments malsains sur les comportements alimentaires des enfants et de leurs parents ? Quelles réponses y sont apportées ? Avec quels résultats ?
- Pauline Gillard

L’aide alimentaire dans la tourmente

Autrefois considérée comme une aide humanitaire déployée dans des pays lointains, l’aide alimentaire s’impose aujourd’hui comme une évidence dans nos sociétés d’abondance. Avec la succession de crises dans laquelle la Belgique est plongée depuis trois ans, se nourrir correctement, comme se loger et se chauffer, est devenu un luxe.
- Alicia Grana, Catherine Rousseau, Deborah Myaux, Flavie Leclair

La diététique, un métier rare en maison médicale

La fonction de diététicien ou de diététicienne a fait son apparition en maison médicale il y a une quinzaine d’années. Pour la faire mieux connaitre et reconnaitre, un groupe intersectoriel vient de se constituer au sein de la Fédération.
- Marie Rijs, Marie-Aude Delmotte

La coupe est pleine…

S’il y a une violence ultime qui peut être infligée aux personnes, aux ménages, qui vivent dans le trop peu de tout, c’est de les considérer d’abord comme des incompétents à éduquer avant de leur garantir la sortie de la pauvreté par l’accès aux droits.
- Christine Mahy

L’entourage, source de l’obésité ?

Chez les jeunes, le mode d’alimentation subit de nombreuses influences extérieures dont la reproduction, consciente ou inconsciente, de certains comportements issus de l’environnement familial semble être l’une des causes principales.
- Alexandre Dressen

Une sécurité sociale de l’alimentation

Le système alimentaire actuel, ravagé et dominé par l’industrie agroalimentaire et l’agriculture intensive nous tue. Alors qu’il produit de quoi nourrir 12 milliards d’êtres humains à travers le monde, plus d’un milliard d’entre nous souffrent de famine et de malnutrition. Ce système empoisonne nos corps et notre planète. Les multinationales agricoles, de la transformation alimentaire et de la grande distribution, bâties sur l’impérialisme capitaliste et colonial, sont parmi les responsables des dérèglements climatiques que nous connaissons.
- Kévin Certenais, Laura Petersell

Nourrir la ville

La Ceinture aliment-terre liégeoise, première du genre, a été créée il y a près de dix ans à partir de la question : « Comment parvenir, à l’horizon d’une génération, à ce que la majorité de l’alimentation consommée à Liège soit produite localement dans les meilleures conditions écologiques et sociales ? »
- Christian Jonet

Manger, un acte social

Kom à la maison, à Etterbeek, est le premier restaurant de quartier participatif et solidaire de Belgique. On y vient pour manger, mais aussi pour cuisiner ensemble des produits locaux et de saison. Ici chacun paie selon ses moyens… et repart avec une bonne dose de convivialité.
- Pascale Meunier

Des activistes aux fourneaux

À l’échelle microlocale ou transnationale, les militants de l’alimentation tentent de promouvoir d’autres manières de produire et de consommer. Ces mobilisations se multiplient, sont de plus en plus visibles et connectées, avec pour ambition de peser dans la balance en vue de transformer un système alimentaire dominé par l’industrialisation et la consommation de masse.
- Marinette Mormont

Relocalisation alimentaire : quel avenir politique ?

L’affirmation du localisme alimentaire semble susceptible de rassembler largement. Au point que l’on trouve aujourd’hui, sous la bannière du « local », aussi bien des mouvements progressistes que les partisans d’un conservatisme appuyé voire d’une droite extrême.
- Clémence Nasr

Bien manger : un droit, pas un choix

On pensait que la question de la faim avait été résolue suite à la modernisation agricole et à l’industrialisation agroalimentaire au milieu du XIXe siècle. En Belgique, la part du budget des ménages consacrée à l'alimentation est en effet passée de 27,6 % en 1960 à 11 % en 2000[efn_note]P. Defeyt, « Les dépenses alimentaires des Belges », Institut pour un développement durable, avril 2020. [/efn_note]. Toutefois, en 2018, elle est remontée à 14 %, puis à 16 % en 2020[efn_note] Statbel, Enquête sur le budget des ménages, 2021. [/efn_note]. L’inflation actuelle augure une hausse encore supérieure. En conséquence, l’alimentation s’impose de plus en plus comme un sujet majeur dans les réseaux de lutte contre la précarité et vient s’ajouter à la question du logement, de l’énergie, de la santé. Or, c’est un droit inscrit dans le droit international, que chacun peut réclamer sans avoir à le quémander.
- Jonathan Peuch

Actualités n° 102

L’éthique en maisons médicales

Depuis une trentaine d’années, le comité d’éthique de la Fédération des maisons médicales traite des multiples questions de société qui traversent le secteur et que les équipes rencontrent dans leur quotidien.
- Pascale Meunier

Le long du canal

Ils ont été plus d’une centaine à dormir sur le sol froid et humide le long du canal, en face du Petit-Château, le centre d’arrivée de Fedasil à Bruxelles. Chaque fois qu’une tente se libère, un(…)

- Fanny Dubois

Catherine Moureaux : « Molenbeek est la commune de la solidarité »

La bourgmestre de Molenbeek-Saint-Jean a débuté sa carrière professionnelle comme médecin généraliste dans une maison médicale. La santé conserve une place prépondérante dans son parcours politique.
- Catherine Moureaux

Les participations collectives des usagers

Troisième volet de la recherche qualitative consacrée aux questions qui contribuent à faire des patients des acteurs à part entière de leur santé. Après l’analyse de leur implication dans les instances de décision des maisons médicales et celle de leur participation dans les soins curatifs, place à l’étude des processus collectifs.
- Joanne Herman

L’abus d’alcool, une problématique de santé

Le contexte sociosanitaire de ces dernières années a mis en avant différentes initiatives de téléconsultation. En Belgique francophone, le service Aide-alcool.be qui existe depuis dix ans est à l’heure actuelle le seul service d’aide thérapeutique en ligne pour les personnes en souffrance vis-à-vis de leur consommation d’alcool.
- Jean-François Donfut

De si violentes fatigues

Romain Huet, chercheur en sciences sociales, a publié récemment un essai[efn_note] R. Huet, De si violentes fatigues, Presses universitaires de France, 2021.[/efn_note], résultat d’une enquête réalisée dans un centre de prévention du suicide où il travailla. Son argument central est que les lieux d’écoute de la souffrance sociale se centrent sur la souffrance individuelle, mais non sur leur dimension politique, pourtant essentielle.
- Dr André Crismer