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Manger, un acte social


Santé conjuguée n°102 - mars 2023

Kom à la maison, à Etterbeek, est le premier restaurant de quartier participatif et solidaire de Belgique. On y vient pour manger, mais aussi pour cuisiner ensemble des produits locaux et de saison. Ici chacun paie selon ses moyens… et repart avec une bonne dose de convivialité.

Nourriture équilibrée et végétarienne, produits biologiques de qualité, circuit court, zéro déchet : tels sont les ingrédients de ce projet qui vise aussi le sens social du repas. Les convives mangent ensemble ce qu’ils ont préparé ensemble pour la plupart, ou donnent un coup de main au rangement et à la vaisselle en fin de service. Le tarif ? Au prix coûtant : 12 euros le menu trois services, mais la participation est libre. « Nous tenons à responsabiliser les convives, explique Alix Rijckaert cofondatrice du lieu. Quand on cuisine chez soi, ça a aussi un coût. » Il s’agit toutefois de rester accessible à des publics éloignés et diversifiés. En moyenne, sur la petite vingtaine de personnes qui viennent manger le midi, quatre paient moins de 5 euros.
Les mots ont leur importance. Ici personne n’est bénévole. On parlera plutôt de membres du collectif pour l’ensemble des gens qui fréquentent Kom à la maison, pour manger, cuisiner ou simplement passer prendre un café le matin. « En revanche nous sommes bien des bénévoles dans le collectif de citoyens qui a fondé le restaurant, précise Alix Rijckaert. Nous sommes une douzaine à nous réunir régulièrement et à prendre les décisions, à nous investir dans diverses tâches comme la collecte des invendus, l’organisation d’événements, la comptabilité, la communication, la levée de fonds… » Les quatre encadrants de Kom – Alix, Liesbeth, Vincent et Chris – sont salariés ou indépendants. Chris est diplômée en gestion hôtelière ; à elle aujourd’hui l’organisation de la brigade.
Sur le plan de travail, il y a des carottes. Plein de carottes et plein d’oignons, des navets, un potiron, des panais et du persil tubéreux, des patates douces et des pommes de terre, un chou rouge qui n’inspire pas grand monde et un chou de Milan qui tourne un peu de l’œil. Et puis du riz, des lentilles. Clara, qui fréquente régulièrement les lieux, propose un carrot cake en dessert. Elle n’en a jamais confectionné, mais les autres la conseillent. Ça tombe bien, il y a aussi quelques noisettes à ajouter à la pâte. Pour l’entrée, une soupe aux carottes et au potiron s’impose, et le plat principal prendra la forme d’un ragout de légumes pour lequel on préfèrera unanimement le nom de mijoté aux épices. Les choux resteront sur la touche.

Porte ouverte, table ouverte

Chris sonne le début des opérations et distribue les couteaux économes. Ça papote, ça épluche, ça papote… Pierre, 22 ans, est le benjamin de l’équipe. « Je viens de terminer mes études et je suis arrivé ici en septembre grâce au service citoyen. J’aime la cuisine et j’aime le social », résume-t-il. Clara, 31 ans, habite le quartier : « Je ne travaille pas pour le moment, dit-elle, et je cherchais une activité pour m’occuper. Chaque fois je ressors d’ici toute contente, nourrie à plein d’égards : rencontres, nourriture bio. C’est vraiment chouette ! » Intarissable, elle explique à chaque nouvel arrivant le menu du jour et le fonctionnement de la maison. Sept commis sont aux manettes ce matin, et deux curieuses sont venues en quête d’informations. Elles seront embauchées illico pour débiter les tubercules. « La fréquentation est toujours aléatoire, tant pour manger que pour cuisiner, constate Chris. C’est toujours la surprise. Il y a ceux qui réservent et ceux qui franchissent le seuil spontanément. En soirée cependant, le jeudi et le dimanche, c’est archi complet. Surtout quand on organise des repas à thème, comme la cuisine vietnamienne, syrienne… »
La supérette Carrefour, juste en face, cède son pain et les viennoiseries de la veille, qui sont croquées autour d’un café ou d’un thé à l’accueil du matin. Pour le frais, Chris récupère les invendus du marché bio Barn, place Saint-Pierre, le mardi soir. « Comme ils gèrent de mieux en mieux leurs stocks, les quantités deviennent minimes, remarque-t-elle, et il faut les consommer sans tarder. Mais cela reste intéressant pour les fruits. On récupère beaucoup de pommes et de poires en ce moment, des oranges, ça permet de préparer les desserts de la semaine. » L’équipe complète ses achats chez un maraicher qui lui livre ses légumes en début de semaine et dans des épiceries bio qui vendent en vrac. « On n’a pas vraiment de solution pour le beurre, qui est devenu très cher. Le sucre aussi, déplore-t-elle. Pour ces denrées, on se fournit dans les grandes surfaces. »
Alix, qui a été journaliste, se charge de la communication de l’asbl. Elle explique : « Des restaurants à but social, il y en a plein. Notre différence, c’est que nous sommes un projet de participation citoyenne. Si personne ne vient cuisiner le matin, il n’y a pas de repas à midi ! On existe par les habitants, pour les habitants et avec les habitants. » Ce sont eux qui font tourner la cantine. « Bon, il arrive parfois qu’on ne soit pas très nombreux, poursuit-elle. On ne veut pas culpabiliser les gens, car la participation peut prendre plusieurs formes et venir manger c’est surtout jouer le jeu de la rencontre, sortir de l’entre-soi, aller vers les autres, pratiquer une activité ensemble. Nous sommes ici parce que nous pensons que cela crée vraiment des liens très forts entre eux et que cela renforce la résilience du quartier, que cela renforce aussi leur santé : se sentir relié, connaitre du monde… Tous ces gens ne se seraient pas rencontrés autrement. » Clara confirme : « il y a toujours au moins une tête connue ».
L’asbl est soutenue par la Cocof pour le fonctionnement du restaurant, soit un équivalent temps plein, ainsi que par Bruxelles Environnement et par la Fondation 4 Wings, notamment pour faire émerger des projets comparables ailleurs. « Nous expliquons aux amateurs la manière dont nous nous y sommes pris, nous partageons nos chiffres, notre mode de fonctionnement dans une démarche open source. Après, chacun l’accommode en fonction de ses contraintes, des envies du groupe, etc., parce que c’est un projet collectif. Chris et moi en sommes les moteurs, mais s’il n’y avait pas le collectif derrière nous, nous ne l’aurions pas fait. On a lancé des chantiers participatifs, même pour choisir le local où s’installer. » Ce local est incroyablement bien situé, un ancien café d’angle, mais il a fallu entièrement le rénover et le mettre aux normes. « C’était l’été 2020, poursuit Alix, en plein Covid. On a lancé un crowdfunding pour financer une partie des investissements et les fondateurs ont avancé de l’argent en attendant que les subsides arrivent. » Kom à la maison vise une forme d’autonomie financière, histoire de dépendre le moins possible des subsides, mais avec la crise économique actuelle cela reste compliqué. « Nous tenons à garder un bas seuil d’accès », insiste-t-elle.

Un projet global

Le choix du végétarisme est dicté par plusieurs raisons. Toutes les cultures s’y retrouvent et la gestion des stocks est simplifiée. C’est aussi beaucoup moins cher que la viande ou le poisson et plus soutenable dans une optique de développement durable ; une ligne de conduite que rejoignent l’approvisionnement en circuit court et la limitation de la quantité de déchets. « Nous partageons cette volonté de manger autrement avec une mixité de publics qui apprennent par la même occasion à cuisiner autrement. Nous ne sommes pas là pour éduquer les gens, nous ne tenons pas de discours culpabilisateur sur ce qui est bon ou mauvais. On fait les choses autrement qu’on les ferait chez soi et on apprend les uns des autres. Ce n’est pas top down. Et parfois, on se rate ! Parfois il n’y a pas de dessert parce qu’on a manqué de temps… »
Les animateurs doivent avoir l’esprit pratique. Jongler avec l’aspect humain et la gestion de groupe. Avoir, avec le collectif, la capacité de se mettre ensemble pour que tout le monde trouve sa place. « Mine de rien, c’est complexe. Nous ne sommes pas des travailleurs sociaux, nuance Alix. C’est le groupe qui va accueillir, mais en tant qu’animateurs nous devons faire attention à bien border chaque individu, parce qu’il y a un travail de santé mentale énorme. De temps en temps, on aurait bien besoin d’un petit temps d’intervision, de moments pour échanger… s’il y avait d’autres initiatives comme la nôtre. »

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°102 - mars 2023

Introduction n°102

Se nourrir. Bien se nourrir. Quels sont les mécanismes qui déterminent le contenu de nos assiettes ? Le droit à l’alimentation est un droit humain fondamental et international et pourtant… Le prix des denrées de base ne(…)

- Pascale Meunier

Alimentation, individu, société et environnement

Quoi de plus naturel que l’alimentation ? Tout être vivant se nourrit. Les manières de préparer, de consommer et de partager la nourriture varient tellement selon les cultures et même les classes sociales.
- Dr André Crismer

Big food et marketing

Dans un contexte de surabondance alimentaire monopolisé par quelques poids lourds de l’industrie agroalimentaire, le fléau du surpoids et de l’obésité progresse de manière alarmante partout dans le monde. Quel est l’impact du marketing des aliments malsains sur les comportements alimentaires des enfants et de leurs parents ? Quelles réponses y sont apportées ? Avec quels résultats ?
- Pauline Gillard

L’aide alimentaire dans la tourmente

Autrefois considérée comme une aide humanitaire déployée dans des pays lointains, l’aide alimentaire s’impose aujourd’hui comme une évidence dans nos sociétés d’abondance. Avec la succession de crises dans laquelle la Belgique est plongée depuis trois ans, se nourrir correctement, comme se loger et se chauffer, est devenu un luxe.
- Alicia Grana, Catherine Rousseau, Deborah Myaux, Flavie Leclair

La diététique, un métier rare en maison médicale

La fonction de diététicien ou de diététicienne a fait son apparition en maison médicale il y a une quinzaine d’années. Pour la faire mieux connaitre et reconnaitre, un groupe intersectoriel vient de se constituer au sein de la Fédération.
- Marie Rijs, Marie-Aude Delmotte

La coupe est pleine…

S’il y a une violence ultime qui peut être infligée aux personnes, aux ménages, qui vivent dans le trop peu de tout, c’est de les considérer d’abord comme des incompétents à éduquer avant de leur garantir la sortie de la pauvreté par l’accès aux droits.
- Christine Mahy

L’entourage, source de l’obésité ?

Chez les jeunes, le mode d’alimentation subit de nombreuses influences extérieures dont la reproduction, consciente ou inconsciente, de certains comportements issus de l’environnement familial semble être l’une des causes principales.
- Alexandre Dressen

Une sécurité sociale de l’alimentation

Le système alimentaire actuel, ravagé et dominé par l’industrie agroalimentaire et l’agriculture intensive nous tue. Alors qu’il produit de quoi nourrir 12 milliards d’êtres humains à travers le monde, plus d’un milliard d’entre nous souffrent de famine et de malnutrition. Ce système empoisonne nos corps et notre planète. Les multinationales agricoles, de la transformation alimentaire et de la grande distribution, bâties sur l’impérialisme capitaliste et colonial, sont parmi les responsables des dérèglements climatiques que nous connaissons.
- Kévin Certenais, Laura Petersell

Nourrir la ville

La Ceinture aliment-terre liégeoise, première du genre, a été créée il y a près de dix ans à partir de la question : « Comment parvenir, à l’horizon d’une génération, à ce que la majorité de l’alimentation consommée à Liège soit produite localement dans les meilleures conditions écologiques et sociales ? »
- Christian Jonet

Manger, un acte social

Kom à la maison, à Etterbeek, est le premier restaurant de quartier participatif et solidaire de Belgique. On y vient pour manger, mais aussi pour cuisiner ensemble des produits locaux et de saison. Ici chacun paie selon ses moyens… et repart avec une bonne dose de convivialité.
- Pascale Meunier

Des activistes aux fourneaux

À l’échelle microlocale ou transnationale, les militants de l’alimentation tentent de promouvoir d’autres manières de produire et de consommer. Ces mobilisations se multiplient, sont de plus en plus visibles et connectées, avec pour ambition de peser dans la balance en vue de transformer un système alimentaire dominé par l’industrialisation et la consommation de masse.
- Marinette Mormont

Relocalisation alimentaire : quel avenir politique ?

L’affirmation du localisme alimentaire semble susceptible de rassembler largement. Au point que l’on trouve aujourd’hui, sous la bannière du « local », aussi bien des mouvements progressistes que les partisans d’un conservatisme appuyé voire d’une droite extrême.
- Clémence Nasr

Bien manger : un droit, pas un choix

On pensait que la question de la faim avait été résolue suite à la modernisation agricole et à l’industrialisation agroalimentaire au milieu du XIXe siècle. En Belgique, la part du budget des ménages consacrée à l'alimentation est en effet passée de 27,6 % en 1960 à 11 % en 2000[efn_note]P. Defeyt, « Les dépenses alimentaires des Belges », Institut pour un développement durable, avril 2020. [/efn_note]. Toutefois, en 2018, elle est remontée à 14 %, puis à 16 % en 2020[efn_note] Statbel, Enquête sur le budget des ménages, 2021. [/efn_note]. L’inflation actuelle augure une hausse encore supérieure. En conséquence, l’alimentation s’impose de plus en plus comme un sujet majeur dans les réseaux de lutte contre la précarité et vient s’ajouter à la question du logement, de l’énergie, de la santé. Or, c’est un droit inscrit dans le droit international, que chacun peut réclamer sans avoir à le quémander.
- Jonathan Peuch

Actualités n° 102

L’éthique en maisons médicales

Depuis une trentaine d’années, le comité d’éthique de la Fédération des maisons médicales traite des multiples questions de société qui traversent le secteur et que les équipes rencontrent dans leur quotidien.
- Pascale Meunier

Le long du canal

Ils ont été plus d’une centaine à dormir sur le sol froid et humide le long du canal, en face du Petit-Château, le centre d’arrivée de Fedasil à Bruxelles. Chaque fois qu’une tente se libère, un(…)

- Fanny Dubois

Catherine Moureaux : « Molenbeek est la commune de la solidarité »

La bourgmestre de Molenbeek-Saint-Jean a débuté sa carrière professionnelle comme médecin généraliste dans une maison médicale. La santé conserve une place prépondérante dans son parcours politique.
- Catherine Moureaux

Les participations collectives des usagers

Troisième volet de la recherche qualitative consacrée aux questions qui contribuent à faire des patients des acteurs à part entière de leur santé. Après l’analyse de leur implication dans les instances de décision des maisons médicales et celle de leur participation dans les soins curatifs, place à l’étude des processus collectifs.
- Joanne Herman

L’abus d’alcool, une problématique de santé

Le contexte sociosanitaire de ces dernières années a mis en avant différentes initiatives de téléconsultation. En Belgique francophone, le service Aide-alcool.be qui existe depuis dix ans est à l’heure actuelle le seul service d’aide thérapeutique en ligne pour les personnes en souffrance vis-à-vis de leur consommation d’alcool.
- Jean-François Donfut

De si violentes fatigues

Romain Huet, chercheur en sciences sociales, a publié récemment un essai[efn_note] R. Huet, De si violentes fatigues, Presses universitaires de France, 2021.[/efn_note], résultat d’une enquête réalisée dans un centre de prévention du suicide où il travailla. Son argument central est que les lieux d’écoute de la souffrance sociale se centrent sur la souffrance individuelle, mais non sur leur dimension politique, pourtant essentielle.
- Dr André Crismer