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Les travailleuses domestiques s’organisent


Santé conjuguée n°105 - décembre 2023

Espérant trouver de meilleures conditions de vie en Belgique, de nombreuses femmes fuient la violence économique, politique et de genre de leur pays pour venir y exercer un travail domestique. En proie aux abus et à l’exploitation, certaines d’entre elles se sont affiliées à la Ligue des travailleuses domestiques du syndicat chrétien pour revendiquer leur régularisation et leur droit à exercer un emploi légal, décent et sécurisé.

Aujourd’hui, on estime qu’au moins 80 000 travailleuses sans papiers accomplissent un travail domestique ou de soin aux enfants, aux personnes âgées ou dépendantes, sans bénéficier de protection légale. « Nous en rencontrons beaucoup qui sont exploitées et travaillent parfois jusqu’à dix ou douze heures par jour, y compris le samedi, explique Magali Verdier, animatrice au Mouvement ouvrier chrétien (MOC) Bruxelles. Elles sont parfois victimes de harcèlement sexuel et peuvent être licenciées sur le champ. » Invisibilisées et sous-payées, ces personnes pallient pourtant les défaillances des services publics (manque de places dans les crèches, de gardes à domicile à un tarif accessible…). Elles effectuent une grande part du travail de reproduction sociale « défini comme l’ensemble des activités par lesquelles la vie humaine est produite et reproduite » et indispensable au fonctionnement de notre société et de notre économie1. Si ces travailleuses étaient régularisées, elles contribueraient à hauteur de 29 millions d’euros par mois à la Sécurité sociale et aux impôts2.

La force du collectif

Depuis 2008, la régionale bruxelloise de la Confédération des syndicats chrétiens (CSC) organise et défend les travailleurs et travailleuses migrants avec et sans papiers et porte une attention particulière aux travailleuses domestiques en raison de leur surreprésentation dans l’économie du care informel. En 2015, celles-ci ont participé à la ratification par la Belgique de la Convention n° 189 de l’Organisation internationale du travail qui leur offre une protection spécifique, du moins théoriquement3. En 2018, la Ligue des travailleuses domestiques a vu le jour avec le soutien du syndicat et du Centre d’information et d’éducation populaire (CIEP) du MOC Bruxelles.
« Mobiliser des femmes qui sont tellement isolées est une gageure, estime Eva Maria Jiménez Lamas, responsable syndicale interprofessionnelle de la CSC Bruxelles. La plus grande difficulté recensée par les organisations syndicales au moment de l’élaboration de la Convention n° 189, c’était l’enjeu d’organiser un collectif de travail et de faire prendre conscience que ce qui touche l’une touche toutes les autres ».
Pourtant, la Ligue a rapidement pris de l’essor. Le 16 juin 2022, à l’occasion de la Journée internationale du travail domestique, les travailleuses domestiques sans papiers se sont mises pour la première fois en grève pour réclamer l’application complète de la Convention n° 189. Cette année, elles ont réitéré l’expérience à travers la mise en scène d’un « tribunal du courage politique » qui visait à interpeller les responsables politiques bruxellois disposant de compétences en matière de protection contre les employeurs abusifs, d’accès légal au marché du travail ainsi qu’aux formations professionnelles dans les métiers en pénurie.

Travail syndical et culturel

Très vite, la Ligue a entamé un travail culturel pour sensibiliser l’opinion publique et les représentants politiques aux conditions de vie et de travail des travailleuses domestiques. « Nous avons partagé des récits de vie, organisé une exposition de photographies de Camille Trinquet dans l’église du Béguinage, réalisé des films avec le soutien du média indépendant ZIN TV »4, relate Magali Verdier. « Pour pouvoir organiser collectivement un contre-pouvoir, il faut qu’il y ait des possibilités de victoire, ajoute Eva Maria Jiménez. C’est pour cela qu’il importe de recourir à des formes artistiques parallèlement à ce que nous tentons d’obtenir sur le terrain. Nous essayons de produire des actions jolies visuellement et nous refusons le misérabilisme et le désespoir qui sont démobilisateurs. »
Agir par le biais de la culture permet à des transformations individuelles et collectives de s’opérer. « Quand les travailleuses montent sur scène, il y a une prise de parole et une mise en valeur de personnes qui sont invisibilisées le reste du temps, relève Eva Maria Jiménez. En se présentant en tant que travailleuses, elles renversent le stigmate de “sans-papiers” et deviennent des déléguées syndicales de travailleuses domestiques sans papiers. » Et les retombées positives sont palpables. « La collaboration avec des artistes génère des effets qualitatifs en termes d’identité et de santé. »

Nouer des alliances

Sortir de l’entre-soi est une des stratégies de la Ligue. Fort de son inscription dans un tissu syndical et associatif, ce collectif déploie des collaborations avec d’autres travailleuses des secteurs du nettoyage, des titres-services, des gardes d’enfants, etc. « Depuis le début, notre travail syndical se caractérise par la collaboration entre des travailleuses domestiques avec et sans papiers, rappelle Eva Maria Jiménez. C’est une stratégie qui a été déterminante dans la réussite de ce groupe. » « Le fait de pouvoir compter sur le soutien d’autres travailleuses renforce l’action de la Ligue, confirme Magali Verdier, parce que les travailleuses sans papiers ne seront jamais très nombreuses dans la rue en raison de leur isolement, de l’informalité du secteur, des changements incessants, du risque d’expulsion… »
Ces rencontres permettent aussi de mettre en évidence les enjeux de lutte communs au travail de care formel et informel (santé au travail, accès à la formation professionnelle, validation des compétences, etc.). « Nous constatons de nombreux points communs entre les conditions de travail des travailleuses domestiques avec et sans papiers, qu’il s’agisse des effets du travail sur leur santé, des rapports aux patrons, des abus, etc., pointe Magali Verdier. Nous observons le continuum de l’exploitation économique des travailleuses domestiques. » « Sans entrer dans la hiérarchisation des souffrances, avez-vous observé les mains des travailleuses sans papiers ? interroge Eva Maria Jiménez. On voit qu’elles n’ont pas accès aux équipements de protection ni au matériel disponible dans le secteur des titres-services. »
Sur le plan politique, des alliances se tissent également. « Nous nous appuyons sur le soutien des mouvements féministes tels que le Collectif 8 mars et la Marche mondiale des femmes, témoigne Magali Verdier. Et nous avons réussi à rallier des femmes de différents partis, que ce soit dans l’opposition ou la majorité, pour mettre cette question à l’agenda politique, même si rien n’est encore gagné. »

Faire bouger les lignes

Au-delà de la défense des droits des travailleuses domestiques, l’action de la Ligue contribue plus largement à faire évoluer l’organisation syndicale. « Lors du tribunal du courage politique, nous avons parlé du colonialisme et nous avons même condamné le ministre bruxellois de l’Emploi pour non-assistance à travailleuses en danger, dit fièrement Eva Maria Jiménez. Qu’une des plus grandes institutions du pays – elle fait partie de l’organisation tripartite de la société – tienne de tels propos est osé. » Par ailleurs, « grâce à un travail de lobbying interne, la Ligue est de plus en plus visible au sein de la CSC et cela fait un peu bouger les lignes », estime pour sa part Magali Verdier. Invoquant bell hooks5, elle considère la grève du 16 juin 2022 comme un autre moment déterminant : « Des travailleuses sans papiers ont fait grève pour la première fois en Belgique, avec le soutien d’un syndicat. Cette expérience témoigne de la façon dont notre organisation syndicale prend en compte les travailleurs et travailleuses “hors cadre”, à l’instar des coursiers par exemple. Cela nous remet en question et nous oblige à travailler de manière différente et créative. Je suis convaincue que les marges font bouger le centre. »

  1. C. Robert, L. Toupin, Travail invisible. Portraits d’une lutte féministe inachevée, Éditions du remue-ménage, 2021.
  2. Manifeste de la Ligue des travailleuses domestiques, 2019.
  3. Organisation internationale du travail, Convention (n° 189) sur les travailleuses et travailleurs domestiques, www.ilo.org, 2011.
  4. Ligue des travailleuses domestiques de la CSCMOC Bruxelles, Vos toilettes propres, nos propres papiers, documentaire, Belgique, 2019 ; Nous, les domestiquesmodernes, documentaire, Belgique, 2020.
  5. bell hooks, De la marge au centre. Théorie féministe, Cambourakis, 2017.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°105 - décembre 2023

Étude : Genre et santé au travail

Introduction n°105   À travers le monde, malgré les conquêtes du mouvement féministe – accès au marché de l’emploi, diminution des écarts salariaux dans certaines contrées… – des femmes travaillent encore dans de moins bonnes conditions(…)

- Pauline Gillard

Inégalités de genre au travail

Écarts de salaire et de pension, carrières morcelées, surcharge de travail rémunéré et non rémunéré, risques professionnels sous-estimés… Nombreuses sont les inégalités de genre au travail qui persistent en Belgique.
- Pauline Gillard

Santé des femmes au travail : où en sommes-nous ?

Le travail des femmes, comme celui des hommes, les expose à des risques pour leur santé. Cependant, les femmes ont longtemps été exclues des emplois comportant des dangers ou des difficultés impressionnants, sous prétexte de leur faiblesse/incompétence. Leur travail à l’hôpital, en service à la clientèle, aux chaines de montage, en éducation, affecte aussi leur santé, même si les effets sont moins visibles que les chutes et amputations associées aux emplois masculins[efn_note]K. Messing, Le deuxième corps : femmes au travail, de la honte à la solidarité, Ecosociété, 2021. [/efn_note].
- Karen Messing

Comment réduire les angles morts ?

La santé au travail est un des maillons les plus faibles du système de santé en Belgique. Et pourtant, intervenir sur les conditions de travail avec une approche de prévention primaire permettrait d’éliminer de nombreux risques à la source.
- Laurent Vogel

Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?

Les rapports entretenus par le féminisme et le marxisme autour de la question du travail domestique sont ambigus. La mise en lumière du travail domestique à laquelle ont procédé les féministes dans les années 1970 s’inscrit globalement dans une critique du marxisme et de la manière dont l’analyse de l’exploitation proposée par Marx avait en quelque sorte « oublié » le travail domestique et laissé ainsi dans l’ombre la question de la domination et de l’oppression des femmes.
- Maud Simonet

Sortir le care de la relégation sociale

Florence Degavre est socioéconomiste et enseigne les sciences sociales à l’UCLouvain. Depuis une vingtaine d’années, ses recherches portent sur le care, une notion qu’elle éclaire dans une perspective féministe, à la lumière de ses expériences personnelles et professionnelles.
- Pauline Gillard

Le care, révélateur des inégalités

Le travail domestique et de soin ne peut être réduit à une affaire personnelle ou privée. Il doit s’inscrire dans une perspective politique qui vise « à prendre soin » et à transformer notre façon de faire société.
- Aurélie Leroy

Le nettoyage, un secteur pas si propre…

L’impact du travail sur la santé évolue. Il y a cinquante ans, les poumons des ouvriers souffraient de l’exposition à l’amiante et la classe travailleuse devait faire face à l’ennemi silencieux du saturnisme causé par une intoxication au plomb. Aujourd’hui, les problèmes sont différents, mais ils n’ont pas moins d’impact sur la santé. La flexibilisation, la concurrence et la compétition croissante sur le marché du travail sont des mécanismes qui amènent de nouvelles maladies.
- Elisa Munoz Gomez

Le tabou des menstruations

Dans la vie privée comme au travail, les règles restent un sujet chuchoté entre personnes menstruées. Pour demander un tampon ou une serviette sans que d’autres ne le sachent. Pour les planquer ensuite dans sa manche afin que personne ne les voie. Toutefois, les langues commencent à se délier et les initiatives pour lutter contre la précarité menstruelle sont de plus en plus nombreuses.
- Eloïse Malcourant

La décriminalisation de la prostitution est-elle bénéfique pour la santé ?

La plupart des personnes qui ont une activité prostitutionnelle, en très grande majorité des femmes[efn_note] On compterait entre 15 000 et 23 000 personnes en situation de prostitution dans notre pays, parmi lesquelles, selon les sources, 95 % de femmes. [/efn_note], se soucient de leur santé. Elles sont pourtant souvent privées d’accès aux soins et à d’autres droits fondamentaux. La récente réforme du code pénal belge adoptée le 18 mars 2022, qui met un terme à la criminalisation de la prostitution et devrait permettre une reconnaissance de ces activités, va-t-elle améliorer la santé des femmes ?
- Marinette Mormont

Aides ménagères en lutte

Le travail de nettoyage dans le secteur des titres-services use le corps et la santé des femmes qui l’exercent très majoritairement. Avec le soutien de leurs organisations syndicales, elles mènent depuis plusieurs mois des actions pour améliorer leurs conditions de travail, leur santé et leur sécurité.
- Pauline Gillard

Les travailleuses domestiques s’organisent

Espérant trouver de meilleures conditions de vie en Belgique, de nombreuses femmes fuient la violence économique, politique et de genre de leur pays pour venir y exercer un travail domestique. En proie aux abus et à l’exploitation, certaines d’entre elles se sont affiliées à la Ligue des travailleuses domestiques du syndicat chrétien pour revendiquer leur régularisation et leur droit à exercer un emploi légal, décent et sécurisé.
- Pauline Gillard

La pénibilité des métiers féminins

Les emplois exercés majoritairement par des femmes sont souvent associés à des exigences physiques moins spectaculaires que les emplois masculins. Pourtant,ces métiers présentent des risques spécifiques pour la santé (burn-out, troubles musculosquelettiques, moindre espérance de vie en bonne santé…) et une pénibilité sous-estimée.
- Pauline Gillard

Renverser les inégalités de genre au travail

À la suite d’un processus d’éducation permanente entamé en 2022 sur la problématique des souffrances au travail, la Fédération des maisons médicales a invité cette année les soignants et les soignantes, et plus largement toute personne concernée ou intéressée, à chausser les lunettes du genre pour aborder les enjeux de santé au travail. Quels enseignements en tirer et quelle conclusion pour ce dossier ?
- Pauline Gillard

Actualités n° 105

Proxi Christmas & happy New Deal !

Que nous réserve l’année 2024 ? Soyons optimistes. En Région bruxelloise, le Plan social santé intégré (PSSI) est sur les rails. En Wallonie, Proxisanté ne devrait pas tarder à être validé. Ces deux grandes refontes de l’approche de(…)

- Rudy Pirard

Philippe Hensmans : « Le débat démocratique est en train de disparaitre »

Le directeur d’Amnesty International vient de quitter ses fonctions après une trentaine d’années au service de la liberté politique dans le monde et en Belgique. Au cœur de son bilan : les dangers croissants du populisme et de la droite extrême.
- Pascale Meunier

#vivre mieux : une vision solidaire de la santé

Fin 2023, la Coalition Santé a lancé la campagne #VivreMieux : trente propositions concrètes pour améliorer la santé de chacun et chacune. La première partie de cette campagne, la promotion de la santé, porte la nécessité d’une vision large, solidaire et collective de la santé. Elle appelle à prendre en considération les déterminants non médicaux de la santé afin d’améliorer la qualité de vie de toutes et tous.
- Brieuc Dubois

L’avenir des soins de santé à Charleroi

Comme dans bon nombre de villes et de communes, la situation y est préoccupante. Le 18 novembre dernier, un colloque piloté par le service santé de la ville[efn_note]En collaboration avec le service intégré de soins à domicile (SISD), le service de coordination des soins à domicile (SCSAD), le centre local de promotion de la santé (CLPS), la Fédération des associations des médecins généralistes de la région de Charleroi (FAGC), Solidaris, le Grand hôpital de Charleroi (GHDC) et la nouvelle intercommunale hospitalière HUmani. Les actes du colloque sont disponibles sur le site www.charleroi.be/vivre/sante/acces-a-la-sante. [/efn_note] a exposé sans fards les menaces planant sur l’accès aux soins de santé de proximité. La première ligne de soins et les hôpitaux de la région se sont mobilisés pour les analyser, mais aussi pour identifier les possibilités d’amélioration.
- Pascale Meunier

Dis-moi qui tu veux soigner, et je te dirai où t’installer !

Il est important pour l’équipe d’un centre de santé intégré de bien connaître la population des quartiers dans lesquels il est implanté (sa zone de « recrutement » si elle est délimitée géographiquement) et la population qui fréquente effectivement le centre. Le financement au forfait, qui permet de bien identifier les patients inscrits, est un bel outil pour atteindre cet objectif.
- Christine Mainguet, Dr André Crismer, Muriel Roelandt