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Le nettoyage, un secteur pas si propre…


Santé conjuguée n°105 - décembre 2023

L’impact du travail sur la santé évolue. Il y a cinquante ans, les poumons des ouvriers souffraient de l’exposition à l’amiante et la classe travailleuse devait faire face à l’ennemi silencieux du saturnisme causé par une intoxication au plomb. Aujourd’hui, les problèmes sont différents, mais ils n’ont pas moins d’impact sur la santé. La flexibilisation, la concurrence et la compétition croissante sur le marché du travail sont des mécanismes qui amènent de nouvelles maladies.

La première cause de maladie de longue durée, ce sont les maladies mentales : dépression, épuisement professionnel, troubles anxieux. On estime qu’un Belge sur trois souffre de stress au travail. Les troubles musculosquelettiques arrivent en deuxième place. Une explosion qui n’est pas due au hasard, mais bien à l’évolution des conditions de travail.

Le secteur des titres-services, un « cas d’école »

Instauré en 2001, le secteur des titres-services illustre parfaitement l’impact du travail sur la santé. Jusque-là, le nettoyage chez des particuliers se faisait via le travail au noir. Dans un certain sens, le secteur a donc permis à une série de travailleurs et de travailleuses d’accéder au marché du travail officiel et de bénéficier de droits. Officiellement, les intentions étaient aussi d’augmenter le taux d’emploi au sein de groupes cibles, éloignés du marché de l’emploi. Le secteur compte aujourd’hui environ 150 000 travailleurs. Il a toujours été subsidié par les pouvoirs publics de manière assez importante, bien qu’il soit constitué de grandes entreprises commerciales à côté de plus petites structures relevant de l’économie sociale. Sur l’aspect socioéconomique, les chercheurs Ive Marx et Dieter Vandelannoote tiraient déjà une série de constats critiques en 20141 :

  • le secteur active de moins en moins de travailleurs. Majoritairement composé de nouveaux travailleurs à ses débuts, il a ensuite plutôt eu tendance à attirer des travailleurs déjà actifs dans d’autres secteurs ;
  • le secteur, qui se voulait un tremplin vers le marché d’emploi classique (non subsidié), a eu plutôt tendance à « enfermer » les travailleurs avec peu de perspectives d’évolution de carrière positives ;
  • le secteur a commencé à grappiller des tâches aux secteurs classiques (pas autant subsidiés), comme le soin aux malades et aux personnes âgées ainsi que la garde d’enfants.

Le secteur fabrique surtout des travailleurs précaires. Il a récemment obtenu le deuxième pire score moyen en matière de précarité par des chercheurs de la VUB2 sur une échelle prenant en compte leurs faibles revenus, la faible possibilité de suivre des formations aux frais des employeurs, leur manque de participation et d’accès à des droits fondamentaux.
L’impact négatif du travail sur la santé est lui aussi particulièrement bien documenté. Ainsi, en 2020, une étude du DULBEA (le département d’économie appliquée de l’ULB)3 a mis en évidence qu’après cinq ans de travail comme aide-ménagère, le risque est cinq fois plus élevé de tomber en invalidité (une incapacité de travail de plus d’un an). L’effet du travail se concrétise par une augmentation significative des troubles musculosquelettiques, des problèmes de type psychique et de type respiratoire. Des données confirmées par le terrain.
Sous l’impulsion des organisations syndicales, des fonds ont été dégagés pour mener une étude auprès de quelque 4 000 travailleurs du secteur en 20184. Le constat concernant la santé des aides-ménagères est alarmant, la majorité rapportant au moins une fois par semaine des douleurs au dos (68 %), des douleurs musculaires et articulaires (67 %), des douleurs à la nuque et aux épaules (62 %), des douleurs aux coudes et aux poignets (46 %), du stress chronique (49 %), des maux de tête (43 %), une irritation de la peau (26 %), des problèmes affectant les voies respiratoires (17 %).

Tout le monde souffre

Médecine pour le peuple a fait des constats similaires dans le cadre de ses consultations, plusieurs de nos médecins étant régulièrement confrontés à des patientes travaillant dans le secteur et qui souffraient de troubles musculosquelettiques (tendinopathies de la coiffe des rotateurs, épicondylites, tendinopathies du poignet) ou d’un syndrome du canal carpien. En 2023, nous avons enquêté5 auprès de tous nos patients travaillant dans le secteur des titres-services et du nettoyage classique et industriel, des secteurs qui concernent une population souvent féminine avec des contrats à temps partiel. Le but était de mettre en lumière la prévalence de troubles musculosquelettiques et d’explorer leur lien avec le travail. Nous avons élaboré un questionnaire émettant plusieurs hypothèses sur les causes des troubles musculosquelettiques (port de charges lourdes, gestes répétitifs, temps de travail sans récupération, etc.) et qui interrogeait aussi les démarches entreprises par les travailleuses par rapport à ces douleurs. C’était la première fois que nous abordions de manière collective et scientifique le lien entre les conditions de travail et la santé dans un secteur spécifique. Cette enquête a également permis de délier les langues des patientes concernant les conditions de travail et leur impact sur leur santé.
Les douleurs rapportées par les 413 répondantes des onze maisons médicales Médecine pour le Peuple étaient surtout localisées aux épaules et aux poignets, aux coudes et aux avant-bras (les douleurs du bas du dos sont les plus fréquentes, mais elles sont peu spécifiques et il est dès lors plus difficile de prouver qu’elles sont causées par le travail). Ces travailleuses souffrent de 1,7 à 2,8 localisations différentes selon la durée des douleurs, mais la grande conclusion de l’étude est surtout que tout le monde souffre dans ce secteur : 93 % des répondantes ont ressenti au moins une douleur au cours des douze derniers mois, et 82 % dans les sept derniers jours.
L’âge moyen des répondantes est de 46 ans, l’ancienneté dans le secteur est de 11 ans, pour un horaire moyen de 28 heures par semaine. Elles estimaient très souvent (85 %) ces douleurs en lien avec le travail. Celles-ci semblent apparaitre peu importe l’âge, mais rapidement, et sont déjà présentes chez les plus jeunes travailleurs. Selon elles, les principales causes de leurs troubles musculosquelettiques sont les mouvements répétitifs (81,7 %), le fait de porter, soulever ou déplacer des charges lourdes (55,5 %), une charge de travail excessive (42,9 %), trop de flexibilité demandée au travail (24 %), trop d’heures de travail (14,8 %). Par ailleurs, 18 % d’entre elles ont dit avoir introduit une demande de reconnaissance de maladie professionnelle ; 13 % ont vécu un accident de travail et 19 % ont déclaré être en mi-temps médical.

Un manque de contrôle ?

Le secteur du nettoyage et celui des titres-services, secteurs à risque pour le développement des troubles musculosquelettiques, sont aujourd’hui symboliques de la souffrance au travail. Symboliques également des dysfonctionnements de la fonction « d’accompagnement » de l’État. En effet, comme le montre le dernier rapport de l’inspection du travail6 : 159 des 175 entreprises contrôlées ne sont pas en ordre, notamment en matière d’analyse des risques relatifs à la manutention de charge et d’organisation de la surveillance de santé. Il en est de même pour la reconnaissance des maladies professionnelles, qui semble très insuffisante dans ce secteur, les dépenses stagnant autour de 6 millions d’euros depuis près de dix ans.
Notre enquête a permis à nos équipes de prendre conscience de l’importance du travail et des conditions de travail sur la santé. Comme acteurs de la première ligne de soins, nous pensons aussi avoir un rôle à jouer dans le changement des déterminants sociaux qui ont un fort impact sur la santé de nos patients

  1. I. Marx, D. Vandelannoote, « Car on donnera à celui qui a (et il sera dans l’abondance) : le système belge des titres services », Revue belge de
    Sécurité sociale n° 2, 2014.
  2. E. Vandevenne et al., Precair werk in Belgïe. Eerste resultaten van het
    EPRES-BE onderzoek naar precair werk en werknemerswelzijn, Interface
    demography research group (VUB), 2021.
  3. E. Leduc, I. Tojerow, Subsidizing Domestic Services as a Tool to Fight
    Unemployment: Effectiveness and Hidden Costs, IZA, 2020.
  4. K. Goffin et al., Une vision à 360° sur les titres-services, IDEA Consult, juillet 2018.
  5. Travailler dans le nettoyage
    rend malade, Médecine pour le Peuple, 2023.
  6. M. Pirkenne, V. Roorda, Rapport final de la campagne
    nationale 2022 dans le secteur des titres-services, SPF Emploi, Travail et Concertation sociale, décembre 2022.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°105 - décembre 2023

Étude : Genre et santé au travail

Introduction n°105   À travers le monde, malgré les conquêtes du mouvement féministe – accès au marché de l’emploi, diminution des écarts salariaux dans certaines contrées… – des femmes travaillent encore dans de moins bonnes conditions(…)

- Pauline Gillard

Inégalités de genre au travail

Écarts de salaire et de pension, carrières morcelées, surcharge de travail rémunéré et non rémunéré, risques professionnels sous-estimés… Nombreuses sont les inégalités de genre au travail qui persistent en Belgique.
- Pauline Gillard

Santé des femmes au travail : où en sommes-nous ?

Le travail des femmes, comme celui des hommes, les expose à des risques pour leur santé. Cependant, les femmes ont longtemps été exclues des emplois comportant des dangers ou des difficultés impressionnants, sous prétexte de leur faiblesse/incompétence. Leur travail à l’hôpital, en service à la clientèle, aux chaines de montage, en éducation, affecte aussi leur santé, même si les effets sont moins visibles que les chutes et amputations associées aux emplois masculins[efn_note]K. Messing, Le deuxième corps : femmes au travail, de la honte à la solidarité, Ecosociété, 2021. [/efn_note].
- Karen Messing

Comment réduire les angles morts ?

La santé au travail est un des maillons les plus faibles du système de santé en Belgique. Et pourtant, intervenir sur les conditions de travail avec une approche de prévention primaire permettrait d’éliminer de nombreux risques à la source.
- Laurent Vogel

Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?

Les rapports entretenus par le féminisme et le marxisme autour de la question du travail domestique sont ambigus. La mise en lumière du travail domestique à laquelle ont procédé les féministes dans les années 1970 s’inscrit globalement dans une critique du marxisme et de la manière dont l’analyse de l’exploitation proposée par Marx avait en quelque sorte « oublié » le travail domestique et laissé ainsi dans l’ombre la question de la domination et de l’oppression des femmes.
- Maud Simonet

Sortir le care de la relégation sociale

Florence Degavre est socioéconomiste et enseigne les sciences sociales à l’UCLouvain. Depuis une vingtaine d’années, ses recherches portent sur le care, une notion qu’elle éclaire dans une perspective féministe, à la lumière de ses expériences personnelles et professionnelles.
- Pauline Gillard

Le care, révélateur des inégalités

Le travail domestique et de soin ne peut être réduit à une affaire personnelle ou privée. Il doit s’inscrire dans une perspective politique qui vise « à prendre soin » et à transformer notre façon de faire société.
- Aurélie Leroy

Le nettoyage, un secteur pas si propre…

L’impact du travail sur la santé évolue. Il y a cinquante ans, les poumons des ouvriers souffraient de l’exposition à l’amiante et la classe travailleuse devait faire face à l’ennemi silencieux du saturnisme causé par une intoxication au plomb. Aujourd’hui, les problèmes sont différents, mais ils n’ont pas moins d’impact sur la santé. La flexibilisation, la concurrence et la compétition croissante sur le marché du travail sont des mécanismes qui amènent de nouvelles maladies.
- Elisa Munoz Gomez

Le tabou des menstruations

Dans la vie privée comme au travail, les règles restent un sujet chuchoté entre personnes menstruées. Pour demander un tampon ou une serviette sans que d’autres ne le sachent. Pour les planquer ensuite dans sa manche afin que personne ne les voie. Toutefois, les langues commencent à se délier et les initiatives pour lutter contre la précarité menstruelle sont de plus en plus nombreuses.
- Eloïse Malcourant

La décriminalisation de la prostitution est-elle bénéfique pour la santé ?

La plupart des personnes qui ont une activité prostitutionnelle, en très grande majorité des femmes[efn_note] On compterait entre 15 000 et 23 000 personnes en situation de prostitution dans notre pays, parmi lesquelles, selon les sources, 95 % de femmes. [/efn_note], se soucient de leur santé. Elles sont pourtant souvent privées d’accès aux soins et à d’autres droits fondamentaux. La récente réforme du code pénal belge adoptée le 18 mars 2022, qui met un terme à la criminalisation de la prostitution et devrait permettre une reconnaissance de ces activités, va-t-elle améliorer la santé des femmes ?
- Marinette Mormont

Aides ménagères en lutte

Le travail de nettoyage dans le secteur des titres-services use le corps et la santé des femmes qui l’exercent très majoritairement. Avec le soutien de leurs organisations syndicales, elles mènent depuis plusieurs mois des actions pour améliorer leurs conditions de travail, leur santé et leur sécurité.
- Pauline Gillard

Les travailleuses domestiques s’organisent

Espérant trouver de meilleures conditions de vie en Belgique, de nombreuses femmes fuient la violence économique, politique et de genre de leur pays pour venir y exercer un travail domestique. En proie aux abus et à l’exploitation, certaines d’entre elles se sont affiliées à la Ligue des travailleuses domestiques du syndicat chrétien pour revendiquer leur régularisation et leur droit à exercer un emploi légal, décent et sécurisé.
- Pauline Gillard

La pénibilité des métiers féminins

Les emplois exercés majoritairement par des femmes sont souvent associés à des exigences physiques moins spectaculaires que les emplois masculins. Pourtant,ces métiers présentent des risques spécifiques pour la santé (burn-out, troubles musculosquelettiques, moindre espérance de vie en bonne santé…) et une pénibilité sous-estimée.
- Pauline Gillard

Renverser les inégalités de genre au travail

À la suite d’un processus d’éducation permanente entamé en 2022 sur la problématique des souffrances au travail, la Fédération des maisons médicales a invité cette année les soignants et les soignantes, et plus largement toute personne concernée ou intéressée, à chausser les lunettes du genre pour aborder les enjeux de santé au travail. Quels enseignements en tirer et quelle conclusion pour ce dossier ?
- Pauline Gillard

Actualités n° 105

Proxi Christmas & happy New Deal !

Que nous réserve l’année 2024 ? Soyons optimistes. En Région bruxelloise, le Plan social santé intégré (PSSI) est sur les rails. En Wallonie, Proxisanté ne devrait pas tarder à être validé. Ces deux grandes refontes de l’approche de(…)

- Rudy Pirard

Philippe Hensmans : « Le débat démocratique est en train de disparaitre »

Le directeur d’Amnesty International vient de quitter ses fonctions après une trentaine d’années au service de la liberté politique dans le monde et en Belgique. Au cœur de son bilan : les dangers croissants du populisme et de la droite extrême.
- Pascale Meunier

#vivre mieux : une vision solidaire de la santé

Fin 2023, la Coalition Santé a lancé la campagne #VivreMieux : trente propositions concrètes pour améliorer la santé de chacun et chacune. La première partie de cette campagne, la promotion de la santé, porte la nécessité d’une vision large, solidaire et collective de la santé. Elle appelle à prendre en considération les déterminants non médicaux de la santé afin d’améliorer la qualité de vie de toutes et tous.
- Brieuc Dubois

L’avenir des soins de santé à Charleroi

Comme dans bon nombre de villes et de communes, la situation y est préoccupante. Le 18 novembre dernier, un colloque piloté par le service santé de la ville[efn_note]En collaboration avec le service intégré de soins à domicile (SISD), le service de coordination des soins à domicile (SCSAD), le centre local de promotion de la santé (CLPS), la Fédération des associations des médecins généralistes de la région de Charleroi (FAGC), Solidaris, le Grand hôpital de Charleroi (GHDC) et la nouvelle intercommunale hospitalière HUmani. Les actes du colloque sont disponibles sur le site www.charleroi.be/vivre/sante/acces-a-la-sante. [/efn_note] a exposé sans fards les menaces planant sur l’accès aux soins de santé de proximité. La première ligne de soins et les hôpitaux de la région se sont mobilisés pour les analyser, mais aussi pour identifier les possibilités d’amélioration.
- Pascale Meunier

Dis-moi qui tu veux soigner, et je te dirai où t’installer !

Il est important pour l’équipe d’un centre de santé intégré de bien connaître la population des quartiers dans lesquels il est implanté (sa zone de « recrutement » si elle est délimitée géographiquement) et la population qui fréquente effectivement le centre. Le financement au forfait, qui permet de bien identifier les patients inscrits, est un bel outil pour atteindre cet objectif.
- Christine Mainguet, Dr André Crismer, Muriel Roelandt