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Réenchanter les processus démocratiques

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Santé conjuguée n°113 - décembre 2025

Véritable ADN des maisons médicales, l’autogestion s’expérimente depuis une cinquantaine d’années dans des lieux de soins qui tendent vers l’égalité, la non-hiérarchie et la participation authentique des travailleurs, travailleuses et des patients, patientes en vue d’œuvrer à la transformation du système de santé et de la société. Ancrées dans une histoire militante, les organisations autogérées tentent de faire collectif autrement et démontrent, sous des formes très variées, qu’une organisation différente du travail est possible.
Agissant à contre-courant du modèle d’entreprise dominant promu par le capitalisme et le néolibéralisme, les structures autogérées n’en demeurent pas moins traversées depuis plusieurs décennies par les logiques marchandes et bureaucratiques qui s’immiscent aussi dans le secteur associatif. « Nous sommes entrés dans l’ère de la domination bureaucratique, dont la singularité du pouvoir n’est plus le fait de certains individus, mais s’exerce par le biais de la norme », observe le philosophe Bruno Frère (ULiège)1. Comme dans d’autres milieux professionnels, la dégradation de la qualité des conditions et des relations de travail qui en résulte affecte profondément le bien-être des équipes (perte de sens, épuisement, démissions) et peut parfois mettre en péril les modes d’organisation alternatifs qui peuvent alors être tenus pour responsables de ces maux.

Des vécus contrastés

à la lumière des entretiens réalisés, des travailleurs et travailleuses ciblent principalement les écueils de l’autogestion : lourdeur des procédures, dilution de la responsabilité, manque de recadrage, minimisation des rapports de pouvoir informels et des rapports de domination, notamment classistes, sexistes et racistes, etc. D’autres soulignent davantage ses vertus : soutien à l’interdisciplinarité, meilleure prise en charge des patients, sentiment d’appartenance à un collectif, autonomie, émancipation… Travailler en collectif sur base d’une organisation la plus horizontale possible, c’est d’ailleurs aussi le choix opéré par certains centres social santé intégrés qui se sont constitués à Bruxelles, avec pour objectif d’être au plus près des besoins souvent complexes des patients précarisés. Toutes et tous s’accordent cependant sur les conditions de la réussite de l’autogestion : l’élaboration collective d’un cadre composé de règles et de procédures claires et sécurisantes, la clarification des zones d’autonomie et de redevabilité de chaque fonction/organe, la recherche continue d’un équilibre entre intérêts individuels et collectifs, le souci constant de l’apprentissage, la formalisation des processus d’(auto)évaluation, le soin apporté à l’écolage des nouvelles recrues et des patients qui souhaitent s’investir dans les instances de l’asbl.

La portée transformatrice de l’autogestion

L’autogestion est un moyen de « lutter contre des pratiques descendantes, arbitraires, injustes, oppressives, où les personnes sont dépossédées de leurs droits, de leurs capacités d’action et de décision », avance Perrine Vanmeerbeek, de l’asbl Barricade 2. Au vu de l’extrême droitisation du champ politique belge et des discours qu’elle charrie atomisant les collectifs et fragilisant les solidarités, l’autogestion est plus que jamais un horizon politique à défendre. Comme l’a montré l’économiste Thomas Coutrot3, c’est parmi les personnes qui sont dans des conditions de plus grande hétéronomie au travail4 que l’on trouve une plus grande proportion d’électeurs d’extrême droite et d’abstentionnistes. « On a besoin de plus d’autogestion dans la société, défend d’ailleurs un accueillant. Le fait de la pratiquer en maison médicale, de l’essayer, de la rater, de la recommencer, de la réinventer… nous entraine à agir différemment en tant que citoyens. »

 

  1. Voir son interview, p. 28.
  2. P. Vanmeerbeek, « Survivre en milieu autogéré. Pour une autogestion pensée en pratique », Barricade, 2025, www.barricade.be.
  3. Cité par la sociologue I. Ferreras dans son interview, p. 14.
  4. Conditions où un travailleur est soumis à des règles, lois ou contraintes extérieures à sa propre volonté pour déterminer son travail.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°113 - décembre 2025

Introduction n°113

Héritage de mai 68, l’idéal autogestionnaire est porté par les maisons médicales depuis leur origine dans les années septante. Aujourd’hui, le fonctionnement des équipes des 141 maisons médicales membres de la Fédération est toujours basé sur(…)

- Marinette Mormont, Pauline Gillard

Pour aller plus loin

Histoire, fondements et actualités Collectif, Autogestion. L’encyclopédie internationale, 11 volumes. Syllepse, 2018, www.syllepse.net. A. Croquet, « L’autogestion, une expérience qui n’a pas dit son dernier mot », Barricade, 2012, www.barricade.be. H. Lepage, Autogestion et capitalisme, Masson, 1978. I. Leruth, « L’autogestion,(…)

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Rapports de domination en contexte d’autogestion

Bien qu’ils ne soient pas observables empiriquement, les rapports sociaux de domination structurent la société et n’épargnent pas le secteur des maisons médicales. Rapports de classe, de genre et de race émaillent la vie de ces collectifs. Comment se manifestent-ils et comment sont-ils appréhendés ?
- Pauline Gillard

Gestion et coordination, des rôles en quête de légitimation

Face aux profondes évolutions du contexte de travail, les fonctions de gestion et de coordination se sont quasi généralisées dans les maisons médicales. Cette professionnalisation entre parfois en tension avec les principes de l’autogestion et peut générer des situations inconfortables.
- Pauline Gillard

L’autogestion dans les maisons médicales membres de la Fédération : état des lieux

Pour mieux comprendre comment se vit l’autogestion au sein des membres de la Fédération des maisons médicales (FMM), nous avons esquissé un état des lieux du fonctionnement des équipes, des instances et des méthodes organisationnelles mises en place. Pour ce faire, un questionnaire leur a été adressé d’avril à juillet 2025 via un formulaire numérique.
- Madli Bayot

Autogestion : un cadre vivant, mais bousculant

Depuis leur origine, les maisons médicales pratiquent l’autogestion. Ces expérimentations se heurtent-elles aujourd’hui à tant d’obstacles qu’elles seraient source de souffrances au travail ? Ou sont-elles au contraire toujours vécues comme un projet émancipateur permettant de prendre soin autrement ?
- Marinette Mormont

S’outiller pour prendre soin de l’autogestion

Le projet Mutu-a de l’asbl collectiv-a visait à renforcer les pratiques de gouvernance partagée au sein d’équipes soignantes et d’institutions de soin à Bruxelles. Plusieurs maisons médicales ont pris part aux intervisions et formations proposées durant deux ans. Retour sur ce processus avec David Petit, facilitateur chez collectiv-a.
- Marinette Mormont

La démocratie au travail

Sociologue et professeure à la faculté de sciences économiques à l’UCLouvain, Isabelle Ferreras rappelle l’histoire entremêlée de l’autogestion et du capitalisme, de même que les liens entre conditions de travail et participation politique.
- Pascale Meunier

Gouverner par les nombres

Bruno Frère, sociologue et professeur d’épistémologie des sciences sociales et théories critiques à l’Université de Liège, nous éclaire sur les notions de normes, de quantification et, in fine, la dépersonnalisation du travail tapies derrière ce concept phare du néolibéralisme.
- Pascale Meunier

Les conditions de l’autogestion

L’autogestion vise à mettre en pratique des valeurs essentielles : démocratie, autonomie, égalité, participation, solidarité, justice sociale. Bien vécue, elle peut être féconde : responsabilité, motivation, engagement, créativité, dynamique collective, sentiment d’appartenance, cohésion, adaptabilité…
- Dr André Crismer

Filmer le quotidien de l’autogestion

À la maison médicale des Houlpays, dans le quartier liégeois d’Amercœur, l’équipe s’organise en autogestion depuis plus de vingt ans. Cerise, Cécile, Lisette, Stephen et leurs collègues prennent des décisions ensemble, mais, entre la théorie militante et la pratique, s’accorder s’apprend chaque jour. C’est cette mise en pratique, mouvante et imparfaite, que la réalisatrice Dorothée Bouillon, chargée de projet en éducation permanente à la Fédération des maisons médicales, explore dans le documentaire Travail soigné.
- Adrien Maes

Réenchanter les processus démocratiques

Véritable ADN des maisons médicales, l’autogestion s’expérimente depuis une cinquantaine d’années dans des lieux de soins qui tendent vers l’égalité, la non-hiérarchie et la participation authentique des travailleurs, travailleuses et des patients, patientes en vue d’œuvrer(…)

- Marinette Mormont, Pauline Gillard

Des patients dans les instances

Depuis leur création, les maisons médicales veillent à impliquer les patients et les patientes dans les soins curatifs, préventifs et communautaires qu’elles dispensent. Plus rarement d’application, leur participation dans les instances de décision soulève des réticences tant dans les équipes qu’auprès des premiers concernés.
- Pauline Gillard

Le sexisme : « un sujet toujours brûlant »

Se former et s’outiller pour prendre conscience et agir face aux propos et comportements sexistes dans son milieu professionnel. Tel est l’objectif d’un groupe de travailleuses de maisons médicales liégeoises.
- Pauline Gillard

CSSI : se regrouper pour mieux accompagner

Travailler ensemble pour favoriser une prise en charge globale et intégrée : c’est le défi que se sont lancé les CSSI, les centres social santé intégrés, qui proposent sous un même toit plusieurs services d’aide et de soins. Quels sont les modes d’organisation mis en place pour y parvenir ? Visites de Goujonissimo (Anderlecht) et de Ribaucare (Molenbeek).
- Marinette Mormont

Chronologie d’un idéal

D’hier à aujourd’hui, les principes d’une autogestion des travailleurs et des travailleuses se sont frottés aux diktats de l’entreprise. Avec quelques belles victoires, dont voici un aperçu non exhaustif.
- L'équipe éducation permanente

Actualités 113

Sophie Crapez : « Aujourd’hui, nous sommes vraiment dans la fabrique du sans-abrisme »

Directrice de l’association Comme chez nous, qui accueille des personnes sans abri à Charleroi, et experte en cette matière au cabinet du ministre wallon de l’Action sociale, Sophie Crapez commente les mesures de restriction qui visent le plan fédéral Grand Froid. Elle alerte également sur les mécanismes structurels qui touchent ces publics.
- Pascale Meunier

Edito n°113

13 janvier : journée d’action en front commun syndical en réaction aux négociations gouvernementales, manifestation pour défendre les pensions. 27 et 28 janvier : grève des enseignants en Wallonie et à Bruxelles. 13 février : manifestation nationale contre les mesures antisociales du(…)

- Pascale Meunier

Transitions de genre : repenser les lignes de soin

Comment les parcours de transition se sont-ils constitués comme un objet ultraspécialisé de la médecine ? Quelles en sont les conséquences sur l’accès et les conditions du soin ? Quelle place la médecine, notamment de première ligne, peut-elle y occuper ? Et comment son engagement pourrait-il contribuer à transformer le paysage de la santé trans ?
- Alix Fournier

Vers l’équité en santé

Pour réduire les inégalités de santé, une approche holistique est nécessaire : dépasser les approches et politiques sectorielles en favorisant les collaborations entre les acteurs de la santé et de l’accompagnement social, impliquer les populations concernées. C’est l’objet d’un récent colloque qui a réuni plusieurs pays francophones[efn_note] « Quels modèles de collaboration social-santé pour améliorer l’équité en santé ? Enjeux et analyses de cas », Equity Health Lab-ULB, 20 octobre 2025.[/efn_note].
- Céline Mahieu