Se former et s’outiller pour prendre conscience et agir face aux propos et comportements sexistes dans son milieu professionnel. Tel est l’objectif d’un groupe de travailleuses de maisons médicales liégeoises.
Le sexisme imprègne sous toutes ses for-mes de nombreuses sphères de la société. Il ne s’arrête donc pas aux portes des maisons médicales. « Il est nécessaire d’analyser les rapports au travail sous l’angle du genre pour identifier les situations problématiques et mettre en lumière les traitements inégaux, estime une accueillante d’une maison médicale liégeoise. C’est un sujet toujours brûlant. » Un constat partagé par d’autres travailleuses liégeoises qui se sont aperçues qu’elles vivaient toutes, à des degrés divers, des violences sexistes sur leur lieu de travail.
Les témoignages ont afflué lors de la préparation des journées internationales de lutte pour les droits des femmes (grève féministe du 8 mars) et pour l’élimination des violences faites aux femmes et minorités de genre (25 novembre), puis lors de l’organisation de groupes de parole en mixité choisie///1. Bien qu’elles se réunissent en dehors de leur temps de travail, leur démarche a suscité beaucoup d’incompréhension : « Nos collègues tombaient des nues, estimant que nos milieux dits de gauche et militants étaient préservés des actes sexistes, raconte Laure Devleeshouwer, accueillante et assistante sociale à la maison médicale Rive Droixhe. Le fait qu’on choisisse de se réunir entre femmes a aussi posé un problème à certains hommes, alors qu’on sait bien qu’il est moins facile de libérer la parole des personnes opprimées quand l’oppresseur est dans la même pièce. »
Différentes formes de sexisme
Le sexisme est un « système fondé sur la différence de genre, partant du postulat que le masculin est supérieur au féminin », définit Clara Van Der Steen, chargée de recherche au Centre permanent pour la citoyenneté et la participation///2. Il désigne l’ensemble des préjugés, des croyances et des stéréotypes relatifs au genre féminin.
Ancré dans une organisation sociale et politique patriarcale fondée sur la domination masculine, le sexisme se manifeste tantôt de manière insidieuse, tantôt de manière frontale et s’exerce sur un continuum de violences (allant de la blague sexiste apparemment inoffensive à toutes les autres violences, incluant le viol et le féminicide)///3.
La dévalorisation des femmes///4 par des actes, des gestes ou des propos dans la vie quotidienne relève du sexisme ordinaire. Ces comportements ont tellement été intériorisés qu’ils sont souvent considérés comme de la galanterie ou de l’humour. Plus subtil, le sexisme bienveillant renvoie aux comportements chevaleresques ou paternalistes qui véhiculent et entretiennent les stéréotypes de genre selon lesquels les femmes seraient plus sensibles et fragiles et devraient être protégées. Plus difficile à documenter, le sexisme masqué constitue quant à lui « une forme volontairement camouflée par ses auteur·e·s qui défendent publiquement l’égalité des sexes, mais qui ne l’appliquent pas dans leurs actes »///5.
Bien plus visible, le sexisme hostile regroupe les paroles et les actes ouvertement hostiles envers les femmes tels que les injures, le harcèlement et les violences physiques et sexuelles. La coexistence du sexisme bienveillant et du sexisme hostile façonne le sexisme ambivalent. « Comme un cercle vicieux, ces [deux formes de sexisme] se nourrissent l’une l’autre pour soutenir le système en place : plus les hommes vont être ouvertement hostiles aux femmes, plus celles-ci requièrent le besoin d’être protégées. De cette manière, le sexisme hostile renforce les attitudes sexistes bienveillantes envers les femmes », explique Clara Van Der Steen///6.
Quelles manifestations ?
Les remarques et les blagues sexistes sont les formes les plus courantes du sexisme au travail, d’après une enquête menée auprès de 80 délégués syndicaux et déléguées syndicales par la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) Liège-Huy-Waremme en 2022//7. Les expressions telles que « ma belle » ou « ma petite », adressées notamment aux accueillantes et aux infirmières des maisons médicales par des collègues ou des patients, contribuent à leur dépréciation et à leur infantilisation. Sous couvert de l’humour, la banalisation de ces termes et leur apparente inoffensivité rendent leur sanction plus difficile.
La monopolisation de la parole et l’interruption d’une conversation constituent d’autres manifestations fréquentes du sexisme dans le contexte professionnel. « En réunion d’équipe, même s’ils sont moins nombreux, ce sont souvent les hommes qui prennent le plus de temps de parole et qui influencent le plus les décisions, observe Laure Devleeshouwer. Le fait de se faire expliquer son travail par un homme (“mansplaining” ou “mecxplication”) est aussi dégradant. » Des témoignages à propos d’actes déplacés et d’attouchements posés par des collègues ou des patients sont aussi parvenus aux oreilles des travailleuses du collectif liégeois. « Nous observons souvent une minimisation des faits par les premières concernées ainsi qu’un manque de réaction de leur équipe qui ne semble pas suffisamment outillée pour gérer ces problématiques », regrette Marie Tamma, assistante sociale et intervenante en santé communautaire à la maison médicale du Laveu.
Le fait de travailler en autogestion charrie des défis spécifiques dans l’appréhension des violences sexistes, d’après les travailleuses du collectif. « Dans un milieu hiérarchique, le directeur ou la directrice peut jouer le mauvais rôle du recadrage d’une personne déviante, expose Laure Devleeshouwer. C’est beaucoup plus difficile en autogestion, surtout dans les équipes où on est tous un peu potes… », « … ou quand l’organe d’administration se compose de personnes qui s’entendent particulièrement bien avec la personne visée, complète Marie Tamma. Face à une question sensible, il arrive aussi que la responsabilité se dilue. »
Comment agir ?
Plusieurs pistes ont émergé pour lutter contre les violences sexistes en maison médicale. La première consiste à conscientiser et outiller les équipes, comme s’y attèle le groupe liégeois en organisant des rencontres entre travailleuses et en encourageant les accompagnements extérieurs (évitant ainsi aux femmes de devoir porter seules cette charge pédagogique). « Lors d’une formation, je me suis retrouvé pour la première fois de ma carrière dans un groupe formé sur base du genre pour aborder la problématique du sexisme, partage un kinésithérapeute. J’ai ensuite entendu des témoignages et j’ai reçu des retours de collègues sur des propos qui me paraissaient relativement banals, mais qui ne l’étaient pas pour mes collègues féminines. Ça m’a aidé à évoluer. »
Inciter les travailleuses à rejoindre les mobilisations féministes est un autre axe de travail. « Alors qu’il est difficile de se mettre en grève dans les milieux de soins, nous observons l’impact de nos actions d’année en année. Des maisons médicales qui étaient complètement opposées à toute action participent désormais à leur échelle et contribuent à semer des graines un peu partout. » Enrayer la reproduction des rapports de domination sexistes nécessite aussi d’agir à l’échelon des intergroupes et de la Fédération des maisons médicales. « Nous ne pouvons pas défendre un modèle de société plus égalitaire et tolérer ce genre de propos ou de mécanismes dans nos structures », conclut Marie Tamma qui est aussi membre de l’organe d’administration de la Fédération.
Combattre le sexisme au travail
La plateforme cestsexiste.be (Promotion & Culture) renseigne des outils ainsi qu’un espace de témoignages///8. Elle recommande d’intervenir face à une situation jugée sexiste, de lister les agissements sexistes répétés, d’alerter oralement et par écrit son employeur, le ou la déléguée syndicale, la personne de confiance, le ou la conseillère en prévention interne et externe, et de rapporter les faits à l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. D’autres pistes concernent spécifiquement la délégation syndicale et l’employeur. La FGTB propose quant à elle un « violentomètre » qui, sous la forme d’une échelle graduée, aide à identifier les comportements sains et toxiques en milieu professionnel///9.
1
1. La mixité choisie consiste à « se réunir entre personnes appartenant à une ou plusieurs minorités opprimées et discriminées en excluant la participation de personnes appartenant aux groupes pouvant être oppressifs et discriminants », Université d’Angers, Le mois du genre. Concepts, https://moisdugenre.univ-angers.fr.
2. C. Van Der Steen, « Le sexisme vous avez dit ? », Centre permanent pour la citoyenneté et la participation, analyse n° 398, 2020, www.cpcp.be.
3. Plateforme féministe contre les violences faites aux femmes, Le continuum des violences basées sur le genre, www.plateformeféministeviolences.be.
4. Ce terme englobe les femmes et toutes les personnes qui s’identifient comme telles.
5. Promotion & Culture, C’est sexiste ! Comment lutter contre le sexisme ordinaire au travail ?, 2022, www.promotionetculture.be
6. C. Van Der Steen, op. cit.
7. Promotion & Culture, op. cit.
8. Promotion & Culture, op cit.
9. A. Vandecasteele, « Sexisme au travail : découvrez le “violentomètre” de la FGTB », Syndicats Magazine, 2022, https://syndicatsmagazine.be/violentometre.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°113 - décembre 2025
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Pour aller plus loin
Histoire, fondements et actualités Collectif, Autogestion. L’encyclopédie internationale, 11 volumes. Syllepse, 2018, www.syllepse.net. A. Croquet, « L’autogestion, une expérience qui n’a pas dit son dernier mot », Barricade, 2012, www.barricade.be. H. Lepage, Autogestion et capitalisme, Masson, 1978. I. Leruth, « L’autogestion,(…)
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