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Filmer le quotidien de l’autogestion


Santé conjuguée n°113 - décembre 2025

À la maison médicale des Houlpays, dans le quartier liégeois d’Amercœur, l’équipe s’organise en autogestion depuis plus de vingt ans. Cerise, Cécile, Lisette, Stephen et leurs collègues prennent des décisions ensemble, mais, entre la théorie militante et la pratique, s’accorder s’apprend chaque jour. C’est cette mise en pratique, mouvante et imparfaite, que la réalisatrice Dorothée Bouillon, chargée de projet en éducation permanente à la Fédération des maisons médicales, explore dans le documentaire Travail soigné.

Tout commence par une intention : interroger le travail en collectif. Pour Dorothée Bouillon, « les soins aux corps sont au cœur des enjeux de différents rapports d’exploitation racistes, sexistes, classistes… Ils ont également cette particularité de concerner chacun et chacune ». De plus, les discours médiatiques se réduisent souvent à une vision alarmiste d’un système de santé qui s’effondre. « Cette perspective favorise un solutionnisme simpliste qui occulte le travail d’analyse et de revendication des professionnels des soins, dit-elle. Je ne pense pas qu’il existe un collectif parfait passé maitre dans l’art des techniques de groupe dont nous pourrions copier les recettes. Pourtant, je crois que les collectifs sont des espaces propices où se construisent des résistances aux oppressions. On peut y trouver la joie et l’humour pour affronter l’adversité. »

Immersion au cœur d’une équipe

Avant de choisir la maison médicale des Houlpays, la réalisatrice a rencontré plusieurs équi-pes, ce qui lui permet d’affiner ses critères. La taille – une vingtaine de personnes – crée un cadre idéal, mais c’est surtout le moment particulier que vit la structure qui l’intéresse. L’équipe des Houlpays « traversait à la fois une phase d’émulation et un certain cap de stabilité : plusieurs jeunes collègues avaient rejoint l’aventure et la structure fêtait ses vingt ans. Ils étaient aussi conscients du caractère expérimental et perfectible de leur fonctionnement. Cette culture de la remise en question favorisait notre rencontre, m’autorisait à les filmer dans leurs doutes, dans leurs réflexions », explique-t-elle.
Pendant près de deux ans, elle se rend deux fois par semaine à Liège pour capter leur quotidien. Très vite, sa présence devient familière et la caméra se fait oublier : « Au début, c’était particulier parce qu’on se sentait un peu observé, mais ça s’est très rapidement dissipé, en l’espace d’une quinzaine de jours. Après cela, les caméras faisaient vraiment partie de notre environnement, on ne les voyait plus », raconte Valérie Fabris, accueillante à la maison médicale.
Sans expérience de réalisation, Dorothée Bouillon aborde le tournage avec une certaine naïveté. Caméra en main, elle apprend sur le terrain, avec ses propres hésitations. Cette fragilité assumée devient un point de rencontre avec l’équipe : « Se voir galérer les uns les autres – moi avec un matériel que je découvrais et eux dans des problématiques humaines insolubles – rendait l’aventure accessible et sensible », confie-t-elle.

Filmer le collectif à l’œuvre

Elle choisit rapidement de ne pas filmer les consultations avec les patients et de se concentrer sur les réunions, le lieu où « vont se déposer les corps, les vies et les émotions des travailleuses et travailleurs ». C’est là que les soignants « construisent et questionnent le sens et la valeur de leur travail et déterminent ensemble, face à des problématiques très concrètes, des manières de faire soin », analyse-t-elle. De cette façon, ils se réapproprient leur travail. Pour la réalisatrice, l’essentiel tient dans ces moments de recherche collective, faits de tâtonnements, d’essais-erreurs, d’allers-retours, et parfois sans solution immédiate. En effet, les situations des patients les obligent à sortir des cadres formatés et à repenser sans cesse leurs pratiques. Depuis le tournage du documentaire, Valérie Fabris souligne d’ailleurs que le fonctionnement de l’équipe a encore évolué : « Aujourd’hui, nous sommes bien plus structurés dans nos réunions. »
Si, au départ, l’intention – un peu naïve – était de simplement « montrer » l’autogestion, celle-ci s’est complexifiée au fil des rencontres. Ce n’est pas tant le déploiement d’un processus décisionnel clair et efficace, mais plutôt les bases nécessaires à l’autogestion qui apparaissaient, comme la confiance ou la construction permanente d’une vision partagée du soin. L’approche pluridisciplinaire et la place accordée à l’expérimentation et au doute constituent le socle politique du projet. « C’est en ce sens que le travail est soigné », ajoute Dorothée Bouillon : parce qu’on prend le temps du recul, de l’analyse et du débat, en plus de celui du soin.

Un contexte social qui se dégrade

Peut-on soigner les corps sans s’attaquer aux causes structurelles qui les affectent ? Le documentaire révèle une pratique du soin indissociable de son contexte. Les soignants des Houlpays évoluent dans un environnement où la précarité augmente, où les inégalités s’aggravent et où le monde médical se libéralise. Ils en font l’expérience chaque jour. Leur engagement politique prend alors tout son sens. Dans une société traversée par des logiques capitalistes, racistes, sexistes et classistes, ces structures de santé offrent des espaces de résistance. Par leur dispositif et leur mode de fonctionnement, les maisons médicales contribuent ainsi à l’émergence d’un projet de société plus solidaire et plus équitable.

Avant tout une aventure collective

Le collectif ne se trouve pas seulement devant la caméra : il structure aussi le projet. Dès la première rencontre, l’équipe du film1 présente sa démarche, et la maison médicale se concerte avant de décider ensemble de se lancer dans l’aventure. « Quand l’équipe est venue exposer le projet, elle ne savait elle-même pas vraiment ce que ça allait donner. C’était les prémices. Il s’est construit petit à petit : c’est comme si on avait alimenté le projet sans le vouloir. C’était une réelle coconstruction du documentaire », se souvient Valérie Fabris. Ensuite, lors du montage, certaines interventions sont retirées à la demande des travailleurs, preuve que le film reste un objet partagé. Enfin, l’équipe s’implique dans la promotion du documentaire, intervient en radio, prend part aux débats après les projections.

Un film-outil pour penser le collectif

Conçu comme un outil d’éducation permanente, Travail soigné nourrit des discussions sur l’autogestion, les rapports de domination ou encore la place et l’engagement de chacun dans le travail. Depuis plusieurs mois, le documentaire a rencontré son public en salle. Il s’inscrit dans une perspective de démocratie en santé : ouvrir la parole au-delà du seul monde professionnel, inviter les patients, habitants et citoyens à réfléchir ensemble aux conditions d’un soin juste. C’est ainsi qu’une quinzaine de projections, gratuites pour la plupart et toujours suivies par un moment d’échange, ont déjà été organisées un peu partout en Belgique francophone.
Le film témoigne d’une conviction : malgré les difficultés, quelque chose d’essentiel se construit dans ces îlots d’autogestion. Une capacité à résister ensemble, à penser autrement le soin et le travail, à faire de la solidarité une force politique. Ainsi, en s’extrayant de l’ingénierie managériale, l’autogestion « invite à baisser son bouclier. C’est cette part d’humanité regagnée, ce lien à l’autre, collègue ou patient, qui est fondamentalement politique », ajoute la réalisatrice. Pour les spectatrices et spectateurs, Travail soigné offre la promesse que d’autres manières de faire collectif sont possibles — dans la lutte, dans la joie, dans la complexité. C’est peut-être là, finalement, son geste le plus puissant.

 

Agenda
Pour connaitre les prochaines dates et lieux de diffusion du documentaire Travail soigné : www.maisonmedicale.org. Si vous êtes intéressé par l’organisation d’une projection, envoyez un message à l’adresse : ep@fmm.be.

 

 

  1. Le documentaire est coproduit par le Centre de vidéo de Bruxelles, https://cvb.be.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°113 - décembre 2025

Introduction n°113

Héritage de mai 68, l’idéal autogestionnaire est porté par les maisons médicales depuis leur origine dans les années septante. Aujourd’hui, le fonctionnement des équipes des 141 maisons médicales membres de la Fédération est toujours basé sur(…)

- Marinette Mormont, Pauline Gillard

Pour aller plus loin

Histoire, fondements et actualités Collectif, Autogestion. L’encyclopédie internationale, 11 volumes. Syllepse, 2018, www.syllepse.net. A. Croquet, « L’autogestion, une expérience qui n’a pas dit son dernier mot », Barricade, 2012, www.barricade.be. H. Lepage, Autogestion et capitalisme, Masson, 1978. I. Leruth, « L’autogestion,(…)

-

Rapports de domination en contexte d’autogestion

Bien qu’ils ne soient pas observables empiriquement, les rapports sociaux de domination structurent la société et n’épargnent pas le secteur des maisons médicales. Rapports de classe, de genre et de race émaillent la vie de ces collectifs. Comment se manifestent-ils et comment sont-ils appréhendés ?
- Pauline Gillard

Gestion et coordination, des rôles en quête de légitimation

Face aux profondes évolutions du contexte de travail, les fonctions de gestion et de coordination se sont quasi généralisées dans les maisons médicales. Cette professionnalisation entre parfois en tension avec les principes de l’autogestion et peut générer des situations inconfortables.
- Pauline Gillard

L’autogestion dans les maisons médicales membres de la Fédération : état des lieux

Pour mieux comprendre comment se vit l’autogestion au sein des membres de la Fédération des maisons médicales (FMM), nous avons esquissé un état des lieux du fonctionnement des équipes, des instances et des méthodes organisationnelles mises en place. Pour ce faire, un questionnaire leur a été adressé d’avril à juillet 2025 via un formulaire numérique.
- Madli Bayot

Autogestion : un cadre vivant, mais bousculant

Depuis leur origine, les maisons médicales pratiquent l’autogestion. Ces expérimentations se heurtent-elles aujourd’hui à tant d’obstacles qu’elles seraient source de souffrances au travail ? Ou sont-elles au contraire toujours vécues comme un projet émancipateur permettant de prendre soin autrement ?
- Marinette Mormont

S’outiller pour prendre soin de l’autogestion

Le projet Mutu-a de l’asbl collectiv-a visait à renforcer les pratiques de gouvernance partagée au sein d’équipes soignantes et d’institutions de soin à Bruxelles. Plusieurs maisons médicales ont pris part aux intervisions et formations proposées durant deux ans. Retour sur ce processus avec David Petit, facilitateur chez collectiv-a.
- Marinette Mormont

La démocratie au travail

Sociologue et professeure à la faculté de sciences économiques à l’UCLouvain, Isabelle Ferreras rappelle l’histoire entremêlée de l’autogestion et du capitalisme, de même que les liens entre conditions de travail et participation politique.
- Pascale Meunier

Gouverner par les nombres

Bruno Frère, sociologue et professeur d’épistémologie des sciences sociales et théories critiques à l’Université de Liège, nous éclaire sur les notions de normes, de quantification et, in fine, la dépersonnalisation du travail tapies derrière ce concept phare du néolibéralisme.
- Pascale Meunier

Les conditions de l’autogestion

L’autogestion vise à mettre en pratique des valeurs essentielles : démocratie, autonomie, égalité, participation, solidarité, justice sociale. Bien vécue, elle peut être féconde : responsabilité, motivation, engagement, créativité, dynamique collective, sentiment d’appartenance, cohésion, adaptabilité…
- Dr André Crismer

Filmer le quotidien de l’autogestion

À la maison médicale des Houlpays, dans le quartier liégeois d’Amercœur, l’équipe s’organise en autogestion depuis plus de vingt ans. Cerise, Cécile, Lisette, Stephen et leurs collègues prennent des décisions ensemble, mais, entre la théorie militante et la pratique, s’accorder s’apprend chaque jour. C’est cette mise en pratique, mouvante et imparfaite, que la réalisatrice Dorothée Bouillon, chargée de projet en éducation permanente à la Fédération des maisons médicales, explore dans le documentaire Travail soigné.
- Adrien Maes

Réenchanter les processus démocratiques

Véritable ADN des maisons médicales, l’autogestion s’expérimente depuis une cinquantaine d’années dans des lieux de soins qui tendent vers l’égalité, la non-hiérarchie et la participation authentique des travailleurs, travailleuses et des patients, patientes en vue d’œuvrer(…)

- Marinette Mormont, Pauline Gillard

Des patients dans les instances

Depuis leur création, les maisons médicales veillent à impliquer les patients et les patientes dans les soins curatifs, préventifs et communautaires qu’elles dispensent. Plus rarement d’application, leur participation dans les instances de décision soulève des réticences tant dans les équipes qu’auprès des premiers concernés.
- Pauline Gillard

Le sexisme : « un sujet toujours brûlant »

Se former et s’outiller pour prendre conscience et agir face aux propos et comportements sexistes dans son milieu professionnel. Tel est l’objectif d’un groupe de travailleuses de maisons médicales liégeoises.
- Pauline Gillard

CSSI : se regrouper pour mieux accompagner

Travailler ensemble pour favoriser une prise en charge globale et intégrée : c’est le défi que se sont lancé les CSSI, les centres social santé intégrés, qui proposent sous un même toit plusieurs services d’aide et de soins. Quels sont les modes d’organisation mis en place pour y parvenir ? Visites de Goujonissimo (Anderlecht) et de Ribaucare (Molenbeek).
- Marinette Mormont

Chronologie d’un idéal

D’hier à aujourd’hui, les principes d’une autogestion des travailleurs et des travailleuses se sont frottés aux diktats de l’entreprise. Avec quelques belles victoires, dont voici un aperçu non exhaustif.
- L'équipe éducation permanente

Actualités 113

Sophie Crapez : « Aujourd’hui, nous sommes vraiment dans la fabrique du sans-abrisme »

Directrice de l’association Comme chez nous, qui accueille des personnes sans abri à Charleroi, et experte en cette matière au cabinet du ministre wallon de l’Action sociale, Sophie Crapez commente les mesures de restriction qui visent le plan fédéral Grand Froid. Elle alerte également sur les mécanismes structurels qui touchent ces publics.
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Edito n°113

13 janvier : journée d’action en front commun syndical en réaction aux négociations gouvernementales, manifestation pour défendre les pensions. 27 et 28 janvier : grève des enseignants en Wallonie et à Bruxelles. 13 février : manifestation nationale contre les mesures antisociales du(…)

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Transitions de genre : repenser les lignes de soin

Comment les parcours de transition se sont-ils constitués comme un objet ultraspécialisé de la médecine ? Quelles en sont les conséquences sur l’accès et les conditions du soin ? Quelle place la médecine, notamment de première ligne, peut-elle y occuper ? Et comment son engagement pourrait-il contribuer à transformer le paysage de la santé trans ?
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Pour réduire les inégalités de santé, une approche holistique est nécessaire : dépasser les approches et politiques sectorielles en favorisant les collaborations entre les acteurs de la santé et de l’accompagnement social, impliquer les populations concernées. C’est l’objet d’un récent colloque qui a réuni plusieurs pays francophones[efn_note] « Quels modèles de collaboration social-santé pour améliorer l’équité en santé ? Enjeux et analyses de cas », Equity Health Lab-ULB, 20 octobre 2025.[/efn_note].
- Céline Mahieu