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Les conditions de l’autogestion


Santé conjuguée n°113 - décembre 2025

L’autogestion vise à mettre en pratique des valeurs essentielles : démocratie, autonomie, égalité, participation, solidarité, justice sociale. Bien vécue, elle peut être féconde : responsabilité, motivation, engagement, créativité, dynamique collective, sentiment d’appartenance, cohésion, adaptabilité…

L’utopie mise en pratique ! Tant de médecins, pourtant, ont quitté notre mouvement des maisons médicales ! Tellement qu’avec tous ceux qui sont partis, on pourrait fonder plus de cinquante centres de santé ! Et une raison fréquemment évoquée pour expliquer leur départ est la difficulté de vivre l’autogestion. Comment comprendre cette contradiction ? Si l’autogestion peut présenter des avantages précieux, elle a un coût qu’il faut savoir. Et elle nécessite certaines conditions préalables, sans lesquelles elle entrainera tensions et souffrances.
Étymologiquement, autogestion signifie « gestion par soi-même ». C’est vrai au niveau de l’individu ; mais au niveau d’un groupe, c’est la gestion par les membres du groupe. L’autogestion, ce n’est pas faire ce qui me plaît, mais faire ce que le groupe a décidé. Une difficulté survient quand l’avis de l’individu s’oppose à celui du groupe. Dans un système hiérarchique, être contre le chef est un acte de résistance, voire un acte héroïque. Dans un système autogestionnaire, celui qui est contre le groupe est un dissident, une brebis galeuse, voire un traitre.

Un moyen ou un objectif ?

Une autre difficulté de l’autogestion est liée aux difficultés actuelles de la démocratie. La démocratie prend du temps, nécessite du dialogue, des échanges, des élaborations, des négociations. Et nous vivons dans un monde où il s’agit d’aller toujours plus vite. L’essayiste Henri Lepage écrivait : « Il est vrai que l’autogestion est d’abord l’expression d’une contestation globale de la société, une réaffirmation de la primauté du politique sur l’économique. Il est donc certain que l’on ne peut pas se contenter de juger l’idéologie autogestionnaire sur la seule évaluation de son efficacité économique. »1
Il peut y avoir une tension entre désir d’efficience et désir de démocratie. Notre monde n’a-t-il pas, en ce moment de son histoire, plus besoin de démocratie que de rapidité d’action ? L’autogestion, cependant, ne doit pas empêcher de viser l’efficience, celle-ci étant comprise comme la réalisation du meilleur résultat pour tous et le monde, compte tenu des moyens disponibles. L’équipe doit partager sur les questions essentielles, mais pas forcément sur les points marginaux ou d’intendance. Une délégation bien pesée sera bienvenue.
L’autogestion peut présenter une lourdeur, mais elle peut être facteur de grande souplesse et d’adaptabilité. Notre équipe, par exemple, s’est remarquablement vite et bien adaptée lors de l’arrivée de la pandémie de covid-19. L’autogestion n’est-elle pas plutôt un moyen qu’un objectif ? Un moyen au service de notre objet social. Même si, comme dans l’action communautaire, le processus importe autant que le résultat, car le processus, en soi, transforme les gens, le monde et leurs relations…
L’autogestion n’est pas un point de départ, mais un horizon vers lequel on tend. Ce n’est pas quelque chose que l’on reçoit, mais que l’on construit patiemment en apprenant au fil des jours : il faut apprendre à avoir une lecture critique de notre monde, apprendre à écouter l’autre, à s’exprimer sans violence, à négocier, mais aussi à trouver un équilibre équitable entre les intérêts de l’objet social, le groupe et l’individu. Il faut acquérir aussi des compétences en gestion.
Il est essentiel, dans un groupe autogéré, de construire une culture commune : l’autogestion sera plus facile s’il existe et s’il y a perception d’une culture commune. Cela ne pourra se faire que par des échanges approfondis et répétés sur les valeurs, les finalités du projet commun. Le politologue Olivier Roy expliquait que « la perte de culture commune dans notre société met celle-ci en danger et entraine une course sans fin à des règles qui doivent devenir explicites »2. Quand un groupe partage des valeurs communes, les règles sont implicites et intégrées en chaque individu du groupe. D’où l’importance de partager sur les valeurs communes, l’objet social et les objectifs communs. Cela évitera de nombreux débats moins passionnants et peu porteurs de sens sur les règles, l’intendance et le fonctionnement. Une difficulté nouvelle peut survenir quand plusieurs générations se côtoient. On peut en faire une richesse. La transmission entre les anciens et les nouveaux nourrira le groupe : il ne s’agit pas que les nouveaux se soumettent aux modèles des anciens, mais cela aidera à l’explicitation du modèle et à sa modernisation. L’engagement à long terme, évidemment, favorisera la culture commune.
Rappelons-nous aussi que nous sommes un laboratoire du social. Les erreurs nous enseignent, les échecs participent au progrès : on fait des hypothèses, on les teste, on tire les leçons de nos évaluations. Pour cela nous devons, avec rigueur, beaucoup plus, écrire des protocoles, expliciter des objectifs et prévoir des évaluations. Il faut que les laboratoires échangent leurs expériences, que l’on note et partage ce qui marche et ce qui marche moins bien, pour que la culture de la bonne autogestion s’étende à l’ensemble de ceux qui essaient de la pratiquer. Plus que jamais, je reste convaincu de la puissance de la recherche-action comme outil d’expérimentation, d’apprentissage, de transformation et d’évaluation de l’autogestion. Nous avons besoin de questionnements, de curiosité, d’expérimenter, de débattre des résultats et non de dogmatisme. L’imagination est plus importante que le savoir. Le savoir est limité alors que l’imagination englobe le monde entier, stimule le progrès, suscite l’évolution…

Des mécanismes à mettre en place

En plus de ces points essentiels, philosophiques, éthiques et politiques, il y a des conditions pratiques, mais qui viennent après, et qui ne fonctionneront pas si les premières ne sont pas présentes. Il faut des institutions et des procédures pour prendre les décisions, trancher les désaccords, gérer les conflits, définir les rôles et les responsabilités de chacun, pour éviter la prise de pouvoir informel des personnalités fortes. Il faut des mécanismes de régulation pour veiller au partage du pouvoir et à la répartition suffisamment juste des tâches. Il faut des échanges qui reconnaissent et tolèrent des investissements variables selon les acteurs et les périodes de leur vie.
La communication est un élément essentiel et doit être toujours vue comme une priorité par l’équipe. Il faut des formations, pour développer les capacités d’écoute, d’analyse et de négociation et des outils… Prenons garde aussi à la croissance de nos équipes : au-delà d’un certain volume, sa taille peut rendre l’autogestion plus difficile. Dans l’Oxford Concise Dictionary of Politics and International Relations 3, la rubrique « autogestion » renvoie à « industrial democracy ». Et là, on dit que l’autogestion marche mieux dans les entreprises où il n’y a pas trop de capital financier, mais qui reposent sur le « capital humain ». Cela parle de nous ! Dès les années 1870, il y a eu un débat entre les socialistes centralisateurs (Marx) et les anarchistes autogestionnaires (Bakounine, Proudhon). Dans l’autogestion par les travailleurs, il y a le risque que les gestionnaires fassent passer leurs intérêts de travailleurs avant l’intérêt de la population. Dans notre démarche d’expérimentation et d’évaluation, nous avons pris conscience de ce risque. Dans une dynamique de recherche-action, pour réduire ce risque, comme d’autres, nous avons mis un peu d’« hétérogestion » dans nos instances dont deux puis quatre représentants des patients sont membres effectifs avec droit de vote à l’assemblée générale.
Paul Kelly 4 attribue cette phrase à l’anarchiste Pierre Kropotkine : « Il est nécessaire d’oser pour réussir. » Le choix de l’autogestion, c’est un pari, un engagement plus qu’une idéologie. C’est le pari de la coopération plutôt que de la compétition ou de l’individualisme. L’autogestion, c’est faire confiance en l’être humain ! Même si nous avons tort, notre expérience nourrira la démocratie, dans l’esprit de John Stuart Mill qui voyait dans les expérimentations individuelles une nourriture pour enrichir la pensée globale. Rappelons-nous qu’il ne faut pas être dogmatique, mais qu’il faut expérimenter avec allégresse et tirer les leçons avec jubilation.

 

 

  1. H. Lepage, Autogestion et capitalisme, Masson, 1978.
  2. O. Roy, L’Aplatissement du monde. La crise de la culture et de l’empire des normes, Seuil, 2022.
  3. G. Brown, I. Mc Lean, A. Mc Millan. Oxford Concise Dictionary of Politics and International
    Relations. Oxford, 2018.
  4. P. Kelly et al., The Little Book of Politics, Darling Kindersley Limited, 2013, 2020.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°113 - décembre 2025

Introduction n°113

Héritage de mai 68, l’idéal autogestionnaire est porté par les maisons médicales depuis leur origine dans les années septante. Aujourd’hui, le fonctionnement des équipes des 141 maisons médicales membres de la Fédération est toujours basé sur(…)

- Marinette Mormont, Pauline Gillard

Pour aller plus loin

Histoire, fondements et actualités Collectif, Autogestion. L’encyclopédie internationale, 11 volumes. Syllepse, 2018, www.syllepse.net. A. Croquet, « L’autogestion, une expérience qui n’a pas dit son dernier mot », Barricade, 2012, www.barricade.be. H. Lepage, Autogestion et capitalisme, Masson, 1978. I. Leruth, « L’autogestion,(…)

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Rapports de domination en contexte d’autogestion

Bien qu’ils ne soient pas observables empiriquement, les rapports sociaux de domination structurent la société et n’épargnent pas le secteur des maisons médicales. Rapports de classe, de genre et de race émaillent la vie de ces collectifs. Comment se manifestent-ils et comment sont-ils appréhendés ?
- Pauline Gillard

Gestion et coordination, des rôles en quête de légitimation

Face aux profondes évolutions du contexte de travail, les fonctions de gestion et de coordination se sont quasi généralisées dans les maisons médicales. Cette professionnalisation entre parfois en tension avec les principes de l’autogestion et peut générer des situations inconfortables.
- Pauline Gillard

L’autogestion dans les maisons médicales membres de la Fédération : état des lieux

Pour mieux comprendre comment se vit l’autogestion au sein des membres de la Fédération des maisons médicales (FMM), nous avons esquissé un état des lieux du fonctionnement des équipes, des instances et des méthodes organisationnelles mises en place. Pour ce faire, un questionnaire leur a été adressé d’avril à juillet 2025 via un formulaire numérique.
- Madli Bayot

Autogestion : un cadre vivant, mais bousculant

Depuis leur origine, les maisons médicales pratiquent l’autogestion. Ces expérimentations se heurtent-elles aujourd’hui à tant d’obstacles qu’elles seraient source de souffrances au travail ? Ou sont-elles au contraire toujours vécues comme un projet émancipateur permettant de prendre soin autrement ?
- Marinette Mormont

S’outiller pour prendre soin de l’autogestion

Le projet Mutu-a de l’asbl collectiv-a visait à renforcer les pratiques de gouvernance partagée au sein d’équipes soignantes et d’institutions de soin à Bruxelles. Plusieurs maisons médicales ont pris part aux intervisions et formations proposées durant deux ans. Retour sur ce processus avec David Petit, facilitateur chez collectiv-a.
- Marinette Mormont

La démocratie au travail

Sociologue et professeure à la faculté de sciences économiques à l’UCLouvain, Isabelle Ferreras rappelle l’histoire entremêlée de l’autogestion et du capitalisme, de même que les liens entre conditions de travail et participation politique.
- Pascale Meunier

Gouverner par les nombres

Bruno Frère, sociologue et professeur d’épistémologie des sciences sociales et théories critiques à l’Université de Liège, nous éclaire sur les notions de normes, de quantification et, in fine, la dépersonnalisation du travail tapies derrière ce concept phare du néolibéralisme.
- Pascale Meunier

Les conditions de l’autogestion

L’autogestion vise à mettre en pratique des valeurs essentielles : démocratie, autonomie, égalité, participation, solidarité, justice sociale. Bien vécue, elle peut être féconde : responsabilité, motivation, engagement, créativité, dynamique collective, sentiment d’appartenance, cohésion, adaptabilité…
- Dr André Crismer

Filmer le quotidien de l’autogestion

À la maison médicale des Houlpays, dans le quartier liégeois d’Amercœur, l’équipe s’organise en autogestion depuis plus de vingt ans. Cerise, Cécile, Lisette, Stephen et leurs collègues prennent des décisions ensemble, mais, entre la théorie militante et la pratique, s’accorder s’apprend chaque jour. C’est cette mise en pratique, mouvante et imparfaite, que la réalisatrice Dorothée Bouillon, chargée de projet en éducation permanente à la Fédération des maisons médicales, explore dans le documentaire Travail soigné.
- Adrien Maes

Réenchanter les processus démocratiques

Véritable ADN des maisons médicales, l’autogestion s’expérimente depuis une cinquantaine d’années dans des lieux de soins qui tendent vers l’égalité, la non-hiérarchie et la participation authentique des travailleurs, travailleuses et des patients, patientes en vue d’œuvrer(…)

- Marinette Mormont, Pauline Gillard

Des patients dans les instances

Depuis leur création, les maisons médicales veillent à impliquer les patients et les patientes dans les soins curatifs, préventifs et communautaires qu’elles dispensent. Plus rarement d’application, leur participation dans les instances de décision soulève des réticences tant dans les équipes qu’auprès des premiers concernés.
- Pauline Gillard

Le sexisme : « un sujet toujours brûlant »

Se former et s’outiller pour prendre conscience et agir face aux propos et comportements sexistes dans son milieu professionnel. Tel est l’objectif d’un groupe de travailleuses de maisons médicales liégeoises.
- Pauline Gillard

CSSI : se regrouper pour mieux accompagner

Travailler ensemble pour favoriser une prise en charge globale et intégrée : c’est le défi que se sont lancé les CSSI, les centres social santé intégrés, qui proposent sous un même toit plusieurs services d’aide et de soins. Quels sont les modes d’organisation mis en place pour y parvenir ? Visites de Goujonissimo (Anderlecht) et de Ribaucare (Molenbeek).
- Marinette Mormont

Chronologie d’un idéal

D’hier à aujourd’hui, les principes d’une autogestion des travailleurs et des travailleuses se sont frottés aux diktats de l’entreprise. Avec quelques belles victoires, dont voici un aperçu non exhaustif.
- L'équipe éducation permanente

Actualités 113

Sophie Crapez : « Aujourd’hui, nous sommes vraiment dans la fabrique du sans-abrisme »

Directrice de l’association Comme chez nous, qui accueille des personnes sans abri à Charleroi, et experte en cette matière au cabinet du ministre wallon de l’Action sociale, Sophie Crapez commente les mesures de restriction qui visent le plan fédéral Grand Froid. Elle alerte également sur les mécanismes structurels qui touchent ces publics.
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Edito n°113

13 janvier : journée d’action en front commun syndical en réaction aux négociations gouvernementales, manifestation pour défendre les pensions. 27 et 28 janvier : grève des enseignants en Wallonie et à Bruxelles. 13 février : manifestation nationale contre les mesures antisociales du(…)

- Pascale Meunier

Transitions de genre : repenser les lignes de soin

Comment les parcours de transition se sont-ils constitués comme un objet ultraspécialisé de la médecine ? Quelles en sont les conséquences sur l’accès et les conditions du soin ? Quelle place la médecine, notamment de première ligne, peut-elle y occuper ? Et comment son engagement pourrait-il contribuer à transformer le paysage de la santé trans ?
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Pour réduire les inégalités de santé, une approche holistique est nécessaire : dépasser les approches et politiques sectorielles en favorisant les collaborations entre les acteurs de la santé et de l’accompagnement social, impliquer les populations concernées. C’est l’objet d’un récent colloque qui a réuni plusieurs pays francophones[efn_note] « Quels modèles de collaboration social-santé pour améliorer l’équité en santé ? Enjeux et analyses de cas », Equity Health Lab-ULB, 20 octobre 2025.[/efn_note].
- Céline Mahieu