Depuis leur création, les maisons médicales veillent à impliquer les patients et les patientes dans les soins curatifs, préventifs et communautaires qu’elles dispensent. Plus rarement d’application, leur participation dans les instances de décision soulève des réticences tant dans les équipes qu’auprès des premiers concernés.
Quand la participation des patients est de mise dans les instances de l’asbl, l’implication dans l’assemblée générale (AG) est le cas de figure le plus fréquent, soulignait déjà l’enquête menée en 2020 par la Fédération des maisons médicales1. Aujourd’hui, 12 % de ses membres intègrent un ou plusieurs patients dans leur AG, d’après l’enquête de son service d’études2. Comment expliquer cette faible proportion dans un mouvement considérant les patients comme des acteurs à part entière du système de santé ?
Si une partie des travailleurs, portés par des idéaux démocratiques et égalitaires, sont convaincus de la place à accorder aux patients dans une organisation autogérée (« Je rêverais que mon salaire soit en partie déterminé par les patients, même si c’est utopique », dit un médecin), nombre d’entre eux ressentent des craintes ou de l’inconfort à l’idée de partager le pouvoir avec leur patientèle. Des travailleurs se demandent même si la participation est une aspiration commune aux patients. « Quand on essaie de créer un comité de patients, il y en a qui viennent motivés et qui repartent deux réunions plus tard. En veulent-ils ou est-ce juste nous qui le souhaitons ? Si c’est juste nous, cela a-t-il du sens ? », s’interroge un autre médecin. D’autres reconnaissent ne jamais les solliciter à rejoindre leurs instances. (« Je n’ai pas l’impression qu’il y a des patients qui seraient motivés, mais on ne leur propose pas non plus. On ne leur donne pas l’espace. »)
Des questionnements multiples
Plusieurs travailleurs rappellent l’importance d’éviter l’écueil de la participation alibi qui désigne « une implication symbolique des usagers, sans réel impact sur les décisions, créant une illusion de démocratie tout en maintenant les structures de pouvoir inchangées »3. « Si nous voulons impliquer les patients, il faut leur donner un vrai pouvoir, pas un pseudo-pouvoir, estime un médecin. Sinon, ils ont vite compris qu’ils ne servent pas à grand-chose. »
Les questions de la sélection et de la représentativité des patients traversent aussi les équipes. « Dans le cadre d’une démarche d’autoévaluation ouverte aux patients, seuls ceux souffrant de maladies psychiatriques sont venus donner leur avis, se souvient une gestionnaire coordinatrice. C’était très difficile et ça nous a bien refroidis. » Ce type d’expériences peut pousser des équipes à sélectionner des personnes disposant de compétences d’expression et de compréhension qui sont inégalement réparties au sein de la population et sous-tendues par des rapports sociaux de classe, largement impensés (« Se préoccuper du budget de la maison médicale ne va pas être la priorité du patient qui s’inquiète de ce qu’il va manger le soir »).
Quant aux patients, ils interrogent parfois leur légitimité à s’exprimer sur les budgets ou le fonctionnement interne, alors qu’ils n’en maitrisent que partiellement les enjeux. « Ce serait difficile de voter sans être associée à toute la réflexion menée en amont par l’équipe et l’organe d’administration », témoigne une patiente active dans le « Groupe de patients solidaires » de la maison médicale de Barvaux et membre de l’AG (sans y avoir le droit de vote). Ce malaise soulève l’importance de soigner l’accueil et l’intégration des patients dans les instances en leur transmettant toutes les informations utiles pour favoriser leur participation authentique aux processus décisionnels. À l’instar de cette équipe qui a développé un processus de parrainage ou marrainage d’un an avant qu’un ou une patiente puisse soumettre sa candidature au vote de l’AG. La mise en place d’un cadre clair et sécurisant pour structurer le partage du pouvoir figure aussi au rang des recommandations partagées par les équipes et les patients.
- J. Herman, « Soignés et impliqués », Santé conjuguée, n° 94, mars 2021, www.maisonmedicale.org.
- Voir l’article de M. Bayot, « L’autogestion dans les maisons médicales membres de la FMM :
état des lieux », p. 17. - R. Descloux et al., « Au-delà de la participation alibi. Pour une émancipation authentique des usagers en travail social », Sociographe, 2025/1, n° 89, https://shs.cairn.info.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°113 - décembre 2025
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Histoire, fondements et actualités Collectif, Autogestion. L’encyclopédie internationale, 11 volumes. Syllepse, 2018, www.syllepse.net. A. Croquet, « L’autogestion, une expérience qui n’a pas dit son dernier mot », Barricade, 2012, www.barricade.be. H. Lepage, Autogestion et capitalisme, Masson, 1978. I. Leruth, « L’autogestion,(…)
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