Aller au contenu

Des patients dans les instances


Santé conjuguée n°113 - décembre 2025

Depuis leur création, les maisons médicales veillent à impliquer les patients et les patientes dans les soins curatifs, préventifs et communautaires qu’elles dispensent. Plus rarement d’application, leur participation dans les instances de décision soulève des réticences tant dans les équipes qu’auprès des premiers concernés.

Quand la participation des patients est de mise dans les instances de l’asbl, l’implication dans l’assemblée générale (AG) est le cas de figure le plus fréquent, soulignait déjà l’enquête menée en 2020 par la Fédération des maisons médicales1. Aujourd’hui, 12 % de ses membres intègrent un ou plusieurs patients dans leur AG, d’après l’enquête de son service d’études2. Comment expliquer cette faible proportion dans un mouvement considérant les patients comme des acteurs à part entière du système de santé ?
Si une partie des travailleurs, portés par des idéaux démocratiques et égalitaires, sont convaincus de la place à accorder aux patients dans une organisation autogérée (« Je rêverais que mon salaire soit en partie déterminé par les patients, même si c’est utopique », dit un médecin), nombre d’entre eux ressentent des craintes ou de l’inconfort à l’idée de partager le pouvoir avec leur patientèle. Des travailleurs se demandent même si la participation est une aspiration commune aux patients. « Quand on essaie de créer un comité de patients, il y en a qui viennent motivés et qui repartent deux réunions plus tard. En veulent-ils ou est-ce juste nous qui le souhaitons ? Si c’est juste nous, cela a-t-il du sens ? », s’interroge un autre médecin. D’autres reconnaissent ne jamais les solliciter à rejoindre leurs instances. (« Je n’ai pas l’impression qu’il y a des patients qui seraient motivés, mais on ne leur propose pas non plus. On ne leur donne pas l’espace. »)

Des questionnements multiples

Plusieurs travailleurs rappellent l’importance d’éviter l’écueil de la participation alibi qui désigne « une implication symbolique des usagers, sans réel impact sur les décisions, créant une illusion de démocratie tout en maintenant les structures de pouvoir inchangées »3. « Si nous voulons impliquer les patients, il faut leur donner un vrai pouvoir, pas un pseudo-pouvoir, estime un médecin. Sinon, ils ont vite compris qu’ils ne servent pas à grand-chose. »
Les questions de la sélection et de la représentativité des patients traversent aussi les équipes. « Dans le cadre d’une démarche d’autoévaluation ouverte aux patients, seuls ceux souffrant de maladies psychiatriques sont venus donner leur avis, se souvient une gestionnaire coordinatrice. C’était très difficile et ça nous a bien refroidis. » Ce type d’expériences peut pousser des équipes à sélectionner des personnes disposant de compétences d’expression et de compréhension qui sont inégalement réparties au sein de la population et sous-tendues par des rapports sociaux de classe, largement impensés (« Se préoccuper du budget de la maison médicale ne va pas être la priorité du patient qui s’inquiète de ce qu’il va manger le soir »).
Quant aux patients, ils interrogent parfois leur légitimité à s’exprimer sur les budgets ou le fonctionnement interne, alors qu’ils n’en maitrisent que partiellement les enjeux. « Ce serait difficile de voter sans être associée à toute la réflexion menée en amont par l’équipe et l’organe d’administration », témoigne une patiente active dans le « Groupe de patients solidaires » de la maison médicale de Barvaux et membre de l’AG (sans y avoir le droit de vote). Ce malaise soulève l’importance de soigner l’accueil et l’intégration des patients dans les instances en leur transmettant toutes les informations utiles pour favoriser leur participation authentique aux processus décisionnels. À l’instar de cette équipe qui a développé un processus de parrainage ou marrainage d’un an avant qu’un ou une patiente puisse soumettre sa candidature au vote de l’AG. La mise en place d’un cadre clair et sécurisant pour structurer le partage du pouvoir figure aussi au rang des recommandations partagées par les équipes et les patients.

  1. J. Herman, « Soignés et impliqués », Santé conjuguée, n° 94, mars 2021, www.maisonmedicale.org.
  2. Voir l’article de M. Bayot, « L’autogestion dans les maisons médicales membres de la FMM :
    état des lieux », p. 17.
  3. R. Descloux et al., « Au-delà de la participation alibi. Pour une émancipation authentique des usagers en travail social », Sociographe, 2025/1, n° 89, https://shs.cairn.info.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°113 - décembre 2025

Introduction n°113

Héritage de mai 68, l’idéal autogestionnaire est porté par les maisons médicales depuis leur origine dans les années septante. Aujourd’hui, le fonctionnement des équipes des 141 maisons médicales membres de la Fédération est toujours basé sur(…)

- Marinette Mormont, Pauline Gillard

Pour aller plus loin

Histoire, fondements et actualités Collectif, Autogestion. L’encyclopédie internationale, 11 volumes. Syllepse, 2018, www.syllepse.net. A. Croquet, « L’autogestion, une expérience qui n’a pas dit son dernier mot », Barricade, 2012, www.barricade.be. H. Lepage, Autogestion et capitalisme, Masson, 1978. I. Leruth, « L’autogestion,(…)

-

Rapports de domination en contexte d’autogestion

Notre société se caractérise par l’existence de rapports sociaux construits sur des relations antagoniques et hiérarchisées entre groupes sociaux. Ces rapports sociaux sont qualifiés de rapports de domination quand un groupe social dominant est en situation(…)

- Pauline Gillard

Gestion et coordination, des rôles en quête de légitimation

La fonction de gestion-coordination n’a pas toujours existé en maison médicale. C’est aux alentours de 2005 qu’un nombre croissant d’entre elles ont commencé à recruter ce type de profil. En cause : la complexification des législations, la(…)

- Pauline Gillard

L’autogestion dans les maisons médicales membres de la Fédération : état des lieux

Les maisons médicales membres effectifs ou adhérents de la Fédération des maisons médicales se doivent de pratiquer un travail interdisciplinaire et de dispenser des soins de santé primaires (globaux, intégrés, continus et accessibles) en équipe non(…)

- Madli Bayot

Autogestion : un cadre vivant, mais bousculant

Dès leur création au début des années septante, les maisons médicales ont choisi l’autogestion comme mode de fonctionnement. Depuis lors, elles expérimentent de manières variées ce mode d’organisation collectif et non hiérarchisé. Mais l’autogestion n’est pas(…)

- Marinette Mormont

S’outiller pour prendre soin de l’autogestion

Quelles sont les origines du projet ? D. P. : Chez Collectiv-a, nous avons l’habitude de répondre à des demandes d’accompagnement individuelles, sur mesure, dans un contexte précis. Mais nous avons rarement le temps de développer des(…)

- Marinette Mormont

La démocratie au travail

Quelle place occupe l’autogestion dans un monde capitaliste ? I. F. : À partir du XVIIIe siècle, la lutte qui se structure face à une sorte d’organisation plus systématique des moyens de production au travers du capitalisme(…)

- Pascale Meunier

Gouverner par les nombres

Que nous dit le mot « gouvernance » ? B. F. : La notion même de gouvernance me dérange. Probablement parce qu’elle est liée à l’avènement du néolibéralisme qu’analysait déjà Foucault dans les années 1970-1980 : une idéologie qui(…)

- Pascale Meunier

Les conditions de l’autogestion

L’utopie mise en pratique ! Tant de médecins, pourtant, ont quitté notre mouvement des maisons médicales ! Tellement qu’avec tous ceux qui sont partis, on pourrait fonder plus de cinquante centres de santé ! Et une raison fréquemment évoquée(…)

- Dr André Crismer

Filmer le quotidien de l’autogestion

Tout commence par une intention : interroger le travail en collectif. Pour Dorothée Bouillon, « les soins aux corps sont au cœur des enjeux de différents rapports d’exploitation racistes, sexistes, classistes… Ils ont également cette particularité de concerner(…)

- Adrien Maes

Réenchanter les processus démocratiques

Véritable ADN des maisons médicales, l’autogestion s’expérimente depuis une cinquantaine d’années dans des lieux de soins qui tendent vers l’égalité, la non-hiérarchie et la participation authentique des travailleurs, travailleuses et des patients, patientes en vue d’œuvrer(…)

- Marinette Mormont, Pauline Gillard

Des patients dans les instances

Quand la participation des patients est de mise dans les instances de l’asbl, l’implication dans l’assemblée générale (AG) est le cas de figure le plus fréquent, soulignait déjà l’enquête menée en 2020 par la Fédération des(…)

- Pauline Gillard

Le sexisme : « un sujet toujours brûlant »

Le sexisme imprègne sous toutes ses for-mes de nombreuses sphères de la société. Il ne s’arrête donc pas aux portes des maisons médicales. « Il est nécessaire d’analyser les rapports au travail sous l’angle du genre pour(…)

- Pauline Gillard

CSSI : se regrouper pour mieux accompagner

Afin de répondre au double constat d’une offre social-santé insuffisante et trop segmentée face à la complexité des problématiques des publics précarisés, Médecins du monde (MdM) a initié à Bruxelles plusieurs projets de centres social santé(…)

- Marinette Mormont

Chronologie d’un idéal

XIXe siècle – Les sources de l’autogestion Des penseurs socialistes et anarchistes (Owen, Fourier, Godin, Proudhon…) posent les bases théoriques de l’autogestion, envisageant une gestion collective des biens et des entreprises, et l’émergence de structures communautaires basées(…)

- L'équipe éducation permanente

Actualités 113

Sophie Crapez : « Aujourd’hui, nous sommes vraiment dans la fabrique du sans-abrisme »

Comme chez nous a été créé en 1994. Comment a évolué votre action ? S. C. : Nous avons ouvert notre centre d’accueil de jour en 1995 avec l’aide de bénévoles, en réponse à la loi de(…)

- Pascale Meunier

Edito n°113

13 janvier : journée d’action en front commun syndical en réaction aux négociations gouvernementales, manifestation pour défendre les pensions. 27 et 28 janvier : grève des enseignants en Wallonie et à Bruxelles. 13 février : manifestation nationale contre les mesures antisociales du(…)

- Pascale Meunier

Transitions de genre : repenser les lignes de soin

La médecine n’a pas inventé les transitions de genre, mais elle en a façonné les possibles. En rendant accessibles certaines interventions hormonales et chirurgicales, elle a élargi les horizons corporels tout en transformant la transitude (le(…)

- Alix Fournier

Vers l’équité en santé

Article coécrit avec J.-L. Fossion, A. Lapoutte, L. Lethielleux, J. Nikiema, E. Comte et J.-P. Girard. D’initiative professionnelle, associative ou étatique, des modèles de collaboration social-santé ont vu le jour dans de nombreux pays pour agir(…)

- Céline Mahieu