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Quelle place pour l’écologie en maison médicale ?


Santé conjuguée n°109 - décembre 2024

De plus en plus d’équipes veillent à développer des pratiques de soins respectueuses de l’environnement dans leur maison médicale. Une partie d’entre elles tentent aussi d’œuvrer au déploiement de l’écologie en partant des préoccupations de leur patientèle.

Réduction des déchets, écoconception de son bâtiment, encouragement de la mobilité douce… sont autant de pistes à la portée des soignants et des soignantes pour réduire l’impact environnemental de leur lieu de soin. Des actions relatives à la prise en charge des patients peuvent aussi contribuer à limiter les effets négatifs du système de soins sur l’environnement : prévention, prescription raisonnée de soins et de médicaments, promotion de l’activité physique et d’une alimentation saine, formation à la conduite d’un vélo, mise en place d’une prêterie de matériel de soins…

Tisser des liens

À travers leurs activités de santé communautaire, des maisons médicales font le choix de mettre l’écologie au centre de leurs pratiques, avec le concours de leur patientèle. Dans ce cadre, elles misent sur une pluralité d’activités qui tiennent compte des intérêts et des souhaits de leurs publics. « Les besoins s’expriment beaucoup autour du lien social », explique d’emblée Stéphanie Devaux, promotrice en santé communautaire à la maison de santé Espace Temps à Gilly. « On travaille beaucoup la relation humaine », confirme Christine Sbolgi, coordinatrice promotion de la santé à la maison médicale Espace Santé à Ottignies. « Les participants sont souvent des personnes fragilisées, qui ont leur vécu… L’objectif principal est d’abord le lien, la relation à l’autre, la relation à soi, pour ensuite avoir une relation à l’environnement et à la santé communautaire. »
Nombreuses sont les maisons médicales qui organisent des ateliers de cuisine pour aborder les enjeux sanitaires et écologiques de l’alimentation. « La cuisine est un levier pour aborder ces questions et faire évoluer les pratiques vers une alimentation de qualité, équilibrée et à prix abordable, rapporte Chloé De Vreese, assistante sociale et intervenante en santé communautaire à la maison médicale Antenne Tournesol à Jette. Les personnes déjà sensibilisées à ces enjeux ont émis le souhait d’en savoir plus sur les groupes d’achat solidaires de l’agriculture paysanne (GASAP) et de rencontrer un producteur local pour envisager la possibilité de créer un groupe d’achat commun au sein de notre maison médicale. »
La marche est une autre activité phare des maisons médicales. « Le lien avec l’environnement ne se voit pas forcément directement, admet Stéphanie Devaux, mais c’est une façon de mettre les gens en mouvement à proximité du lieu où ils habitent et de les inciter à investir leur espace en s’appropriant par exemple le réseau autonome des voies lentes (RAVeL) qu’ils n’ont pas l’habitude de fréquenter. »
Des ateliers de sensibilisation sont aussi régulièrement organisés. « Récemment, les participantes du café des femmes m’ont demandé de mieux comprendre l’impact de l’environnement sur la santé et de mieux cerner ce qu’est le réchauffement climatique », témoigne Céline Audouard, infirmière en santé communautaire à la maison médicale Neptune à Schaerbeek. Ces activités donnent aussi l’occasion de collaborer avec le réseau. Neptune a par exemple accueilli dans ses locaux une intervenante de Docteur Coquelicot1, ce projet de vulgarisation autour de la santé environnementale mis sur pied par la Société scientifique de médecine générale (SSMG), pour apprendre à choisir ses ustensiles de cuisine compte tenu de la présence de perturbateurs endocriniens dans les plastiques.

Se reconnecter à la nature

À Gilly, deux jardins partagés sont investis par des patients de la maison de santé Espace Temps. Initié par un médecin et un patient, le Royal Garden se situe à front de rue et est accessible aux personnes à mobilité réduite. Il est entretenu par une équipe de bénévoles qui y proposent de nombreuses activités (visites, échange de graines, plantation de chicons à emporter…). Beaucoup plus vaste, le Jardin des vallées constitue « une oasis de verdure dans Gilly », selon Stéphanie Devaux. « Nous avons créé un comité composé de patients et de soignants pour nous questionner quant au projet, partager les parcelles et prendre les décisions sur la base d’une charte », explique-t-elle. Ces jardins sont liés par une convention au réseau Jaquady (Jardins de quartiers dynamiques) qui regroupe les vingt-cinq jardins partagés du territoire carolo. Créé en 2010, ce réseau contribue à la biodiversité, mise sur la convivialité et les rencontres autour de la production d’une nourriture locale et veille à susciter l’émergence de comportements écoresponsables2.
Depuis 2018, Espace Santé dispose aussi de son potager conçu comme « un média pour créer du lien social, tout en favorisant la mobilité douce et le contact avec la nature, relate Christine Sbolgi. L’idée, c’est de prendre soin de son jardin intérieur en s’occupant du jardin extérieur ». Les légumes sont utilisés lors des ateliers de cuisine et les surplus sont proposés dans la salle d’attente. À la maison médicale Neptune, c’est la création d’un jardin médicinal qui a motivé une partie de la patientèle. Lancés en 2019 avec le soutien des associations Chicago Bulbes et Molleke3, plusieurs ateliers ont permis de découvrir les bienfaits des plantes, d’apprendre à les cultiver et à les utiliser. Le partage de savoirs entre participants enrichit ce type de projet.

La santé, une porte d’entrée

Appréhender l’écologie avec les patients en l’abordant frontalement est difficile selon plusieurs intervenantes en santé communautaire. L’argument de la santé et du bien-être semble plus mobilisateur et permet d’aborder par petites touches les enjeux environnementaux. « Le fait de parler de la santé induit des changements de comportement, constate Céline Audouard. C’est sous cet angle-là que nous avons abordé les risques liés aux plastiques, aux pesticides, aux cosmétiques, etc. »
Ces intervenantes nuancent l’a priori selon lequel les milieux populaires se désintéresseraient des questions écologiques. « Avant, je pensais que nos publics avaient vraiment d’autres préoccupations prioritaires que l’écologie, reconnait Chiara Lefevre, médecin généraliste à la maison médicale La Brèche à Châtelet qui s’investit dans la “cellule durable” de sa structure. Les patients ne me disent pas qu’ils sont inquiets pour le changement climatique, mais ils se préoccupent de l’environnement en l’abordant généralement sous l’angle de la santé. Ils s’étonnent de la fréquence des cancers chez les jeunes, s’inquiètent de la qualité de l’air ou de leur alimentation. Il faut saisir ces amorces pour parler de santé environnementale avec eux, car ils font clairement le lien entre les problématiques écologiques et sanitaires. »

Sens au travail

Plusieurs travailleurs se sont formés dans le domaine de la santé environnementale : formation « Environnement et santé » à la Haute école libre mosane (HELMo), formation Good Food sur l’alimentation durable destinée aux professionnels du secteur social-santé bruxellois et soutenue par Bruxelles Environnement4. D’autres souhaitent acquérir de nouvelles compétences dans ce domaine. « J’aimerais suivre une formation d’écoconseillère pour mieux prendre en compte tous les aspects sociaux, économiques et écologiques dans nos activités, confie Stéphanie Devaux. Il y a encore tellement de choses à travailler en tenant compte des envies et des capacités du public. »
Ces activités donnent du sens au travail des soignants qui les proposent. « Quand un public sur lequel nous pouvons avoir des préjugés vient au jardin, s’y intéresse et puis envoie des photos de ses chicons, c’est enthousiasmant et ça participe à une vision globale de la santé », se réjouit Chiara Lefevre. « C’est quelque chose qui crée du lien entre ma vie de soignante, de citoyenne et d’activiste. C’est stimulant de se mettre en lien avec les patients et de voir leur intelligence se déployer avec très peu de moyens. »

 

  1. docteurcoquelicot.com.
  2. mpacharleroi.be/reseau-jaquady.
  3. goodfood.brussels, www.molleke.com.
  4. goodfood.brussels.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°109 - décembre 2024

Étude : écologie et santé

Introduction n°109 Vagues de chaleur, pluies diluviennes, pollutions, feux de forêt, zoonoses, cancers, maladies cardiovasculaires, écoanxiété… La liste des effets de l’activité humaine sur les écosystèmes et, par répercussion sur leurs habitants, n’en finit pas de(…)

- Pauline Gillard

Les bouleversements environnementaux, enjeux de santé publique

Quelles sont les conséquences de la dégradation de l’environnement sur la santé humaine au regard des maladies liées à la pollution et au changement climatique ? Quelles sont les stratégies d’atténuation et d’adaptation possibles ?
- Olivier Vandenberg

Faire société avec la nature

Pour mobiliser la collectivité à un moment où la société est exposée à des vulnérabilités imbriquées et des incertitudes croissantes, l’approche par la santé des enjeux critiques d’aujourd’hui nous semble inévitable. Mais il s’agit là d’une santé hors norme : partagée et réciproque, entre des personnes, des sociétés, et de la biosphère. C’est l’ambition du Manifeste pour une santé commune[efn_note]F. Collart Dutilleul, O. Hamant, I Negrutiu, F. Riem, Manifeste pour une santé commune, Utopia, 2023. Ce livre donne vie au récit de Michel Serres, Le contrat naturel (François Bourin, 1990 ; Flammarion, 2020).[/efn_note]. Cela demande de développer une grammaire partagée à l’échelle des territoires si on veut comprendre pourquoi la myriade des alternatives qui foisonnent depuis des années s’avère inoffensive au complexe industrialo-commercial et au marché.
- Fabrice Riem, François Collart Dutilleul, Ioan Negrutiu, Olivier Hamant

Bien vivre à l’intérieur des limites planétaires

Ce chapitre décrit des recherches qui combinent deux domaines : le bien-être humain et les limites planétaires. Il convient donc d’abord de brièvement décrire ceux-ci, avant de résumer l’état des lieux des recherches actuelles.
- Julia Steinberger

Articuler social et écologie

La société industrielle a produit des technologies qui ont transformé le monde au cours du XXe siècle. Celles-ci ont permis la production d’une grande quantité de biens de consommation, l’amélioration du confort des logements ou encore l’accès à des moyens de transport performants, pour une part de plus en plus large de la population, de sorte que les progrès techniques ont été considérés comme des progrès sociaux. Ce processus a certainement amélioré les conditions de vie ; il l’a cependant fait au prix de l’émission de polluants, impliquant des risques environnementaux et sanitaires inégalement distribués.
- Joël Gires

Sous la menace des polluants éternels

Un cycle de conférences-débats organisé par la Fédération des maisons médicales, Canopea (fédération des associations environnementales) et Etopia (centre d’animation et de recherche en écologie politique) met en lumière les dégâts pour notre santé et notre environnement infligés par l’industrie. Il ouvre aussi sur des moyens d’action à l’échelle individuelle et collective. Premier sujet abordé : les PFAS.
- Pascale Meunier

Pour une approche socioécologique de la santé

Santé planétaire : un enjeu technologique ou une vision différente de la société pour la rendre plus robuste ?
- Jean Macq

Santé et dérèglements environnementaux

Les conséquences des dégradations environnementales sur la santé concernent tant les populations que les infrastructures de soins soumises à une pression croissante. Quels sont les leviers d’action individuels et collectifs à la portée des soignants et des patients ?
- Pauline Modrie, Valérie-Anne Chantrain

Le pouvoir d’agir des soignants

Au regard de l’ampleur du chantier vers une société plus juste et plus durable, les professionnels de santé détiennent une responsabilité sociale inédite tant envers leurs patients que leurs collègues. Quelles sont les clés à leur disposition pour intégrer les préoccupations sociales et environnementales dans leurs pratiques ?
- Francois Tempels, Liv Lepke

Former les soignants au changement

Les questions environnementales s’invitent progressivement dans les formations des soignantes et des soignants. Objectifs : faire prendre conscience des effets de l’environnement sur la santé, et adapter le système et les structures de santé aux défis écologiques.
- Marinette Mormont

L’écologie en milieu populaire

Les préjugés ont la vie dure. Parmi ceux-ci, la représentation largement répandue selon laquelle les personnes issues des milieux populaires n’auraient pas de conscience écologique et adopteraient des modes de vie particulièrement polluants. Ce mépris des classes populaires ne résiste pourtant pas à l’analyse des sciences sociales et politiques.
- Pauline Gillard

Vers une réappropriation populaire de l’écologie

L’écologie dite « populaire » suscite un certain engouement dans le champ associatif et politique belge. Que recouvre cette notion et en quoi est-elle indispensable pour associer toutes les parties aux défis sociaux et écologiques à relever ?
- Pauline Gillard

Prendre soin de notre santé commune

À la suite d’interpellations de soignantes et de soignants, l’équipe d’éducation permanente de la Fédération des maisons médicales s’est emparée de la thématique de l’écologie en explorant les relations d’interdépendance entre la santé et l’environnement. Ce dossier constitue l’aboutissement de nombreuses réflexions collectives. Qu’en retenir pour les années décisives à venir ?
- Pauline Gillard

Quelle place pour l’écologie en maison médicale ?

De plus en plus d’équipes veillent à développer des pratiques de soins respectueuses de l’environnement dans leur maison médicale. Une partie d’entre elles tentent aussi d’œuvrer au déploiement de l’écologie en partant des préoccupations de leur patientèle.
- Pauline Gillard

Les maisons médicales, terreau de l’éco’ pop’ ?

Les maisons médicales contribuent-elles au déploiement d’une écologie attentive aux spécificités sociales et culturelles des milieux populaires ? Quelles pistes s’offrent à elles pour impliquer les laissés-pour-compte de l’écologie dominante ?
- Pauline Gillard

Actualités 109

Quand le chaos s’installe

La concertation sociale est le processus par lequel des groupes sociaux aux intérêts divergents discutent pour trouver des solutions communes qui tendent vers l’intérêt général de la population entière. L’Inami est un très bon terreau en(…)

- Fanny Dubois

Yves Coppieters : « Cibler les axes prioritaires : logement, accès aux droits de base, insertion socioprofessionnelle et santé »

Le nouveau ministre wallon et communautaire francophone de la Santé compte aussi dans ses compétences l’Environnement, l’Action sociale, l’Économie sociale, le Handicap, la Lutte contre la pauvreté, l’Égalité des chances, les Droits des femmes et les Familles. Beaucoup de cohérence, et des dossiers qui ne manquent pas.
- Fanny Dubois, Pascale Meunier, Yves Coppieters

Une généraliste sur les planches

Médecin à la maison de santé Potager (Saint-Josse-ten-Noode), Hélène Dispas met en scène les questions, les émotions et les enseignements, les souffrances aussi que sa pratique du soin lui procure. Dans une conférence gesticulée, elle analyse les effets de notre société sur la santé et nous interpelle avec une question : et si le malade était aussi notre système de santé ?
- Pascale Meunier

Pour une sécurité sociale de l’alimentation

Et si l’on étendait la Sécurité sociale à une huitième branche garantissant le droit et l’accès à une alimentation de qualité ? Et si cette sécurité sociale de l’alimentation permettait de lutter contre la pauvreté et la faim tout en favorisant la transition écologique du système alimentaire ?
- Jonathan Peuch