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Pour une sécurité sociale de l’alimentation


Santé conjuguée n°109 - décembre 2024

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Et si l’on étendait la Sécurité sociale à une huitième branche garantissant le droit et l’accès à une alimentation de qualité ? Et si cette sécurité sociale de l’alimentation permettait de lutter contre la pauvreté et la faim tout en favorisant la transition écologique du système alimentaire ?

En Belgique, beaucoup ont faim et rognent sur leur budget alimentaire pour faire face aux autres dépenses essentielles que sont le logement, l’énergie, la mobilité, les vêtements… L’inflation, due à la guerre en Ukraine et en grande partie à la spéculation sur le marché mondial de l’alimentation, ajoute une pression à des budgets des ménages déjà soumis à des coûts fixes importants, notamment en matière de logement. Il est estimé que 600 000 personnes, soit 5 % de la population, ont eu recours à l’aide alimentaire en 20211. Un chiffre alarmant vu que l’aide alimentaire est le filet de sécurité pour les situations les plus dramatiques. En raison des conditions stigmatisantes d’accès, le taux de non-recours est très élevé. L’aide alimentaire ne peut pas être une réponse structurelle à la précarité alimentaire, mais uniquement aux situations extrêmes.À côté de la faim, il y a la malnutrition. Elle touche davantage les populations défavorisées. Mais c’est avant tout un problème général : la moitié de la population est en surpoids. Plus de 16 % sont en situation d’obésité. Autre indicateur : la consommation de légumes. Seulement 15 % de la population mange les cinq portions de fruits et légumes recommandées avec insistance, et 17 % n’en mangent pas quotidiennement2. Sciensano a montré qu’il est environ deux fois plus cher de construire un régime alimentaire équilibré que de se contenter du minimum calorique nécessaire. Le tableau n’est pas plus brillant du côté de la production. Les revenus des agriculteurs sont en chute libre. Aujourd’hui, leur revenu est environ 44 % moindre que celui de la moyenne des travailleurs. La paysannerie a été remplacée par de grandes exploitations agricoles orientées vers des filières internationalisées, standardisées et contrôlées par une poignée d’acteurs économiques. Ces multinationales génèrent, scandaleusement, des bénéfices en milliards d’euros, pendant que la population et la planète tombent malades.

Des circuits courts souhaitables, mais inoffensifs

La perte de souveraineté alimentaire, c’est-à-dire la capacité de la population à décider des choix agricoles et alimentaires pour son territoire, rend la décision politique difficile, voire impuissante. Les circuits courts apparaissent comme des exceptions, des tentatives glorieuses, mais marginales de reconstruire un monde agricole et alimentaire juste : des filières rémunératrices pour tous les acteurs, qui renforcent les écosystèmes dont nous dépendons, et fournissent des aliments sains, nutritifs, permettant de vivre longtemps et en pleine santé. Les circuits courts, en effet, sont soumis à un plafond de verre. Ils sont en concurrence avec des acteurs économiques industriels largement subventionnés, qui n’intègrent pas dans leurs coûts les atteintes à l’environnement, et qui fonctionnent essentiellement avec une main-d’œuvre sous-payée et exploitée, en Belgique, en Europe ou ailleurs dans le monde. Les prix sont faussés, car ils n’intègrent pas tous les coûts.
Sciensano estime, dans une analyse prudente, que les coûts du surpoids et de l’obésité représentent un surplus de dépense de santé publique de 4,5 milliards d’euros par an entre 2013 et 20173. On estime qu’en général les coûts environnementaux sont au moins équivalents à ceux de la santé4. Il faut à cela rajouter que les filières industrielles sont subventionnées massivement par la PAC, la Politique agricole commune, et toutes sortes de subsides de soutien économique aux acteurs privés, notamment industriels.
Au final, nous payons les produits low cost une fois en magasin, une fois supplémentaire en soin de santé, une fois encore en réparation environnementale, et une fois encore en subsides. Il est évident que des filières aux prix justes et fonctionnant avec peu de subsides, beaucoup d’huile de coude et des efforts frôlant l’épuisement sont difficilement « compétitives ». De plus, faire croire que l’orientation des systèmes alimentaires est entre les mains des consommateurs aux ressources (très) limitées relève de la pensée magique – voire de la mauvaise foi. Il faut assumer que les prix moyens des aliments sont sous-évalués et donner en conséquence les moyens à la population de bien manger.

Un fonctionnement basé sur trois piliers

Face à ces constats, nous sommes convaincus que la réappropriation de ce que produit et mange la population belge ne pourra se faire que collectivement, avec une implication des pouvoirs publics. En se basant sur des réflexions conduites au croisement de la Sécurité sociale, de la précarité alimentaire, de la souveraineté alimentaire a émergé l’idée de mettre en place une sécurité sociale de l’alimentation. Il s’agit en d’autres termes de permettre la réalisation du droit à l’alimentation en s’inspirant de la Sécurité sociale actuelle, tout en tirant parti des leçons du passé. La Sécurité sociale est le meilleur moyen à notre connaissance de faire de l’accès à l’alimentation de qualité un droit, et non pas un choix de consommation pour celles et ceux qui en ont les moyens. La proposition se décline en trois piliers.
Solidarité : de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins. Premièrement, il faut constituer un pot commun de solidarité, qui permettra de mutualiser les risques, les coûts et les vulnérabilités. Le budget de la Sécurité sociale, actuellement d’environ 100 milliards annuellement, est principalement fondé sur la cotisation salariale et patronale. Il est complété par une dotation de l’État. Le financement de la sécurité sociale de l’alimentation reposerait sur les mêmes principes.

  • Une augmentation des cotisations sur les salaires des travailleurs et des entreprises 5 ;
  • augmentée si possible d’une cotisation sur les autres revenus (immobiliers, financiers, sociaux…) ;
  • une participation de l’État qui pourrait provenir, par exemple, d’un impôt sur les bénéfices des multinationales de l’agroalimentaire et de la grande distribution ou bien d’une augmentation des accises sur les produits nutritionnellement malsains. Une hausse de ladite « taxe soda » pourrait être une piste à creuser.

Un droit est universel et automatique. Deuxièmement, il faut s’assurer que le pot est redistribué à toute la population. Il serait faux de penser que le problème ne vient que de la consommation des populations les plus précaires : il est général. Concrètement, tous les adultes du pays recevraient automatiquement une allocation mensuelle6, versée sur une carte électronique (ou éventuellement en format papier nominatif), à la manière des titres-repas ou des écochèques. L’automatisme implique qu’il ne faille pas le demander, ce qui supprime de facto les risques de non-recours pour toute personne légalement résidente 7. Le niveau de ce montant détermine le montant nécessaire des cotisations du premier pilier (voir plus bas, progressivité). À long terme, ce montant serait de 150 euros par adulte (50 % pour les enfants).
Cette somme correspond par convention au montant minimum nécessaire pour manger correctement. Il ne faut pas oublier qu’elle complète les budgets déjà existants.
Le conventionnement est la condition pour une transformation du système alimentaire. Troisièmement, le montant ne pourrait être dépensé que pour des produits conventionnés. Dans la sécurité sociale de la santé, certains médicaments sont conventionnés, et donc remboursés, et d’autres ne le sont pas. La même logique s’appliquerait à la sécurité sociale alimentaire : seuls des produits répondant à des critères de durabilité, issus de circuits courts et vendus à un prix juste, comprenant une juste rémunération des producteurs, pourront être achetés avec la carte. Ces produits auront été officiellement conventionnés par une administration publique de l’alimentation, à instaurer. Cet organisme gérera une banque de données des produits conventionnés et s’assurera que la carte SSA puisse être utilisée partout où des produits conventionnés seraient en vente, y compris dans les fermes.
Il faut préciser que ces critères seront évolutifs, pourront être complétés, mais pas supprimés, et seront l’objet de discussions publiques aussi larges que possible, dans une optique de démocratie alimentaire. Ils seront alignés avec les objectifs des stratégies régionales alimentaires (Good Food à Bruxelles, le Référentiel alimentation durable en Wallonie, la récente Voedselstrategie en Flandre). Il est envisagé que les conseils de politique alimentaire puissent remettre des avis consultatifs sur les produits, en faveur ou défaveur de leur conventionnement, et servent de guichet pour les producteurs ou transformateurs voulant conventionner des produits. Bien que le pot commun sera redistribué essentiellement via la carte aux consommateurs, des fonds seront rendus disponibles aux structures pour adapter leur offre et/ou leurs magasins à l’accueil des produits conventionnés.
La sécurité sociale de l’alimentation s’appuiera sur une institution fédérale pour collecter les fonds (compétence et Sécurité sociale) et, via un accord de coopération, sur une institution régionale pour organiser le conventionnement (compétence agricole) 8. Néanmoins, il est possible d’envisager une sécurité sociale de l’alimentation au niveau régional.

Progressivité

Il est crucial de noter que la sécurité sociale alimentaire nécessite une mise en place progressive. D’abord, il n’existe pas une offre suffisante en Belgique pour répondre à l’incitant des 150 euros par mois en produits durables, circuits courts et justes. Les filières doivent progressivement s’adapter à cette nouvelle donne. Ensuite, les montants nécessaires au financement d’une SSA à plein régime sont colossaux. Environ 17 milliards d’euros par an (15,8 milliards pour les adultes et 1,57 milliard pour les enfants), ce qui s’approche d’une hausse de 10 % des cotisations salariales : un objectif politiquement irréalisable à court terme. En revanche, il est possible de commencer avec un montant plus bas. À 50 euros par mois, il faut augmenter la cotisation de 3 % ; dans un contexte d’inflation comme le nôtre, cela reste raisonnable. 150 euros par an (ce qui s’approche des dépenses annuelles en bio en Belgique par ménage), ce n’est plus que 1,45 milliard, soit moins que 1 % de hausse des cotisations.
Les atteintes aux droits fondamentaux, et en particulier au droit à l’alimentation, sont inacceptables en Belgique comme ailleurs. La SSA est une proposition qui répond à des enjeux fondamentaux et à des attentes fortes de la population en matière de justice sociale, de transition agroécologique, de mobilisation démocratique et de relocalisation. Elle est ambitieuse, mais pas inatteignable. Bien que nos réflexions soient avancées, le sujet est complexe et doit être approprié au départ de points de vue très divers. Nous n’y arriverons qu’en travaillant ensemble et en acceptant d’adopter un point de vue systémique sur l’alimentation capable de transcender les désagréments individuels que tout changement important induit.
La sécurité sociale de l’alimentation a besoin et promeut un système alimentaire juste et durable, basé sur un modèle agricole paysan et agroécologique, mais capable de se déployer massivement. Son contour reste à définir. Avancer dans cette tâche est une mission fondamentale que s’est donné le Collectif pour les prochaines années. Il va s’appuyer notamment sur la toute récente étude de faisabilité économique d’une SSA en Belgique9 pour avancer.

 

  1. Fédération des services sociaux, 2021.
  2. Eurostat, 2019.
  3. Sciensano, “Health care costs and lost productivity costs related to excess weight in Belgium”, 2022.
  4. “The true cost and price of food”, a paper from the UN Food Summit, 2021.
  5. À enveloppe égale, la SSA existerait au détriment des autres services de la Sécurité sociale, ce qui ne serait pas acceptable puisque la précarité alimentaire ne peut être analysée sans prendre en compte la précarité en général.
  6. Les enfants auraient un montant moindre pour éviter une trop forte redistribution des ménages isolés vers les familles nombreuses.
  7. Pour les personnes non résidentes se poserait malheureusement le même problème que pour l’accès à tous les autres services de la Sécurité sociale. La SSA n’apporte pas à ce stade de la réflexion de solution à ceci. En revanche, elle réduira mécaniquement la demande auprès de l’aide alimentaire, qui sera en mesure de proposer de meilleurs services.
  8. J.-F. Neven, Étude juridique exploratoire de la faisabilité d’une sécurité sociale alimentaire en Belgique, Centre de droit public et social de l’ULB, décembre 2022.
  9. F. Chomé, F. Vanloqueren, Vers une sécurité sociale de l’alimentation en Belgique : Modélisation prospective économique et organisationnelle, rapport à FIAN Belgique, septembre 2024, www.collectif-ssa.be.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°109 - décembre 2024

Étude : écologie et santé

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Les bouleversements environnementaux, enjeux de santé publique

Quelles sont les conséquences de la dégradation de l’environnement sur la santé humaine au regard des maladies liées à la pollution et au changement climatique ? Quelles sont les stratégies d’atténuation et d’adaptation possibles ?
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Faire société avec la nature

Pour mobiliser la collectivité à un moment où la société est exposée à des vulnérabilités imbriquées et des incertitudes croissantes, l’approche par la santé des enjeux critiques d’aujourd’hui nous semble inévitable. Mais il s’agit là d’une santé hors norme : partagée et réciproque, entre des personnes, des sociétés, et de la biosphère. C’est l’ambition du Manifeste pour une santé commune[efn_note]F. Collart Dutilleul, O. Hamant, I Negrutiu, F. Riem, Manifeste pour une santé commune, Utopia, 2023. Ce livre donne vie au récit de Michel Serres, Le contrat naturel (François Bourin, 1990 ; Flammarion, 2020).[/efn_note]. Cela demande de développer une grammaire partagée à l’échelle des territoires si on veut comprendre pourquoi la myriade des alternatives qui foisonnent depuis des années s’avère inoffensive au complexe industrialo-commercial et au marché.
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Bien vivre à l’intérieur des limites planétaires

Ce chapitre décrit des recherches qui combinent deux domaines : le bien-être humain et les limites planétaires. Il convient donc d’abord de brièvement décrire ceux-ci, avant de résumer l’état des lieux des recherches actuelles.
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Articuler social et écologie

La société industrielle a produit des technologies qui ont transformé le monde au cours du XXe siècle. Celles-ci ont permis la production d’une grande quantité de biens de consommation, l’amélioration du confort des logements ou encore l’accès à des moyens de transport performants, pour une part de plus en plus large de la population, de sorte que les progrès techniques ont été considérés comme des progrès sociaux. Ce processus a certainement amélioré les conditions de vie ; il l’a cependant fait au prix de l’émission de polluants, impliquant des risques environnementaux et sanitaires inégalement distribués.
- Joël Gires

Sous la menace des polluants éternels

Un cycle de conférences-débats organisé par la Fédération des maisons médicales, Canopea (fédération des associations environnementales) et Etopia (centre d’animation et de recherche en écologie politique) met en lumière les dégâts pour notre santé et notre environnement infligés par l’industrie. Il ouvre aussi sur des moyens d’action à l’échelle individuelle et collective. Premier sujet abordé : les PFAS.
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Pour une approche socioécologique de la santé

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Les conséquences des dégradations environnementales sur la santé concernent tant les populations que les infrastructures de soins soumises à une pression croissante. Quels sont les leviers d’action individuels et collectifs à la portée des soignants et des patients ?
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Le pouvoir d’agir des soignants

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