Introduction n°109
Vagues de chaleur, pluies diluviennes, pollutions, feux de forêt, zoonoses, cancers, maladies cardiovasculaires, écoanxiété… La liste des effets de l’activité humaine sur les écosystèmes et, par répercussion sur leurs habitants, n’en finit pas de s’allonger. Révélatrices d’une société malade qui pousse la logique capitaliste à son comble en exploitant toujours plus le vivant, les dégradations de l’environnement menacent la santé et la vie sur Terre. Aujourd’hui, les enjeux écologiques s’imposent dans le secteur de la santé. Celui-ci génère d’importantes émissions de gaz à effet de serre et quantité de déchets, surtout dans les systèmes privilégiant l’organisation des soins autour de structures hospitalières très spécialisées. Quant à l’industrie pharmaceutique, alors qu’elle émet en moyenne 55 % de C02 de plus que le secteur automobile, elle est aussi responsable d’une pollution largement délocalisée, en raison du relargage de substances toxiques dans les eaux et les sols des pays du Sud1.
Racisme, classisme et inégalités environnementales
À cet égard, il importe d’envisager la question écologique sous l’angle des rapports de domination, comme nous y invite le géographe Renaud Duterme 2. En effet, les pays du Sud paient déjà le prix fort des bouleversements écologiques et climatiques alors qu’ils ont une responsabilité historique bien moindre dans ce désastre. Compte tenu des rapports d’exploitation coloniaux d’hier et d’aujourd’hui, les pays du Nord devraient admettre la dette écologique qu’ils ont à leur égard (coûts sociaux, économiques, sanitaires, etc.).
Au-delà de cette grille de lecture Nord-Sud, l’interdépendance santé-environnement met également au jour des rapports sociaux de classe, de genre et de race au sein de nos contrées. Relégués dans des quartiers plus pollués et moins dotés d’espaces verts, les membres des classes populaires subissent davantage les dégradations de l’environnement et leurs effets sur la santé. Ils sont souvent tenus pour responsables de leur sort alors qu’ils contribuent bien moins à ces nuisances comparativement aux groupes sociaux plus aisés. En outre, ces inégalités sociales et environnementales touchent particulièrement les descendants et descendantes de l’immigration postcoloniale et nous poussent à penser avec le sociologue Razmig Keucheyan la notion de racisme environnemental33. Quant aux femmes, comme le soulève la neurobiologiste Catherine Vidal, les données qui les concernent font encore défaut dans les études en santé environnementale, alors que des risques environnementaux les toucheraient plus spécifiquement lors de la grossesse et dans leurs conditions de vie professionnelle et privée 4.
Alors qu’il est impératif de tenir compte de ces inégalités environnementales dans les politiques publiques, celles-ci les renforcent lorsque les efforts environnementaux ciblent particulièrement les ménages les plus pauvres (injonctions aux conduites écoresponsables, zones de basses émissions qui excluent les véhicules les plus polluants et poussent à l’électrification du parc automobile, etc.). Quand l’action publique traite les conséquences plutôt que les causes des bouleversements écologiques, ce sont aussi les systèmes de santé et de sécurité sociale qui trinquent (coûts croissants de la prise en charge de maladies évitables et des transitions vers des systèmes de santé plus résilients).
L’interdépendance santé-environnement
C’est désormais une évidence, les défis environnementaux, sociaux et sanitaires ne peuvent se concevoir indépendamment les uns des autres tant les enjeux qui les sous-tendent sont interconnectés. Dans cette étude, nous explorons la complexité de leurs liens d’interdépendance à la lumière des expertises croisées de soignants, d’économistes, de sociologues, de juristes…
Olivier Vandenberg (ULB) démontre que les bouleversements environnementaux constituent des problèmes de santé publique majeurs en centrant son propos sur les pollutions et le changement climatique. Convaincus de l’obsolescence sociale et écologique de notre modèle économique, les auteurs du Manifeste pour une santé commune nous invitent à concevoir les liens transversaux et interdépendants qui se nouent entre la santé humaine, la santé des sociétés et la santé des milieux naturels. Julia Steinberger (Université de Lausanne) énonce des pistes pour atteindre un bien-être à l’intérieur des limites planétaires. Chiffres à l’appui, Joël Girès (Observatoire de la santé et du social de la Région de Bruxelles-Capitale) dévoile le caractère profondément inégalitaire des effets des perturbations environnementales sur la santé, en axant son analyse sur les pollutions générées par la société industrielle. Pascale Meunier (Fédération des maisons médicales) met en lumière les effets délétères des PFAS sur la santé et l’environnement, et partage des pistes d’actions individuelles et collectives. À travers le prisme des soins de santé primaires, Jean Macq (UCLouvain) défend une approche socioécologique de la santé. Valérie-Anne Chantrain et Pauline Modrie (UCLouvain) identifient quelques leviers d’action à la portée des soignants et des patients face aux conséquences des dégradations environnementales. Liv Lepke (maison médicale du Maelbeek) et François Tempels (maison de santé pluridisciplinaire Moulin à vent) investiguent les notions de responsabilité sociale et de pouvoir d’agir des soignants. Marinette Mormont (Fédération des maisons médicales) rend compte de la création récente de programmes de formation dédiés à la santé environnementale et à l’adaptation des structures de santé aux défis écologiques.
Dans la dernière partie du dossier, à l’aune d’une analyse des rapports des classes sociales à l’écologie, nous étudions dans quelle mesure les maisons médicales participent (ou pourraient participer) au déploiement d’une écologie attentive aux conditions de subsistance et aux spécificités culturelles des milieux populaires.
- A. Berquin, Transition et soins de santé. Quels défis pour le futur ?, Étopia, décembre 2021.
- R. Duterme, « Mettre un terme à la dette écologique », Géographies en mouvement, juillet 2021.
- R. Keucheyan, « C’est à partir du sens commun qu’on fait de la politique », Ballast, www.revue-ballast.fr, février 2016.
- C. Vidal, « Femmes, Santé et Environnement : La vulnérabilité des populations féminines », inserm.hal.science, 2020.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°109 - décembre 2024
Étude : écologie et santé
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