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Étude : écologie et santé


Santé conjuguée n°109 - décembre 2024

Introduction n°109

Vagues de chaleur, pluies diluviennes, pollutions, feux de forêt, zoonoses, cancers, maladies cardiovasculaires, écoanxiété… La liste des effets de l’activité humaine sur les écosystèmes et, par répercussion sur leurs habitants, n’en finit pas de s’allonger. Révélatrices d’une société malade qui pousse la logique capitaliste à son comble en exploitant toujours plus le vivant, les dégradations de l’environnement menacent la santé et la vie sur Terre. Aujourd’hui, les enjeux écologiques s’imposent dans le secteur de la santé. Celui-ci génère d’importantes émissions de gaz à effet de serre et quantité de déchets, surtout dans les systèmes privilégiant l’organisation des soins autour de structures hospitalières très spécialisées. Quant à l’industrie pharmaceutique, alors qu’elle émet en moyenne 55 % de C02 de plus que le secteur automobile, elle est aussi responsable d’une pollution largement délocalisée, en raison du relargage de substances toxiques dans les eaux et les sols des pays du Sud1.

Racisme, classisme et inégalités environnementales

À cet égard, il importe d’envisager la question écologique sous l’angle des rapports de domination, comme nous y invite le géographe Renaud Duterme 2. En effet, les pays du Sud paient déjà le prix fort des bouleversements écologiques et climatiques alors qu’ils ont une responsabilité historique bien moindre dans ce désastre. Compte tenu des rapports d’exploitation coloniaux d’hier et d’aujourd’hui, les pays du Nord devraient admettre la dette écologique qu’ils ont à leur égard (coûts sociaux, économiques, sanitaires, etc.).
Au-delà de cette grille de lecture Nord-Sud, l’interdépendance santé-environnement met également au jour des rapports sociaux de classe, de genre et de race au sein de nos contrées. Relégués dans des quartiers plus pollués et moins dotés d’espaces verts, les membres des classes populaires subissent davantage les dégradations de l’environnement et leurs effets sur la santé. Ils sont souvent tenus pour responsables de leur sort alors qu’ils contribuent bien moins à ces nuisances comparativement aux groupes sociaux plus aisés. En outre, ces inégalités sociales et environnementales touchent particulièrement les descendants et descendantes de l’immigration postcoloniale et nous poussent à penser avec le sociologue Razmig Keucheyan la notion de racisme environnemental33. Quant aux femmes, comme le soulève la neurobiologiste Catherine Vidal, les données qui les concernent font encore défaut dans les études en santé environnementale, alors que des risques environnementaux les toucheraient plus spécifiquement lors de la grossesse et dans leurs conditions de vie professionnelle et privée 4.
Alors qu’il est impératif de tenir compte de ces inégalités environnementales dans les politiques publiques, celles-ci les renforcent lorsque les efforts environnementaux ciblent particulièrement les ménages les plus pauvres (injonctions aux conduites écoresponsables, zones de basses émissions qui excluent les véhicules les plus polluants et poussent à l’électrification du parc automobile, etc.). Quand l’action publique traite les conséquences plutôt que les causes des bouleversements écologiques, ce sont aussi les systèmes de santé et de sécurité sociale qui trinquent (coûts croissants de la prise en charge de maladies évitables et des transitions vers des systèmes de santé plus résilients).

L’interdépendance santé-environnement

C’est désormais une évidence, les défis environnementaux, sociaux et sanitaires ne peuvent se concevoir indépendamment les uns des autres tant les enjeux qui les sous-tendent sont interconnectés. Dans cette étude, nous explorons la complexité de leurs liens d’interdépendance à la lumière des expertises croisées de soignants, d’économistes, de sociologues, de juristes…
Olivier Vandenberg (ULB) démontre que les bouleversements environnementaux constituent des problèmes de santé publique majeurs en centrant son propos sur les pollutions et le changement climatique. Convaincus de l’obsolescence sociale et écologique de notre modèle économique, les auteurs du Manifeste pour une santé commune nous invitent à concevoir les liens transversaux et interdépendants qui se nouent entre la santé humaine, la santé des sociétés et la santé des milieux naturels. Julia Steinberger (Université de Lausanne) énonce des pistes pour atteindre un bien-être à l’intérieur des limites planétaires. Chiffres à l’appui, Joël Girès (Observatoire de la santé et du social de la Région de Bruxelles-Capitale) dévoile le caractère profondément inégalitaire des effets des perturbations environnementales sur la santé, en axant son analyse sur les pollutions générées par la société industrielle. Pascale Meunier (Fédération des maisons médicales) met en lumière les effets délétères des PFAS sur la santé et l’environnement, et partage des pistes d’actions individuelles et collectives. À travers le prisme des soins de santé primaires, Jean Macq (UCLouvain) défend une approche socioécologique de la santé. Valérie-Anne Chantrain et Pauline Modrie (UCLouvain) identifient quelques leviers d’action à la portée des soignants et des patients face aux conséquences des dégradations environnementales. Liv Lepke (maison médicale du Maelbeek) et François Tempels (maison de santé pluridisciplinaire Moulin à vent) investiguent les notions de responsabilité sociale et de pouvoir d’agir des soignants. Marinette Mormont (Fédération des maisons médicales) rend compte de la création récente de programmes de formation dédiés à la santé environnementale et à l’adaptation des structures de santé aux défis écologiques.
Dans la dernière partie du dossier, à l’aune d’une analyse des rapports des classes sociales à l’écologie, nous étudions dans quelle mesure les maisons médicales participent (ou pourraient participer) au déploiement d’une écologie attentive aux conditions de subsistance et aux spécificités culturelles des milieux populaires.

 

 

 

  1. A. Berquin, Transition et soins de santé. Quels défis pour le futur ?, Étopia, décembre 2021.
  2. R. Duterme, « Mettre un terme à la dette écologique », Géographies en mouvement, juillet 2021.
  3. R. Keucheyan, « C’est à partir du sens commun qu’on fait de la politique », Ballast, www.revue-ballast.fr, février 2016.
  4. C. Vidal, « Femmes, Santé et Environnement : La vulnérabilité des populations féminines », inserm.hal.science, 2020.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°109 - décembre 2024

Étude : écologie et santé

Introduction n°109 Vagues de chaleur, pluies diluviennes, pollutions, feux de forêt, zoonoses, cancers, maladies cardiovasculaires, écoanxiété… La liste des effets de l’activité humaine sur les écosystèmes et, par répercussion sur leurs habitants, n’en finit pas de(…)

- Pauline Gillard

Les bouleversements environnementaux, enjeux de santé publique

Quelles sont les conséquences de la dégradation de l’environnement sur la santé humaine au regard des maladies liées à la pollution et au changement climatique ? Quelles sont les stratégies d’atténuation et d’adaptation possibles ?
- Olivier Vandenberg

Faire société avec la nature

Pour mobiliser la collectivité à un moment où la société est exposée à des vulnérabilités imbriquées et des incertitudes croissantes, l’approche par la santé des enjeux critiques d’aujourd’hui nous semble inévitable. Mais il s’agit là d’une santé hors norme : partagée et réciproque, entre des personnes, des sociétés, et de la biosphère. C’est l’ambition du Manifeste pour une santé commune[efn_note]F. Collart Dutilleul, O. Hamant, I Negrutiu, F. Riem, Manifeste pour une santé commune, Utopia, 2023. Ce livre donne vie au récit de Michel Serres, Le contrat naturel (François Bourin, 1990 ; Flammarion, 2020).[/efn_note]. Cela demande de développer une grammaire partagée à l’échelle des territoires si on veut comprendre pourquoi la myriade des alternatives qui foisonnent depuis des années s’avère inoffensive au complexe industrialo-commercial et au marché.
- Fabrice Riem, François Collart Dutilleul, Ioan Negrutiu, Olivier Hamant

Bien vivre à l’intérieur des limites planétaires

Ce chapitre décrit des recherches qui combinent deux domaines : le bien-être humain et les limites planétaires. Il convient donc d’abord de brièvement décrire ceux-ci, avant de résumer l’état des lieux des recherches actuelles.
- Julia Steinberger

Articuler social et écologie

La société industrielle a produit des technologies qui ont transformé le monde au cours du XXe siècle. Celles-ci ont permis la production d’une grande quantité de biens de consommation, l’amélioration du confort des logements ou encore l’accès à des moyens de transport performants, pour une part de plus en plus large de la population, de sorte que les progrès techniques ont été considérés comme des progrès sociaux. Ce processus a certainement amélioré les conditions de vie ; il l’a cependant fait au prix de l’émission de polluants, impliquant des risques environnementaux et sanitaires inégalement distribués.
- Joël Gires

Sous la menace des polluants éternels

Un cycle de conférences-débats organisé par la Fédération des maisons médicales, Canopea (fédération des associations environnementales) et Etopia (centre d’animation et de recherche en écologie politique) met en lumière les dégâts pour notre santé et notre environnement infligés par l’industrie. Il ouvre aussi sur des moyens d’action à l’échelle individuelle et collective. Premier sujet abordé : les PFAS.
- Pascale Meunier

Pour une approche socioécologique de la santé

Santé planétaire : un enjeu technologique ou une vision différente de la société pour la rendre plus robuste ?
- Jean Macq

Santé et dérèglements environnementaux

Les conséquences des dégradations environnementales sur la santé concernent tant les populations que les infrastructures de soins soumises à une pression croissante. Quels sont les leviers d’action individuels et collectifs à la portée des soignants et des patients ?
- Pauline Modrie, Valérie-Anne Chantrain

Le pouvoir d’agir des soignants

Au regard de l’ampleur du chantier vers une société plus juste et plus durable, les professionnels de santé détiennent une responsabilité sociale inédite tant envers leurs patients que leurs collègues. Quelles sont les clés à leur disposition pour intégrer les préoccupations sociales et environnementales dans leurs pratiques ?
- Francois Tempels, Liv Lepke

Former les soignants au changement

Les questions environnementales s’invitent progressivement dans les formations des soignantes et des soignants. Objectifs : faire prendre conscience des effets de l’environnement sur la santé, et adapter le système et les structures de santé aux défis écologiques.
- Marinette Mormont

L’écologie en milieu populaire

Les préjugés ont la vie dure. Parmi ceux-ci, la représentation largement répandue selon laquelle les personnes issues des milieux populaires n’auraient pas de conscience écologique et adopteraient des modes de vie particulièrement polluants. Ce mépris des classes populaires ne résiste pourtant pas à l’analyse des sciences sociales et politiques.
- Pauline Gillard

Vers une réappropriation populaire de l’écologie

L’écologie dite « populaire » suscite un certain engouement dans le champ associatif et politique belge. Que recouvre cette notion et en quoi est-elle indispensable pour associer toutes les parties aux défis sociaux et écologiques à relever ?
- Pauline Gillard

Prendre soin de notre santé commune

À la suite d’interpellations de soignantes et de soignants, l’équipe d’éducation permanente de la Fédération des maisons médicales s’est emparée de la thématique de l’écologie en explorant les relations d’interdépendance entre la santé et l’environnement. Ce dossier constitue l’aboutissement de nombreuses réflexions collectives. Qu’en retenir pour les années décisives à venir ?
- Pauline Gillard

Quelle place pour l’écologie en maison médicale ?

De plus en plus d’équipes veillent à développer des pratiques de soins respectueuses de l’environnement dans leur maison médicale. Une partie d’entre elles tentent aussi d’œuvrer au déploiement de l’écologie en partant des préoccupations de leur patientèle.
- Pauline Gillard

Les maisons médicales, terreau de l’éco’ pop’ ?

Les maisons médicales contribuent-elles au déploiement d’une écologie attentive aux spécificités sociales et culturelles des milieux populaires ? Quelles pistes s’offrent à elles pour impliquer les laissés-pour-compte de l’écologie dominante ?
- Pauline Gillard

Actualités 109

Quand le chaos s’installe

La concertation sociale est le processus par lequel des groupes sociaux aux intérêts divergents discutent pour trouver des solutions communes qui tendent vers l’intérêt général de la population entière. L’Inami est un très bon terreau en(…)

- Fanny Dubois

Yves Coppieters : « Cibler les axes prioritaires : logement, accès aux droits de base, insertion socioprofessionnelle et santé »

Le nouveau ministre wallon et communautaire francophone de la Santé compte aussi dans ses compétences l’Environnement, l’Action sociale, l’Économie sociale, le Handicap, la Lutte contre la pauvreté, l’Égalité des chances, les Droits des femmes et les Familles. Beaucoup de cohérence, et des dossiers qui ne manquent pas.
- Fanny Dubois, Pascale Meunier, Yves Coppieters

Une généraliste sur les planches

Médecin à la maison de santé Potager (Saint-Josse-ten-Noode), Hélène Dispas met en scène les questions, les émotions et les enseignements, les souffrances aussi que sa pratique du soin lui procure. Dans une conférence gesticulée, elle analyse les effets de notre société sur la santé et nous interpelle avec une question : et si le malade était aussi notre système de santé ?
- Pascale Meunier

Pour une sécurité sociale de l’alimentation

Et si l’on étendait la Sécurité sociale à une huitième branche garantissant le droit et l’accès à une alimentation de qualité ? Et si cette sécurité sociale de l’alimentation permettait de lutter contre la pauvreté et la faim tout en favorisant la transition écologique du système alimentaire ?
- Jonathan Peuch