Bien vivre à l’intérieur des limites planétaires
Julia Steinberger
Santé conjuguée n°109 - décembre 2024
Ce chapitre décrit des recherches qui combinent deux domaines : le bien-être humain et les limites planétaires. Il convient donc d’abord de brièvement décrire ceux-ci, avant de résumer l’état des lieux des recherches actuelles.
Les limites planétaires sont un domaine scientifique relevant des sciences de la terre et des sciences environnementales, récemment formalisé et en partie quantifié par une équipe de scientifiques internationale menée par Johan Rockström 1 et Alex Steffen2. Ces limites représentent des domaines où les activités humaines sont en train d’exercer un impact dominant et dangereux à l’échelle de la planète entière, mettant ainsi en danger les systèmes dont dépend notre vie : le climat, la biodiversité, les cycles de l’azote et du phosphore, l’acidification des océans, etc. Cette formalisation scientifique permet d’énoncer un message clair au niveau de l’importance de la santé : si nos sociétés continuent dans leur direction actuelle, l’impact sur la santé de l’humanité entière sera désastreux. Il faut donc absolument changer de cap 3, 4.
Le bien-être humain, par contre, s’étudie à travers les sciences humaines sociales, la philosophie incluse5, 6, et représente un vaste domaine. Pour étudier les liens entre bien-être et limites planétaires, il est nécessaire d’adopter une approche pragmatique, permettant d’étudier le bien-être comme la satisfaction de besoins humains7, 8 qui sont : multidimensionnels (mais de nombre fini), non substituables (on ne peut pas substituer de l’éducation par de la nourriture), ne se limitent pas aux besoins physiologiques, satisfaisables (à un certain niveau, plus n’est pas nécessairement mieux).
Le dernier point est peut-être le plus important pour étudier comment bien vivre à l’intérieur des limites planétaires. Si l’on part du principe que les désirs humains ne se différencient pas des besoins, et sont de surcroît infinis (ce qui est le point de départ de la théorie économique néoclassique dominante actuellement, à travers son approche consistant à modéliser les humains comme des utility function maximizers), on est immédiatement pris dans une contradiction inéluctable : revenir à l’intérieur des limites de notre planète serait inévitablement une infraction au bien-être désiré, qui dépendrait de pouvoir consommer sans aucune limite.
Dans mes recherches, et celles de beaucoup de collègues, nous nous appuyons sur deux théories des besoins humains : celles de Doyal et Gough9 et de Max-Neef10, qui répondent aux quatre critères ci-dessus. Sur cette base, nous avons d’abord cherché à identifier si certains pays arrivaient déjà à bien vivre à l’intérieur des limites planétaires, ou, selon la théorie du donut de Kate Raworth (qui combine progrès social avec limites planétaires pour identifier un « espace juste et sûr pour l’humanité11 » ; Figure 1), se situeraient à l’intérieur du donut. La réponse, malheureusement, était non. Aucun pays, actuellement, ne satisfait tous les besoins humains, sans enfreindre une majorité des indicateurs de limites planétaires que nous avons identifiés12. Soit les pays sont en déficience sociale grave et transgressent peu de limites planétaires, soit ils sont satisfaisants au niveau des objectifs sociaux du donut économique (Fig. 1) et transgressent énormément de limites planétaires. Ou encore, le pire des deux mondes : ils sont en déficience sociale grave et transgressent énormément de limites planétaires. Aucun pays, actuellement, n’est dans l’espace sûr et juste du donut.

Fig. 1. Donut économique selon K. Raworth, définissant un espace sûr et juste pour l’humanité, où les planchers sociaux sont acquis, et les plafonds environnementaux (limites planétaires) ne sont pas dépassés (Jfpochon – CC BY-SA 4.0).
Les questions se posent : pourquoi ? Et quelles directions nous permettraient d’y arriver ? La question du pourquoi se répond en trois volets : inégalités, corruption fossile et technologies inefficaces. Commençons donc avec les inégalités. Les inégalités existent à plusieurs niveaux : entre les pays, à l’intérieur de chaque pays, dans chaque domaine de consommation, en termes de pouvoir politique (afin de pousser démocratiquement à une transformation écologique et juste) et d’accessibilité aux services énergétiques propres et efficaces. Une de nos études récentes analyse l’inégalité de la consommation énergétique internationalement, à l’intérieur de chaque pays, et dans chaque domaine de consommation13. Les résultats sont très simples : la consommation énergétique est très inégale à tous les niveaux (suivant grosso modo l’inégalité des revenus), mais le domaine de consommation le plus inégal est celui des transports. De façon quasi universelle, les populations les plus riches, où qu’elles habitent, surconsomment dans le domaine du transport : véhicules, carburants et vols, alors que les populations les plus pauvres consomment proportionnellement beaucoup plus dans le domaine de l’habitat, la nourriture, l’hygiène et le confort thermique. Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) a par ailleurs consacré tout un excellent chapitre sur l’inégalité des émissions dans son Emissions Gap Report de 2020 14, démontrant que les 10 % des plus riches émettent près de 50 % des émissions de gaz à effet de serre, alors que les 50 % des plus pauvres en émettraient moins de 10 %.
La conclusion est claire : si nous voulons atteindre un bien-être à l’intérieur des limites planétaires, arrêter la surconsommation, surtout dans le domaine des transports, est essentiel15.
Mais il faudrait aussi remédier à la sous-consommation et à la déficience matérielle. Sur la base de la théorie de Doyal et Gough9, Pr Narasimha Rao de Yale University a développé un concept quantifiable de « niveau de vie décent » (decent living standards), correspondant à des services matériels qui permettraient à tou·te·s de vivre sans déficience des planchers sociaux (Fig. 1), mais aussi sans excès16. Rao a d’abord appliqué ce concept aux cas de l’Inde, du Brésil et de l’Afrique du Sud17, avant de participer à sa modélisation au niveau global 18, 19. Ces travaux s’accordent pour quantifier les besoins énergétiques liés au « niveau de vie décent » pour tou·te·s. Ceux-ci sont adaptés au climat de chaque pays, à la géographie rurale ou urbaine de ses habitants et à son évolution démographique (âge, taille des ménages). Ils modélisent quels seraient ces besoins avec différentes technologies : plus ou moins efficaces. Et les résultats sont surprenants : selon Millward-Hopkins et al.20, la consommation énergétique par habitant serait entre 15 et 20 gigajoules par an, et un niveau de vie décent pour tou·te·s, sans exception, pourrait être achevé avec 40 % de la consommation énergétique mondiale actuelle, prenant en compte non seulement la consommation individuelle, mais aussi l’énergie nécessaire à la production de biens et services. À ce niveau, il est tout à fait possible d’envisager que la production pourrait se faire avec uniquement des énergies à basses émissions, qui représentent actuellement seulement 20 % de notre approvisionnement global.
Ces recherches, toutes récentes, s’accordent donc pour dessiner une piste possible pour une humanité en bonne condition de santé, aussi bien physique que sociale et environnementale. Mais cette piste s’affronte très clairement à nos systèmes économiques actuels. Le réel défi pour bien vivre à l’intérieur des limites planétaires est bel et bien notre système économique, voué à l’accumulation des richesses pour certains, à travers une croissance inégale 21, 22, 23, 24. Se tourner vers la décroissance en émissions et ressources énergétiques serait, en théorie, entièrement compatible avec une amélioration du développement humain, mais ces possibilités théoriques s’affrontent à des réalités économiques et politiques qui vont dans un sens contraire. Ceci est donc le défi majeur des années à venir.
Article paru dans Santé et environnement – Vers une nouvelle approche globale, RMS Éditions, 2022, www.revmed.ch.
- J. Rockström et al, Ecology & Society, 2009; 14(2):32.
- W. Steffen et al., Science, 2015; 347(6223):97-158.
- The Lancet, 2021; 397(10269):71.
- FL Atwoli et al., N Eng J Med, 2021; 385(12): 1134-1137.
- LI Brand-Correa et al., Ecological Economics, 2017; 141:43-52.
- WF Lamb et al., Wiley Interdisciplinary Reviews – Climate Change, 2017.
- I Gough, Cambridge Journal of Economics, 2015;(39)5:1191-1214.
- J O’Neill J, in Rauschmayer F et al., Sustainable Development: Capabilities, Needs, and Well-Being, Routledge, 2012.
- L Doyal, I Gough, A Theory of Human Need, Macmillan, 1991.
- MA Max-Neef, Human Scale Development – Conception, Application and Further Reflections, The Apex Press, 1991.
- K. Raworth, Doughnut Economics: Seven Ways to Think Like a 21st-Century Economist, Random House Business, 2017.
- DW O’Neill et al., Nature Sustainability, 2018;1.
- Y Oswald et al., Nature Energy, 2020;5(3).
- S Capstick, R Khosla, UNEP Emissions Gap Report 2020.
- Y. Oswald, The Conversation, March 8, 2021.
- NDR Rao, J Min, Social Indicators Research, 2018; 138(1):225 244.
- NDR Rao et al., Nature Energy, 2019; 4(12):1025-1032.
- J Millward-Hopkins et al., Global Environmental Change, 2020; 65.
- JS Kikstra et al., Environmental Research Letters, 2021;16(9): 095006.
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- T Piketty, Capital in the Twenty-First Century, Harvard University Press, 2014.
- T Piketty, E Saez, Science, 2014; 344(6186): 838-843.
- T Wiedmann et al., Nature Communications, 2020 ;11(1):3107.
- F Green, N Healy, One Earth, 2022;5(6): 635-649.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°109 - décembre 2024
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