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L’écologie en milieu populaire


Santé conjuguée n°109 - décembre 2024

Les préjugés ont la vie dure. Parmi ceux-ci, la représentation largement répandue selon laquelle les personnes issues des milieux populaires n’auraient pas de conscience écologique et adopteraient des modes de vie particulièrement polluants. Ce mépris des classes populaires ne résiste pourtant pas à l’analyse des sciences sociales et politiques.

Dans ses publications, le politologue Paul Ariès s’insurge contre les préjugés qui circulent à propos du rapport des milieux populaires à l’écologie. « C’est à qui dénoncera le plus vertement leur rêve de grand écran de télévision, leurs vieilles voitures polluantes, leurs logements mal isolés, leurs achats dans les hypermarchés, leur goût pour la viande rouge et les boissons sucrées, leurs rêves de zones pavillonnaires et de vacances bon marché, etc. », dénonce-t-il 1. « Au moins, les riches achèteraient des produits bio, auraient des voitures électriques, des maisons bien isolées et lorsqu’ils prennent l’avion pour leurs vacances, ils achèteraient des compensations carbone. »
Les travaux des politologues Paul Ariès et Fatima Ouassak, et des sociologues Jean-Baptiste Comby et Hadrien Malier démontrent au contraire que celles et ceux qui émettent le moins de nuisances et de pollutions en pâtissent le plus. Habitant dans des territoires relégués et souvent délaissés par les autorités publiques, les classes populaires sont davantage exposées aux risques sanitaires et environnementaux liés à la pollution de l’air, de l’eau, des sols ainsi qu’à la pollution sonore alors qu’elles y contribuent bien moins. « C’est le résultat de rapports de force et de choix politiques qui, depuis le début de l’ère industrielle, ont déterminé par exemple les zones d’implantation des usines, pointe Fatima Ouassak dans un essai qui pose les fondements d’une écologie pirate2. Celles-ci ont toujours été construites très à l’écart des lieux de résidence de classes supérieures, mais à proximité de quartiers populaires. » Les membres des classes populaires sont aussi davantage en contact avec des produits chimiques toxiques sur leurs lieux de travail.

Inégalités croisées

Ces inégalités environnementales génèrent des atteintes plus grandes à leur santé (maladies cardiovasculaires et respiratoires, cancers, allergies, stress…) et se croisent avec des inégalités de genre et de race. Bien que les données genrées soient encore très rares dans les études en santé environnementale, l’exposition différenciée des femmes et des hommes aux nuisances de l’environnement (polluants physiques, chimiques et microbiologiques) est source d’inégalités sociales de santé. Dans une note du comité d’éthique de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), la neurobiologiste Catherine Vidal plaide pour l’intégration de la dimension du genre dans des recherches sur les risques environnementaux qui toucheraient plus spécifiquement la santé des femmes (grossesse, conditions de vie professionnelle et privée)3. Rappelant que les victimes de l’ouragan Katrina qui a dévasté La Nouvelle-Orléans en 2005 étaient principalement les habitants noirs et pauvres des zones inondables, le sociologue Razmig Keucheyan dénonce quant à lui le racisme environnemental qui rend compte des dimensions spatiale et environnementale du racisme, ses victimes au Nord comme au Sud occupant le plus souvent un environnement dégradé4.
Dans leur analyse des rapports des classes populaires à l’écologie, Jean-Baptiste Comby et Hadrien Malier mettent en évidence leur plus faible propension à déclarer une préoccupation écologique comparativement aux classes dominantes. Pour autant, ces sociologues n’y voient pas le signe d’un désintérêt, d’une incompréhension ou d’un rejet, mais plutôt celui d’« une conscience de leur modestie sociale qui leur permet de ne pas se sentir les premiers et premières responsables de l’avenir de la planète »5. Rien d’étonnant, selon les auteurs, lorsqu’on considère les multiples expériences d’infériorisation vécues au travail, à l’école, face à la police ou aux bailleurs sociaux. « On ne peut pas demander aux habitants des quartiers populaires de s’impliquer contre ce qui détruit la terre ici et, en même temps, leur rappeler sans cesse qu’ils n’y sont pas chez eux à coups de discriminations raciales massives dans tous les espaces sociaux, de contrôles policiers racistes, de difficultés à obtenir des papiers ou d’islamophobie plus ou moins assumée », ajoute Fatima Ouassak6.

Sens du réalisme

Bien qu’elles ne constituent pas un groupe social homogène, les classes dominées sont sensibles aux bouleversements environnementaux. Cependant, elles ont tendance à inscrire cette préoccupation dans la réalité des contraintes matérielles de leur existence et à l’appréhender à partir d’un « goût pour le concret », notent les sociologues. « Alors que les lectures de l’écologie les plus répandues au sein des classes privilégiées situent “l’environnement” à une échelle globale (changement climatique, épuisement des ressources, effondrement, etc.) déliée de l’expérience vécue du monde, les membres des classes populaires s’appuient d’abord sur le registre de la proximité pour concevoir les dégradations environnementales et le souci qu’il convient d’y apporter. »7
Concrètement, les préoccupations environnementales se traduisent par diverses pratiques telles que l’adoption d’écogestes (tri des déchets, économies d’eau et d’énergie, évitement du gaspillage), l’autoproduction, la récupération et le recyclage, ainsi qu’un travail de régulation morale (éducation des enfants, surveillance des comportements déviants, réparation des dégradations observées). Les classes populaires portent aussi une attention particulière aux pollutions locales et visibles qui nuisent à la qualité de leur environnement (déchets, dépôts clandestins…). « Bien que n’étant pas les plus nocives, les pollutions visibles sont probablement les plus incriminées par l’ensemble des catégories sociales, analysent les sociologues. Or ces représentations du sens commun détournent l’attention des pollutions moins visibles, mais nettement plus nuisibles générées par les styles de vie caractéristiques des classes sociales supérieures » 8 et le laxisme des autorités publiques qui autorisent l’installation d’entreprises polluantes, d’autoroutes et d’aéroports à proximité des quartiers relégués. En outre, au sein des franges les plus précarisées des classes populaires, il arrive que la morale écologique alimente des conflits intergénérationnels et ethnoraciaux à propos de l’entretien des lieux de vie et du respect des espaces communs. « L’écologie sépare voire oppose ceux qu’elle devrait réunir », regrettent les deux sociologues 9.

Sobriété sous contrainte

Comby et Malier soulignent le manque de disponibilité des membres des classes dominées pour s’emparer des enjeux écologiques en raison des rythmes de vie qui leur sont imposés (contraintes des horaires et des déplacements liés au travail, charges liées aux obligations familiales et au travail reproductif…), ce qui pousse les sociologues à concevoir la question écologique comme une question sociale. Sans parler du manque d’argent qui contraint les classes populaires à adopter des comportements économes et qui explique leur tendance à mobiliser prioritairement les critères économiques pour justifier le verdissement de leurs conduites. Cependant, l’erreur serait « de croire que les milieux populaires affichent un meilleur bilan carbone simplement parce qu’ils auraient moins de moyens financiers, avertit Paul Ariès. Cette vision, rassurante pour la “bonne société”, est démentie par toutes les recherches. Ce n’est pas parce qu’ils sont plus pauvres que les milieux populaires ont un meilleur bilan carbone, mais parce qu’ils ont (encore) d’autres modes de vie »10. Les classes populaires en retirent pourtant moins de gratifications symboliques que les classes aisées, les pratiques écovertueuses, les dispositifs écofiscaux et les technologies vertes étant survalorisés dans le récit dominant.

 

  1. P. Ariès, « Les modes de vie populaires au secours de la planète », Savoir/agir n° 33, septembre 2015.
  2. Définie comme « la science des stratégies qui permettent de reprendre du pouvoir, du temps et de l’espace au système colonial-capitaliste », F. Ouassak, Pour une écologie pirate. Et nous serons libres, La Découverte, 2023.
  3. C. Vidal, « Femmes, Santé et Environnement : La vulnérabilité des populations féminines », Inserm, 2020 inserm.hal.
  4. R. Keucheyan, « C’est à partir du sens commun qu’on fait de la politique », Ballast, www.revue-ballast.fr, février 2016.
  5. J.-B. Comby, H. Malier, « Les classes populaires et l’enjeu écologique. Un rapport réaliste travaillé par des dynamiques statutaires diverses », Sociétés contemporaines, vol. 124, n° 4, 2021.
  6. F. Ouassak, op. cit.
  7. J.-B. Comby, H. Malier, op. cit.
  8. J-B. Comby, « À propos de la dépossession écologique des classes populaires », Savoir/agir, n° 33, septembre 2015.
  9. J.-B. Comby, H. Malier, « Donner aux classes populaires les moyens de leurs écologies », Les cahiers du développement social urbain, n° 77, 2023.
  10. Ariès, op. cit.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°109 - décembre 2024

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