Les «patients indésirables» comme aiguillons démocratiques?
Cobbaut Jean-Philipe, Lebeer Guy, Zaccaï-Reyners Nathalie
Santé conjuguée n° 37 - juillet 2006
Les maisons médicales défendent une accessibilité maximale aux soins de santé. C’est pourquoi elles nourrissent une tolérance à nombre de situations et comportements qui seraient clause d’exclusion dans d’autres structures. Ce parti pris ne les met pas à l’abri de remises en question douloureuses lors de la confrontation avec des patients «indésirables». Quelles sont les limites au-delà desquelles sévit l’inacceptable, quelle attitude se justifie-t-elle alors ?
Les transformations de la relation thérapeutique « Patients indésirables ». Voilà une expression qui résonnerait d’une façon bien singulière aux oreilles du médecin traitant de nos aïeuls. Celui-ci a bien dû se plaindre quelques fois de l’attitude discourtoise de certains de ses patients ou du peu d’empressement qu’ils mettaient à respecter ses prescriptions, ces plaintes demeuraient confinées à son for intérieur ou au cercle proche de ses amitiés confra- ternelles. Il aurait été sans doute indigné d’entendre certains de ses collègues utiliser cette expression sur la place publique. C’est que, comme disait Parsons dans les années 50, l’activité médicale a pour caractéristique d’être « orientée vers la collectivité » et d’« être moralement neutre »1. Ces deux caractéristiques apparaissaient pour lui la contrepartie de la liberté thérapeutique reconnue au corps médical et du prestige qui en découle. La morale du médecin est donc conçue alors comme un mélange d’altruisme et de neutralité entendue comme respect inconditionnel de la souffrance humaine. Elle allait de pair avec un statut social élevé, appelant déférence de la part du patient et exigeant de la sienne distance bienfaisante, toute aristocratique.
Que l’on parle aujourd’hui publiquement de « patients indésirables »
témoigne bien de transformations en
profondeur de la relation entre médecins et patients. Ce n’est pas le propos
du présent article de rendre compte des
déterminants et figures de ces transformations. Et d’ailleurs, l’espace qui
nous est alloué ne nous le permettrait
pas tant les mécanismes en jeu sont
multiples et complexes. Difficile en
effet de faire une claire distinction
entre un phénomène général de remise
en cause des figures de l’autorité
(professeurs, médecins, parents, etc.)
et le processus plus particulier de
l’érosion du pouvoir médical, entre la
montée concomitante des notions
d’autonomie et de responsabilité
individuelle dans la conduite de son
destin et l’inflation des demandes
adressées à la médecine de résoudre tous les maux, même ceux qui débordent de son champ d’action; demandes souvent induites par ailleurs par
le système médical lui-même, peu
prompt à contredire cette omnipotence
supposée. Difficile de faire le départ
entre une ascension sociale généralisée marquée par un grossissement de
la classe moyenne et, à l’inverse, une
perte de vitesse sociale du corps
médical. Toutes ces évolutions, et bien
d’autres encore, se déploient en effet
solidairement.
La relation entre médecins et patients
a donc bien changé. Un exemple pour
illustrer ce changement : « Les patients? déclare un médecin de procréation assistée. On est plus observé, on
est plus facilement remis en question.
Du coup, on fait plus attention. Ils sont
plus méticuleux qu’avant. On ne se
contente plus de l’à peu-près. Nos patrons se contentaient de cet âge d’or:
tout ce qui venait d’eux était parole
d’Evangile. Cela a changé, ça. D’ailleurs on n’a plus les mêmes revenus,
on est une classe moyenne maintenant»2.
Une enquête auprès de 5491 médecins
interrogés par le Centre de recherche
médecine, sciences, santé et société
(CERMES) en 1989 montre que les
patients seraient devenus à la fois plus
« informés » et plus « exigeants »,
moins «fatalistes», plus «douillets»,
moins «dociles» et moins «coopératifs», moins disposés à l’obéissance3.
La dépendance objective du patient ne
cesse cependant pas d’être très importante. Elle se renforce même, à mesure
que se médicalisent des aspects de la
vie de plus en plus nombreux (autour de la naissance et de la mort en particu-
lier), mais elle se gère aujourd’hui
autrement. La domination médicale,
pour reprendre les termes de
Dominique Memmi, relevait autrefois
du «commandement sans réplique»4.
Elle relève bien plus aujourd’hui de
la « négociation », de la « prise de
décision partagée» voire même de la
«concertation». Le régime idéal de
domination et le langage employé
pour le qualifier ont donc bien changé,
un régime qui fait logiquement plus
de place aux possibilités de désaccords, de conflits et de règlements
divers, en dernière extrémité judiciaires. La relation entre médecins et
patients se négocie aujourd’hui avec
beaucoup plus d’inquiétude et de
précaution. La notion de patients
« indésirables » n’est alors pas bien
loin. Non pas qu’il n’y ait pas eu de
tout temps quelques patients qui se
soient opposés au régime dominant,
mais plutôt qu’aujourd’hui ces opposants sont, pour des raisons tenant à la
nature même du régime actuel, bien
plus nombreux et peuvent être, pour
les mêmes raisons, ouvertement
disqualifiés au plan moral.
La loi relative aux droits du patient du
22 août 2002 témoigne de ce bas-
culement de régime, qui fait la part
belle à la notion d’« autonomie ».
C’est à partir de mai 1968, que, selon
certains, cette notion s’est peu à peu
instillée, dans le monde de la médecine
certes, mais également dans bien
d’autres mondes comme celui de
l’entreprise où elle s’est peu à peu
imposée sous des figures inattendues
et très éloignées de l’esprit des
origines, comme celle de la flexibilité
par exemple5.
Les maisons médicales: une
autre conception politique
de la médecine
Mai 68 marque également l’émergence du concept de «maisons médi-
cales» (appelées ailleurs «centres de
santé intégrés »), mouvement de
médecine générale formulant une critique en profondeur d’une profession
médicale essentiellement «hospitalo-
centriste», c’est-à-dire asseyant son
prestige sur la distance techno-
scientifique. Petites structures insérées
dans la communauté, les maisons
médicales se composaient – et se
composent toujours – d’équipes pluri-
disciplinaires dispensant des soins de
santé primaires, continus et accessibles à toute la population, ces soins
s’inscrivant dans une approche globale et intégrée de la santé.
La critique dont, en 68, les maisons
médicales furent porteuses, vise, en
congruence avec la contestation
générale, le «pouvoir hiérarchisé» et
le paternalisme du corps médical, et
met en avant les exigences d’autonomie et d’autogestion. Ces notions de
« non-hiérarchie », « d’égalité » et
notamment d’«égalité salariale», ou
encore d’« autogestion » étaient – et sont encore – fondamentales dans le
mouvement des maisons médicales.
Le projet de celles-ci était profondément politique. Situées pour beaucoup
d’entre elles dans des quartiers
défavorisés, elles étaient massivement
confrontées aux déterminants non
médicaux de la santé, déterminants
sociaux et économiques en première
ligne, qui n’ont cessé de gagner en
importance à mesure que la crise s’est
approfondie. Immergées dans la
communauté, elles avaient alors pour
intention de faire corps avec elle,
prenant appui sur le tissu associatif et
s’offrant comme son relais privilégié
avec les organismes politiquement
compétents en matière de santé. La
finalité ultime se décline dans les
termes de l’époque : autonomie et
participation; autonomie accrue des
patients dans la prise en charge de
leurs problèmes de santé, participation
des patients/usagers à la détermination
de l’organisation des soins, à tous les
échelons, de la maison médicale à la
politique nationale elle-même. C’est
là le sens de la notion de «santé communautaire», si chère au mouvement.
Bien que ces ambitions aient été quelque peu revues à la baisse, et en particulier au plan de la «santé communautaire» précisément, elles demeurent très vivaces dans le mouvement, au moins au titre d’horizon éthique.
La relation médecins-patients a donc
d’emblée été pensée dans les maisons
médicales selon un autre schéma
qu’au sein de l’institution médicale et
même en rupture avec cette dernière.
Il était donc intéressant de savoir
comment des praticiens de maisons
médicales pouvaient se situer par
rapport à cette notion de « patients
indésirables », si elle pouvait avoir
quelque sens pour eux et, dans l’affirmative, à quels types de situations
rencontrées dans leur propre pratique
elle pouvait alors bien renvoyer.
Habitués de longue date à envisager
le rapport de dépendance du patient
sur un mode plus égalitaire – celui de
la co-construction d’une pratique de
soins -, ces praticiens pouvaient être
présumés tenir un discours singulier
sur ce qui peut apparaître comme les
« ratés » de la relation soignants/
soignés.
Dans la mesure où ce qui passe pour
les «ratés» d’une relation s’avèrent,
en creux, les révélateurs les plus
éclairants de la norme qui d’ordinaire
la régit, entendre des praticiens de
maisons médicales sur leurs difficultés
à se rapporter aujourd’hui à leurs
patients pouvait également nous
éclairer – et les éclairer – sur leurs normes pratiques et les décalages éventuels entre les idéaux qui sont censés
les fonder (accessibilité, autonomie,
continuité, globalité et intégration,…)
et ceux qui les fondent concrètement.
Ces praticiens ont été entendus au
cours de discussions expressément
consacrées à la question des «patients
indésirables » au sein du comité
d’éthique de la Fédération des maisons médicales et des collectifs de santé
francophones. Ces discussions ont
réuni médecins, accueillants, infirmières, kinésithérapeutes6.
Des valeurs et de leur
difficile actualisation
Le modèle de la relation thérapeutique
tel qu’il est défendu au sein des
maisons médicales compose avec les
particularités des publics auxquels
elles s’adressent et avec l’engagement
spécifique de leurs personnels. Parmi
les valeurs-phares qui orientent
l’engagement professionnel en
maisons médicales figure le droit
fondamental à l’accès aux soins de
santé7. Et, de fait, la charte stipule que
« Les maisons médicales veulent
garantir l’accessibilité des soins de
santé à tous sans exception et sans
restriction, au point de vue financier,
social, culturel et géographique ».
Dans ces conditions, le personnel
soignant ne s’attend pas à recevoir des
patients adaptés aux cadres de l’accueil médical classique, susceptibles
de s’ajuster sans heurts aux attentes
de comportement implicites du suivi
médical et aux contraintes institutionnelles qui l’accompagnent. La volonté
affichée est précisément celle d’ouvrir
les soins aux personnes qui n’y accèderaient sans doute pas dans les autres
contextes, faute de pouvoir s’adapter
autant financièrement que socialement
et culturellement au cadre de l’accueil
proposé. Des patients qui, ailleurs,
pourraient être considérés comme
« indésirables » parce qu’« inadaptés» devraient donc ne pas se voir fermer les portes des maisons médicales.
Qu’en est-il concrètement?
Déjà dans leurs modalités d’organisation, les maisons médicales semblent à même de proposer une plus
grande ouverture à des patientèles qui
présentent des dysfonctionnements
susceptibles d’engendrer leur éviction
d’autres contextes de prise en charge.
Du côté des soignants, la mise en
commun des personnels médicaux et
l’organisation collégiale du travail
constituent une montée en puissance
par rapport à la consultation du
médecin généraliste de quartier isolé
dans sa pratique. Du côté des patients,
la réunion d’offres de soins en un
même lieu a pour effet de concentrer
et donc de réduire d’autant les démarches et initiatives associées à la gestion
de leur santé. Les marges de tolérance
sont donc déjà modifiées de par l’institution même des maisons médicales.
Toutefois, comme partout ailleurs, le
patient «indésirable» est une réalité.
Au cours des discussions auxquelles
nous avons été mêlés, son portrait est
progressivement apparu comme celui
dont on dit «encore lui!». Plus précisément, il est ce patient qui attend
toujours du soignant ce qu’il ne peut
ou ne sait pas faire; celui qui demande
systématiquement à un mauvais moment; celui dont on ne sait pas comment se débarrasser ; celui qui est
constamment en demande, impossible
à satisfaire parce que, dès qu’une
chose est acquise une nouvelle requête
est aussitôt formulée. Ces patients
contraignent le personnel soignant à
poser des limites, l’obligent à dire
« non ! ». L’organisation du travail
tente pour une part de répondre à ces
excès. La prise de rendez-vous est
gérée par le personnel de l’accueil, et
cette interface semble bienvenue pour
installer des règles de vie collective et le respect des limites qu’elles
requièrent, faisant tampon de façon à
soulager le personnel médical. Les
réunions d’équipe sont aussi l’occasion pour les soignants de prendre
de la distance à l’égard de leur propre
perception des patients. Mais cette
mise en commun des dossiers peut
aussi desservir le traitement de ces
patients dont la réputation est alors
faite, stigmatisés qu’ils se trouvent par
la somme des indésirabilités de
chacun.
Par ailleurs, les maisons médicales affichent leur volonté d’engager la relation thérapeutique sur le long terme8.
Il y a là un souci d’efficacité, mais
celle-ci ne se marque pas seulement
au niveau médical. Le suivi à long
terme aboutit à la composition d’une
mémoire de l’ensemble des données
pertinentes du patient, relatives à sa
singularité propre comme aux particularités de son contexte. On conçoit
l’apport cognitif et relationnel que
représente une telle accumulation.
Mais la temporalité longue est encore
pertinente à un autre niveau. Lors des
discussions, il a souvent été question
du travail entrepris pour arriver progressivement à « structurer » des
patients qui, lors de la prise en charge,
sont particulièrement déroutés, pour
eux-mêmes comme pour les autres,
qui téléphonant plusieurs fois par jour
pour des broutilles, qui ne viennent pas
au moment des rendez-vous mais à
d’autres, etc. Cette confusion engendre un important surcroît de travail
pour les équipes soignantes. Ces dysfonctionnements sont tolérés, peut-être en partie parce que le long terme
laisse penser qu’une amélioration est
possible. La lente restructuration des
comportements, dont la visée est le recouvrement de l’autonomie9 rencontre elle aussi les objectifs fondamentaux du travail en maisons médicales. Nos discussions ont toutefois révélé
certains points sensibles autour desquels la tolérance est plus limitée. Ils
laissent entrevoir à leur tour quelques
valeurs centrales de la relation thérapeutique en maisons médicales. L’atteinte aux biens communs ou aux
outils de travail de la maison en tant
que telle d’une part, l’instrumentalisation de la relation médicale
d’autre part, sont perçus comme
fondamentalement inacceptables. Ces
deux types de comportements semblent représenter de véritables transgressions susceptibles de rompre la
relation de confiance requise par le
personnel soignant.
Les patients qui volent ou saccagent
les biens de la maison sont perçus
comme trahissant un contrat de confiance. Ce n’est pas tant le fait du
passage à l’acte qui est le signal fort.
Tant qu’elle est comprise comme un
mode d’expression, la violence verbale, voire physique, sera tolérée assez
loin. L’atteinte aux biens communs
blesse en revanche l’équipe dans la
mesure où elle est ressentie comme
une agression à l’encontre du projet
même de la maison. De même, la
remise en cause de la bonne volonté
et de la compétence du personnel
soignant est difficilement supportée.
Lorsque le patient attribue la non-
guérison aux soignants, lorsqu’il fait
montre d’en savoir autant sinon pas
davantage et rivalise sur le terrain de
la compétence médicale, il est considéré comme « particulièrement irritant ». Plus problématiques encore
sont les comportements perçus comme
des tentatives d’instrumentalisation. Il en va ainsi des patients dont le discours apparaît aux soignants comme
un artefact, monté de toutes pièces en
vue soit d’obtenir quelque faveur soit
de fuir la prise en charge. Il en va
également de ces patients qui, devant
le refus de rencontrer leurs demandes
extra-médicales ou jugées comme irrecevables, s’en prennent aux intentions
du personnel soignant : « vous ne
voulez pas m’aider!». Ces comportements entament la réciprocité et sapent
la confiance mutuelle.
Ici, le «patient indésirable» est celui
qui va jusqu’à mettre en cause la
signification de la relation qui est
proposée par le personnel soignant,
soit qu’il le fasse délibérément soit
qu’il ne parvienne pas à s’y inscrire.
On pourrait pourtant mettre ces échecs
sur le compte de l’incompétence à
détourner les règles à leur propre
avantage. Pour certaines populations,
l’instrumentalisation de la relation
thérapeutique peut en effet signifier le
seul et dernier recours pour accéder à certaines ressources pourtant vitales10.
De ce point de vue, ces patients
présentent des dysfonctionnements à
l’égard desquels les maisons médi-
cales ont précisément pour objectif
d’accroître leur tolérance. Mais il
semble que dès lors que dans leurs
dysfonctionnements la signification
même de l’engagement des maisons
médicales est visée, la tolérance se
restreint d’autant. Les patients peuvent
exprimer leur différence, leur rancœur
et leur désaccord avec force, mais ils
sont pour le moins invités à ne pas remettre en cause la finalité des maisons
médicales, et encore moins d’afficher
la volonté d’en détourner les avantages
à leur profit personnel, au détriment
de la poursuite d’un certain idéal collectif. Ces situations semblent
néanmoins exceptionnelles.
Une ambition de citoyenneté
médicale
Autre valeur centrale des maisons
médicales: l’«approche globale de la
santé », une approche dans laquelle
serait prise en compte «la complexité
de la personne, au point de vue corporel, psycho-affectif, relationnel,
social, culturel, ainsi que l’influence
de son milieu de vie et de son environnement»11. Cette approche globale de
la santé impliquait selon ces praticiens
une coordination des aspects préventifs, curatifs, palliatifs et d’éducation à la santé mais également une
approche continue qui assure un suivi
cohérent des personnes. La meilleure
manière de promouvoir cette vision
globale de la santé et d’assumer les
fonctions d’émancipation individuelle
et collective des soins de santé primaires leur semblait, d’une part, de se
regrouper en associations autogérées
et multidisciplinaires et, d’autre part,
de mettre en place une collaboration
étroite et constante avec les patients,
les collectivités ainsi que le monde
social et politique. Les maisons médicales ont donc d’emblée cherché à
favoriser la participation des patients
à la gestion de leur santé mais, plus
globalement, à la démarche sanitaire
et sociale qu’elles entendaient mettre
en place. Cette manière de pratiquer
la médecine leur semblait également
un gage non seulement d’accessibilité
à des soins adéquats mais aussi
d’efficacité.
L’ambition et les visées multiples d’un
tel projet ne lui promettaient pas une destinée sans heurts. Construire
collectivement, dans une perspective
égalitaire, une démarche sanitaire qui
réunit une multiplicité de professionnels, les coordonne autour d’un projet
partagé avec les usagers en souhaitant
qu’ils s’y associent activement, le défi
était à la hauteur des difficultés que
l’on rencontre dans les démocraties
contemporaines pour construire du
collectif en respectant les individus.
En effet, tant du côté des professionnels que des patients, la mise en œuvre
de la démarche sanitaire que se proposent les maisons médicales n’est pas
susceptible de se réaliser sans tension
entre les visées du projet global, les
configurations particulières que ce
projet prend dans chaque maison
médicale et la manière dont se construit le collectif de soins en interaction avec les patients. La figure du
« patient indésirable » se découpe
alors sur fond de ces tensions.
Envisager la santé de manière globale,
c’est-à-dire comme un processus bio-psycho-social, ce n’est pas simple-
ment être ouvert sur une réalité
beaucoup plus riche permettant de
mieux comprendre avec le patient, au-delà de la dimension strictement
biomédicale, certains enjeux de sa
maladie. Cela implique aussi la
construction d’une relation beaucoup
plus complexe et plus exigeante avec
lui. Ainsi les soignants des maisons
médicales sont-ils susceptibles d’entrer beaucoup plus avant dans ce qui
fait le parcours, l’histoire, les relations,
bref la vie du patient. Cette démarche
peut légitimement provoquer chez lui
des résistances, voire même parfois de
la révolte. Avoir une vision large de la
santé nécessite donc la construction
patiente d’une relation de confiance et
de respect mutuel dans laquelle un collectif met ses ressources au service
de la démarche du patient en vue de
permettre à celui-ci d’affronter sa
maladie en prenant appui sur toutes les
ressources internes et externes à la
maison médicale. Cette construction
demande une certaine ouverture à la
réalité du patient et le maillage progressif d’un ensemble de relations à
travers lesquelles le patient est censé
trouver les points d’appui lui permettant de dépasser la crise qu’il traverse.
Un projet solidaire
Le pari de l’autonomie est aussi celui de la solidarité. En effet, l’expérience des maisons médicales cherche également à montrer que cette autonomie et cette possibilité d’émancipation pour chacun ne sont possibles que dans le cadre d’un collectif qui fait de cet enjeu un projet commun. Dans cette perspective, certaines maisons médicales ont tablé sur un mode de fonctionnement collectif favorisé par un mode de financement particulier: le financement au forfait, en lieu et place du paiement à l’acte. Entre autres conséquences, le patient peut alors avoir recours aux soins sans barrière financière, ce qui peut conduire à certains excès. On pourrait alors avoir tendance à considérer un « patient consommateur » comme indésirable. L’enjeu est alors pour la maison médicale de faire comprendre au patient qu’elle est un bien collectif qui a pour objectif d’offrir une accessibilité maximale à des soins de qualité à un ensemble de personnes. Dans une société orientée vers un mode de consommation individualisé, cette démarche ne va pas de soi. Elle réclame en effet une pédagogie individuelle mais également collective montrant le rôle que peut jouer une «communauté sanitaire solidaire » au sein d’une collectivité locale. Les maisons médicales visent donc à créer l’espace de dialogue et de confiance dans lequel le patient va pouvoir exprimer ses angoisses, ses doutes et ses révoltes. Ouvrir un tel espace aux patients, les aider à comprendre leur situation, les conseiller et construire avec eux une manière d’affron- ter leur situation qui leur convient apparaît être un processus difficile et un cheminement pouvant être source d’incompréhensions, de conflits et d’incertitudes. Des situations conflictuelles peuvent alors donner lieu à une déqualification des patients, dans les termes de « patients indésirables ». Mais cette issue consiste à faire endosser par les patients la responsabilité des difficultés de la relation thérapeutique, alors que ces difficultés apparaissent bien plutôt impliquées par les finalités même qu’on donne à cette relation. Prendre le risque de l’autonomie et d’une participation active des patients au soin mais, plus globalement, à la vie des maisons médicales, n’est-ce pas en effet prendre le risque d’un dépassement de certaines limites ou de la remise en cause de certaines règles? Faire le pari de l’autonomie et de la participation n’est-ce pas faire le pari de la démocratie? Et le pari de la démocratie ne consiste-t-il pas à accepter de réfléchir collectivement au bien fondé des règles que l’on s’est fixées, en pouvant les réaffirmer ou les remettre en question ? Comme on le voit, la démarche proposée au sein des maisons médicales est une démarche nécessitant des processus d’ajustement à plusieurs niveaux. Le projet d’émancipation individuelle et sociale qui porte cette démarche implique une remise en question permanente de la part des soignants et des soignés, une perpétuelle dynamique démocratique entre les soignants et vis-à-vis des soignés. Les patients indésirables représentent de bien utiles aiguillons de cette dynamique.Documents joints
- (1) T. Parsons, The Social System, New York, Free Press, 1951.
- Extrait d’entretien tiré de D. Memmi, Faire vivre et laisser mourir, La Découverte, Paris, 2003, pp. 268-269.
- Cl. Herzlich et al., Cinquante ans d’exercice de la médecine en France. Carrières et pratiques des médecins français, 1930-1980, Doin/Inserm, Paris, 1993, p. 180 et suiv.
- (4) D. Memmi, op.cit., p. 270.
- L. Boltanski, E. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, Paris, 1999.
- Les auteurs de cet article ont participé à ces réunions en tant que membres extérieurs de ce comité. Les développements qui suivent n’engagent que leurs auteurs.
- «L’accès à la santé est un droit fondamental pour tous, et constitue un objectif social; les personnes et la collectivité ont le devoir de s’organiser en solidarité pour mettre à la disposition de tous les moyens d’accès à la santé.» (Charte de 1996 de la Fédération des maisons médicales et des collectifs de santé francophones. Une nouvelle charte a été publiée en janvier 2006).
- «Les maisons médicales appliquent une approche continue des soins de santé, qui assure le suivi cohérent des personnes tout au long de leur vie.» (Charte de 1996 de la Fédération des maisons médicales et des collectifs de santé francophones).
- «La place centrale dans notre organisation revient à l’usager: la sauvegarde et le développement de son autonomie est un de nos objectifs prioritaires.» (Charte de 1996 de la Fédération des maisons médicales et des collectifs de santé francophones).
- Voir sur ce point le travail de Patrick Declerck : Les naufragés. Avec les clochards de Paris, Paris, Plon, 2003.
- Charte de 1996 de la Fédération des maisons médicales et des collectifs de santé francophones.
Cet article est paru dans la revue:
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Partie 4
Glissement de soins
Quels sont les obstacles importants au développement des soins de santé primaires en Belgique ? La question posée par les concepteurs de la revue présuppose l’existence d’un paradoxe : les soins de santé primaires sont considérés(…)
Du danger des décisions doctrinaires ou administratives
M. Bacquelaine, député MR, soutient les soins de santé primaires en tant qu’acteur de proximité et permettant une utilisation optimale des moyens financiers. Considérant que les objectifs des soins de santé primaires sont actuellement rencontrés, il(…)
