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Zakia Khattabi : « Justice sociale et justice environnementale sont indissociables »


Santé conjuguée n°104 - septembre 2023

La ministre fédérale Ecolo du Climat, de l’Environnement, du Développement durable et du Green Deal ne cache pas son engagement pour une transition juste, plaidant pour la fin d’une politique sectorielle face aux changements à venir.

L’environnement, c’est le défi du siècle ?
Zakia Khattabi : La crise environnementale, la crise climatique, la perte de biodiversité, mais aussi les pollutions sont les questions sociales du XXIe siècle dans la mesure où ce sont des réalités qui viennent se greffer et accentuer des inégalités qui existent déjà. Aujourd’hui, dans toutes les discussions sur la transition, on observe cette volonté de distinguer et d’opposer la question sociale et la question environnementale. Ça me rend dingue parce que c’est souvent prétexte à ne rien faire et, surtout, c’est fermer les yeux sur la réalité de l’impact inégalitaire de ces crises. Justice sociale et justice environnementale sont indissociables. On sait que l’impact de ces différentes crises est différencié : les publics les plus précarisés sont les plus touchés alors même qu’ils en sont les moins responsables.

C’est une politique à tous les étages qu’il faut mener ?
Ma motivation et ma mobilisation autour de la crise climatique, c’est pour sauver les conditions de viabilité sur terre d’abord évidemment, mais c’est aussi dans ce souci de justice sociale. C’est dans cette perspective et avec cette conviction-là que j’ai lancé il y a un an et demi la dynamique de la transition juste en Belgique. Aujourd’hui, plus personne ne remet en cause la réalité du dérèglement climatique, on l’a encore vu cet été. Plus personne ne nie que la responsabilité est humaine et que c’est la façon dont on s’organise collectivement, le mode de production, de consommation qu’il faut changer. Il faut se rassembler autour du chemin à prendre pour la transition. J’ai voulu démocratiser ce débat, en faire un débat public collectif. Cette dynamique vise à aller chercher auprès des citoyens, de la société civile organisée et des scientifiques une réflexion et des propositions sur les conditions pour que la transition soit acceptée, acceptable, et juste. Un haut conseil de la transition juste a réfléchi sur certaines questions, notamment le système de la Sécurité sociale, qui a été fondée avec l’industrialisation. Comment continuer à financer des mécanismes de solidarité collectifs dans un monde où, probablement, les conditions de production vont changer ? Comment construire la résilience de ces mécanismes ? Il y a aujourd’hui un cap à franchir, et cela aura un impact sur nos mécanismes de solidarité. Le changement nécessaire aujourd’hui relève de la même ampleur que la révolution industrielle.
La société civile organisée a été invitée à débattre lors de différentes tables rondes, qui remettront aussi des propositions. Et, fin août ,nous avons lancé la première agora citoyenne, qui donne la parole à des gens que l’on n’entend jamais sur ce sujet, en dialogue avec les associations spécialisées de lutte contre la pauvreté. L’idée est d’écouter leur réalité, leurs craintes et leur vision de la transition. Le tout dans l’optique, d’ici à la fin de la législature, d’un rapport sur ce qu’est la transition juste en Belgique. Les enjeux de Sécurité sociale sont fondamentaux, mais aussi les enjeux d’emploi, de formation, d’enseignement, etc. L’idée est de penser à l’impact de la nécessaire transition sur l’ensemble de nos politiques. Je fonde l’espoir que les partis s’en saisiront pendant la campagne électorale, mais aussi les prochains gouvernements.

La concertation prend du temps. N’en manquons-nous pas ?
La transition va s’imposer à nous. Nous sommes en train de vivre des choses tellement violentes que des changements vont s’opérer sans notre consentement. Mais nous avons encore la possibilité de déterminer collectivement les termes de la transition. Ce n’est pas parce que nous sommes en train de réfléchir que rien ne se fait. On le voit à l’échelle des régions : les zones de basse émission, etc. Des choses avancent. Ce qu’il nous faut, c’est une vision et une gouvernance systémique et structurelle. C’est pourquoi je plaide pour sortir des politiques sectorielles. La politique économique ou la politique budgétaire doit être drivée à partir de ces enjeux de transition ; or ce n’est pas le cas. Prenons la nécessité d’isoler les bâtiments, par exemple, qui requiert un investissement public colossal et massif. Ce que les régions font est important, mais l’ampleur n’est pas suffisante. Il faut financer la transition, car les investissements que l’on ne consent pas aujourd’hui dans ce domaine seront les dettes et les déficits budgétaires de demain.

Comment séduire la population, comment faire accepter des mesures contraignantes ?
Le constat n’a pas été assez fait de l’impact différencié de la crise climatique. Ce sont les quartiers les plus densément peuplés, les plus précaires qui la subissent davantage. Les indicateurs de santé le montrent, notamment le dernier rapport de l’Agence européenne de l’environnement : ils subissent plus de pollution liée aux automobiles, plus de pollution sonore, plus de pollution chimique. La transition, c’est faire en sorte que dans ces quartiers les enfants puissent respirer un air sain. Bien sûr, il faut créer des logements, mais il y en a tellement qui sont vides… Gardons les espaces verts, car c’est précisément dans les quartiers où les habitats sont les plus petits, qu’il y en a le moins.
Le problème, c’est qu’à un problème nouveau on amène des solutions traditionnelles. Et ça ne marche pas, ce sont des emplâtres sur des jambes de bois. Il faut investir massivement et il faut réorienter l’ensemble. Au fédéral, par exemple, on investit encore entre 12 et 15 milliards d’euros par an dans le fossile… Comme ministre du Climat, je n’ai pas les leviers en tant que tels, mais nous avons mis en place un dispositif de gouvernance inédit – et en faisant ça, j’ai presque envie de dire qu’on n’a encore rien fait… mais on se donne en tout cas les moyens d’atteindre l’objectif. L’objectif par exemple de faire en sorte qu’à l’horizon 2030 on n’investisse plus dans le fossile. Ce sont des changements structurels qui permettent alors de mobiliser ailleurs et mieux. On dit qu’il faut plus d’argent, certainement, mais il faut mieux d’argent.

Le gouvernement accorde une place prépondérante à l’environnement ?
Pas assez ! Sans doute le gouvernement actuel en fait-il plus que tous les précédents, mais vu l’accélération de la crise… L’impact humain, l’impact environnemental, ça fait longtemps qu’on les voit et ça ne convainc pas une certaine frange… Mais le coût économique devient de plus en plus important et c’est peut-être cela qui jouera. Si ce n’est pas la solidarité et la responsabilité, ce sera le poids de la crise climatique sur le budget des États. En Allemagne, la sécheresse du Rhin de 2018 a fait perdre 0,4 % au produit intérieur brut, le PIB, parce que les marchandises n’ont pas pu être achalandées.

Quelques victoires tout de même ?
Grâce à l’arrêté royal « export ban », la Belgique n’exportera désormais plus de produits chimiques interdits sur le sol européen. C’est une victoire importante symboliquement et politiquement. Deux choses étaient pour moi inacceptables, d’abord moralement : pourquoi est-ce que mon enfant mérite de ne pas subir cette pollution chimique et pas un enfant des pays du Sud ? Ensuite l’effet retour. Ces produits nous reviennent, par exemple, dans les barres de sésame que l’on retrouve dans notre alimentation. Il y a un non-sens absolu. C’est aussi un levier et aussi un signal politique. Le niveau européen avait dit qu’il prendrait des mesures pour les interdire et il attend que les États le fassent. Depuis cette décision belge, l’Allemagne a dit qu’elle suivrait et les Pays-Bas nous ont contactés. La France l’avait déjà appliquée, et j’ai utilisé cet argument. On prend nos responsabilités, mais le niveau européen sur ces dossiers reste fondamental.

Le dossier « écocide » était également très attendu…
Aujourd’hui, la Belgique reconnait l’écocide et l’inscrit dans son code pénal, autrement dit : la pollution environnementale, à certaines conditions, est un crime. À l’international, j’essaye de coaliser un certain nombre de ministres de l’Environnement pour amender le traité de Rome et y intégrer l’écocide. Comme militante, je ne boude pas mon plaisir dans ce dossier, même s’il a fallu lâcher certaines choses, comme la compétence universelle de la Belgique… La discussion est compliquée parce que l’écocide entre dans le cadre de la réforme pénale, qui est portée par le ministre de la Justice. C’est la réalité pour tous mes collègues de l’environnement, que ce soit au niveau européen ou autre. Certains ne peuvent pas signer, car ils n’ont pas l’accord de leur gouvernement. C’est le principe de réalité.

L’indice de réparabilité semble plus proche de notre quotidien.
Dans ce dossier, on parvient à allier de la manière la plus positive possible les deux enjeux ; c’est une manière de conscientiser les gens et d’associer la question environnementale et leur portefeuille. Face à l’achat d’un appareil électroménager, nous verrons si les pièces de rechange sont indisponibles ou si elles coûtent cher… C’est déjà le cas en France où les distributeurs sont habitués. Ils améliorent le dispositif et nous en profitons aussi. Les Pays-Bas sont intéressés. Ce sont des signaux que l’on donne à la Commission européenne. Cela crée un effet de contamination. J’ai voulu faire reconnaitre la crise climatique comme un enjeu de sécurité nationale pour nos infrastructures, pour nos finances, pour nos sociétés. Nous avons mis en place un nouveau dispositif : le centre d’analyse du risque climatique, le CCCRA-CC, afin d’anticiper, mieux penser nos politiques et les risques liés à la perte de biodiversité. Mon leitmotiv ? Gouverner, c’est prévoir. Et pour quoi je plaide ? Prendre aujourd’hui les décisions qui auront des effets à moyen et à long terme.
Le GIEC le dit : c’est encore possible, mais c’est maintenant que ça se joue dans le sens où c’est aujourd’hui que ça se décide. On parle encore de transition, d’étapes, mais la fenêtre d’opportunité se referme. Ma préoccupation, c’est la santé, la solidarité. Mais l’enjeu économique devient aussi un argument qui j’espère pourra faire basculer certains. La configuration géopolitique mondiale évolue – on le voit actuellement avec l’élargissement des BRICS1. En Europe, nous devons arrêter de penser à partir de notre nombril et de penser que nos projets, nos valeurs sont universels. Ce n’est plus nous qui donnons le ton. Quel impact cela va-t-il avoir sur les négociations internationales sur le climat ? On ne peut pas avancer tout seul. Ce qui se joue entre individus à l’échelle de nos états, c’est ce qui se joue entre les états à l’échelle du monde. Je pense que les changements que le politique doit opérer sont structurels et si on veut que des individus changent de comportement, nous devons placer un cadre permettant que ce changement de comportement se fasse de manière juste, équitable. Si on dit aux gens de ne plus prendre leur voiture, alors investissons dans les transports en commun, dans le rail. Le débat sur ces enjeux, de mobilité notamment, est complètement faussé parce que ceux qui attaquent les plus volontaristes dans la transition énergétique sont ceux qui ne veulent pas investir dans le collectif. C’est insupportable.

Et complexe…
Oui. Et pour rajouter une couche à cette complexité, un dernier exemple. Passer de la voiture thermique à l’électrification est aussi risqué : comment est produite l’électricité ? Les batteries ? Ce sont des matériaux critiques et ils ne sont pas illimités. On ne peut pas remplacer une dépendance par une autre. Ce qui paraît simple l’est beaucoup moins que ce que certains de tout bord laissent penser.

  1. Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°104 - septembre 2023

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