On aurait pu croire que rien ne changerait jamais dans la capacité à encaisser des infirmières. Éduquées à s’oublier au profit des autres, à « laisser leur vie au vestiaire » instrumentalisées dans une soumission digne des armées ou des congrégations religieuses, d’où elles viennent historiquement, aveuglées par un devoir de réserve dans lequel on englobe tout et son contraire, rien ne semblait pouvoir affecter cette main-d’œuvre courageuse et surtout silencieuse… Dans le monde d’avant, on appelait ça la vocation…
Pourtant, dans l’ombre des salles de soins, au cœur de la nuit hospitalière, j’ai vu se dégrader cette motivation qu’on croyait acquise, j’ai vu baisser le moral des infirmières, se développer la peur de mal faire ! À compter des années 2000, j’entendais des réflexions comme : « Je ne me sens plus en sécurité avec toutes ces normes, j’ai peur de faire des erreurs, je voudrais devenir aide-soignante… » Cette peur, engendrée par la prise de conscience de leur responsabilité individuelle alors qu’elles se pensaient jusque-là protégées par leurs institutions, a révélé le début de la fin de la notion d’équipe à la faveur de la mise en route d’une espèce de taylorisation des tâches, de la sectorisation des soins, de la traçabilité auxquelles elles ont parfois contribué sans imaginer qu’elles pourraient s’y opposer, espérant toujours « optimiser » la qualité de leurs soins. Si ces évolutions pouvaient effectivement présenter quelques avantages, le manque d’esprit critique, quasi pathologique, de cette profession les a empêchées de voir ce qui se profilait derrière ces nouveaux outils.
La volonté des décideurs de rationaliser les soins est un doux euphémisme pour instaurer discrètement le rationnement qu’on voit se profiler aujourd’hui sous prétexte de pénurie. Cette pénurie, que les administrateurs et les médecins déplorent après l’avoir organisée, au moins pour la formation des médecins avec le numerus clausus, apparait providentielle pour justifier la dégradation des conditions de travail et des conditions de soins. Elle ne date cependant pas d’hier puisque je l’ai toujours entendue évoquée comme justifiant tout ce à quoi nous devions renoncer sans que jamais les directions des soins ou des hôpitaux ne semblent se remettre en cause ni imaginer que bien d’autres facteurs interviennent dans la fidélisation des infirmières.
« Le plus beau métier du monde »
En 2000, alors qu’on me questionnait sur la pénurie, j’interrogeais déjà les raisons pour lesquelles, en France, 50 000 infirmières formées ne travaillaient pas dans les soins ni aucun autre service social… Aujourd’hui c’est 250 000 qui ont « lâché l’affaire » et pas seulement les infirmières puisque les médecins les suivent en masse, désabusés, laissant des services exsangues fermer faute d’infirmières pour les faire tourner. Les instituts de formation, malgré des portes largement ouvertes, n’arrivent pas à recruter suffisamment et perdent en route presque un tiers des effectifs avant la fin des études, et ce dès la première année, sans compter celles qui, à peine le diplôme obtenu, refusent d’exercer dans les conditions de dégradation des lieux de soin. En cause, nous dit-on, l’absence d’entretien préalable qui laisserait passer des candidatures de personnes totalement inadaptées au métier… Certes… Mais qui a décidé de laisser ces personnes « inadaptées » s’inscrire dans une formation aussi particulière ? Pourquoi ceux qui décident n’ont-ils apparemment aucune conscience des conditions d’exercice minimales de ces métiers qui engagent autant la personne pour qu’elle puisse réaliser des soins sans se détruire elle-même ?
Qu’est-ce qui a fait passer « le plus beau métier du monde » qui faisait rêver les petites filles et satisfaisait les grandes malgré ses évidentes difficultés, à ce travail décrié, ingrat, mal payé (ça, il l’a toujours été) qu’elles désavouent en masse aujourd’hui ? Il a fallu leur en faire pour qu’elles le quittent, elles qui n’ont jamais faibli durant ces dernières décennies, quoi qu’il leur en coûte ! Il suffit de les observer, de les écouter, mais pour cela il faut avoir l’oreille bien exercée et entendre au-delà des mots ce qu’elles-mêmes sont incapables de dire clairement, car les infirmières partagent un « handicap » sérieux : elles refusent de regarder au-delà de leur quotidien et s’aveuglent volontiers sur les causes surtout lorsqu’elles ont laissé faire…
Le commencement de la fin
Nul ne saurait ignorer que les conditions de travail à l’hôpital, après s’être considérablement améliorées au cours des années 1970-1980, se sont de nouveau dégradées, mais dans un tout autre registre. En effet, j’aime à rappeler les conditions dans lesquelles j’ai moi-même étudié puis exercé mon métier, juste avant 1968, dans un hôpital de l’Assistance publique de Paris, dans un service de réanimation chirurgicale cardio-pulmonaire où nous travaillions six nuits de huit heures par semaine. Un seul jour de repos et quelques jours fériés, jamais consécutifs, des vacances imposées aux débutantes en dehors de l’été, un encadrement plus surveillant qu’accompagnant, au mieux indifférent, au pire malveillant, étayaient notre quotidien… Je n’étais pas la seule dans ce cas, nous étions tous à peu près logés à la même enseigne et pourtant… Nous étions fidèles au poste, fières de notre métier et ne protestions jamais contre les nombreux abus de l’encadrement et, au-delà, du système qui profitait de notre bonne volonté et surtout de notre naïveté. Je n’en ferai certes pas un modèle et je l’ai combattu dès que j’ai pris la mesure de cette incroyable soumission qui nous faisait nous taire quand bien même nous avions raison. Si je le rappelle aujourd’hui, c’est parce qu’il ne reste pas beaucoup d’infirmières de cette époque pour témoigner d’une évolution qui les a broyées sur son passage dans le silence coupable de la profession tout entière, voire, hélas quelquefois avec l’assentiment de son encadrement et ses élites autoproclamées.
La condition subalterne des infirmières est sans doute une des raisons pour lesquelles elles sont considérées comme quantité négligeable, mais à trop négliger, on finit par perdre même cette quantité.
Depuis 1968, on a considérablement étoffé les effectifs, l’évolution technique des matériels de soin a été colossale, en particulier le passage au tout jetable qui a allégé et facilité le travail des infirmières tout en les contraignant à aller toujours plus vite. Là encore, il faut rappeler le travail fastidieux du nettoyage du matériel, seringues, aiguilles, sondes diverses et variées, le découpage puis le pliage des compresses et autres pansements avant leur stérilisation qui se faisaient la nuit, mais qui permettait parallèlement les échanges informels autour des patients, le partage de réflexions sur le métier, les rigolades qui permettaient de tenir. Tout cela a disparu. Évidemment, cette évolution a considérablement augmenté le coût des soins, car on s’est mis à jeter avec autant d’enthousiasme qu’on en mettait à économiser les compresses… Quand nous avions le malheur de casser une seringue, il fallait ramener les débris pour en avoir une autre… Le discours culpabilisant ne tarda pas à se développer avec la publication de nos dépenses comme si nous étions les comptables du matériel. Comme le discours officiel était déjà de réduire les budgets de la santé, il fallait donc vite trouver d’autres variables d’ajustement. C’est là où les gestionnaires du personnel, dont les salaires représentent le plus gros budget de l’hôpital, ont surfé sur la tentation de réduire les droits par tous les moyens. Tout est devenu prétexte à rogner, du non-remplacement des arrêts maladie, des petites absences, de certains congés à la stagnation des salaires qui a paupérisé les infirmières et rendu leurs conditions d’exercice de plus en plus difficiles, la moindre niche de confort a été détruite en même temps que les rares chevauchements d’équipes qui permettaient d’échanger sur le travail et les patients. L’instauration de la notion de polyvalence des infirmières, avec la complicité de leur encadrement qui y voyait une amélioration de ses difficultés à remplir certains plannings, a permis de les déplacer sans cesse d’un service à l’autre, les a perturbées professionnellement en leur faisant perdre l’assurance et la compétence que développe la stabilisation dans une spécialité à l’abri du soutien d’une équipe stable.
Le coup de grâce
On peut difficilement mesurer combien cette profession a subi de dommages à tous les niveaux au cours des dernières décennies sans qu’aucun bénéfice ne vienne combler ce déficit d’estime de soi que confère une maltraitance quotidienne insidieuse et banalisée. La cerise sur le gâteau, c’est que tous ces inconvénients majeurs de leur exercice ont eu un impact considérable sur le sens que ces professionnelles accordaient à leurs missions, à la relation soignante qui était leur seul vrai bénéfice et qui a de plus en plus de mal à exister dans ce monde où tout va de plus en plus vite et où elles n’ont plus le temps d’établir un contact qui permette de rencontrer l’autre dans sa vulnérabilité. On peut sans exagérer dire que les infirmières ont perdu le sens de leur métier et que c’est l’élément majeur de leur désertion.
Quand le Covid est venu brièvement réenchanter l’hôpital, un souffle nouveau s’est levé… Car aussi paradoxal que cela puisse paraitre, ce ne fut pas seulement un grand moment de bravoure, propre à ces métiers qui affrontent parfois l’indicible, mais surtout un moment où toute la pesanteur du système s’étant brutalement levée faute d’être capable de sortir des protocoles, le pouvoir d’agir est retombé dans les mains de ceux qui n’ont d’autre choix que faire face. Toute la créativité dont sont capables les individus et leurs collectifs proches s’est alors déployée avec une efficacité comme on n’en avait même plus le souvenir. Une ambiance solidaire a été restaurée, chacun ayant à cœur de collaborer au travail collectif, au service des patients, réinventant ce qui manquait, improvisant, transformant ici, construisant là, par exemple des parois d’isolement, avec les moyens du bord… Et je ne parle pas des relations entre les services habituellement fermés sur eux-mêmes qui se sont retrouvés contraints de collaborer, dans un somptueux remue-ménage qui a rebattu des cartes qui semblaient définitivement classées. Tout ça, certes, sur un fond de bonne et intense fatigue… Mais quel souffle inespéré !
Le coup de grâce a été porté par le retour du boisseau du pouvoir qui, après avoir encouragé des applaudissements faciles et que pour ma part j’ai trouvé plutôt suspects, s’est empressé de remettre de l’ordre dans le travail des soignants. Ainsi, ce qui avait redonné un peu d’espoir aux infirmières, entre autres, s’est tari à peine esquissé ; les mêmes qui applaudissaient se sont mis à déboulonner les idoles d’hier, et je ne me prononcerai pas sur celles qui ont refusé de se faire vacciner et qui l’ont payé au prix fort.
Une fois établi le fait que l’évolution sociétale délétère joue un rôle considérable dans le délabrement des services publics, il n’est pas difficile de comprendre la désaffection des infirmières ainsi que celle des médecins. Il est moins facile d’accepter que ceux qui ont le pouvoir puissent persister dans une politique aussi dévastatrice du bien public et faire semblant de s’étonner du marasme actuel dont l’actualité nous montre chaque jour l’absurdité et l’étendue.
Ainsi, comment une infirmière, dont la motivation est basée sur des valeurs altruistes et une empathie incontournable à l’égard de ses concitoyens, pourrait-elle se retrouver dans un monde qui fonctionne sur des valeurs plutôt cotées en bourse, ou sur le non-sens des paillettes pour endormir les consciences. À l’évidence, dans ce contexte, l’équilibre des comptes n’est plus possible. Les lignes de fracture, apparues entre ce qui détermine le bien-être de l’individu, a fortiori quand il est souffrant, et ce qui compte désormais pour les institutions dont l’objectif est tourné vers le profit, ne sont pas en passe de se réduire.
Or, le mal-être qui se développe, à tous les niveaux de la société, risque d’aggraver une situation des soins déjà très préoccupante. Comment en effet obtenir un nombre suffisant d’infirmières capables de faire face à la marée de souffrance humaine qui s’annonce, alors qu’elles fuient en masse ? C’est une question d’urgence vitale. Le tonneau des Danaïdes n’est pas près d’être rempli…
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°103 - juin 2023
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