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La métamorphose de la médecine générale


Santé conjuguée n°103 - juin 2023

La médecine générale de papa (mâle, solitaire, aiguë, rapide, juteuse…) est morte. La générale de demain (féminine, groupée, chronique, lente, modeste…) est à nos portes.

La médecine générale, le plus beau métier du monde et peut être le plus vieux si l’on en croit les chamans peints sur les grottes du paléolithique, est un métier en mutation accélérée. Cette mutation est d’autant plus complexe qu’en France et en Belgique francophone, les facultés de médecine, porte-avions des spécialités, se désintéressent globalement de la pratique générale/médecine de famille.
Ce métier a connu de profondes transformations depuis le XIXe siècle. En effet, en France et en Autriche-Hongrie, les spécialités sont apparues avec le progrès scientifique. La séparation des spécialités et de la « générale » est dans l’air. Les médicaments efficaces font leur apparition, le développement de la chimie (et de la biochimie) permet leur production de masse et leur calibration. Grâce à l’asepsie, l’antisepsie et l’anesthésie, la chirurgie passe à la vitesse supérieure. Puis les outils techniques, imagerie, biologie clinique, endoscopie, chirurgie assistée. Enfin l’intelligence artificielle promet de simplifier et sécuriser l’action diagnostique et d’éviter les errances. Toute cette expansion de l’univers médical dans un espace infini rend plus nécessaire que jamais une fonction de synthèse en contact direct avec le patient.

Un monde qui change

En plus de ces mutations sur le front techno-scientifique, nous devons ajouter une grande transformation sur le plan socioépidémiologique. L’université était masculine, donc la médecine aussi : en 1884, Isala Van Diest a 42 ans lorsqu’elle reçoit définitivement, par un arrêté royal spécial, l’autorisation d’exercer la médecine en Belgique. Pour l’anecdote, quand elle a voulu entrer à l’université de Louvain, le recteur lui a conseillé de devenir sage-femme… Le médecin généraliste travaillait et surtout à domicile. En 1980 encore, à la maison médicale Bautista van Schouwen, nous faisions plus de 50 % de visites, ce chiffre ne dépasse plus guère 20 %. Les généralistes étaient les esclaves de leur art, ils travaillaient de l’aube au crépuscule et étaient souvent appelables la nuit. Aujourd’hui et avec raison, ils cherchent à bétonner un horaire compatible avec une vie privée, la famille, le sport et la culture…
Leur activité clinique correspondait le plus souvent à la médecine aiguë, soit bénigne (infection des voies respiratoires supérieures, cystites, diarrhées, MST…), soit sévère (infarctus du myocarde, œdème pulmonaire aigu, broncho-spasme suffocant, trauma…). En fait la médecine générale jouait un peu le rôle d’un tri d’urgence. Cela pouvait être assez angoissant, je me souviens de mon généraliste familial qui, inquiet de mes plaintes abdominales aiguës, téléphonait (vieil appareil en bakélite avec cordon torsadé) à ses maîtres universitaires pour démêler le vrai du faux.
Il résulte du caractère aigu et du temps passé lors des visites à domicile que la durée de contact était le plus souvent brève (de l’ordre de dix minutes, contre plus de vingt aujourd’hui). Le nombre de patients suivis par un médecin généraliste dépassait les 2 000 ; actuellement, si on dépasse 1 100 la Wallonie enregistre une pénurie (et dans les quartiers populaires – à haut risque –, je descendrais volontiers sous les 900 voire 750 selon certains collègues).
Durant cette période, notre discipline a été largement subvertie. Pour certains théoriciens universitaires, la médecine générale n’avait aucun avenir : elle serait à terme remplacée par les policliniques spécialisées. La meilleure preuve, le mouvement ouvrier a cherché à améliorer l’accès à la médecine spécialisée via les policliniques mutualistes. La médecine générale n’était déjà plus la question. Le salut est venu du développement de la médecine en Angleterre, terre de résistance au modèle austro-français1 – la science du XIXe siècle ayant d’abord procédé par la méthode analytique chère à René Descartes. En Angleterre, on n’est pas cartésien, mais baconien, c’est-à-dire pragmatique, expérimental. Comme dit l’adage local : la preuve du pudding c’est qu’on le mange. Et les Anglais mangeaient de la médecine générale de bon appétit. Le prestige intellectuel des spécialistes n’a pas empêché les Anglais de valoriser leur general practioner (GP) et de lui garder une place dans leur cœur. Et comme le système de santé britannique (NHS) a besoin du GP comme de pain pour contenir les coûts, la médecine générale a gagné ses galons dans la guerre contre les dépenses inutiles. Je reste toujours fasciné par les recommandations britanniques. Un exemple parmi d’autres : le doigt à ressaut2. Il s’agit d’une pathologie bénigne, mais gênante. En Belgique et en France, on se ruera chez le chirurgien de la main. Nos confrères d’outre-Manche conseillent l’exercice. Avec succès.
On le voit, la médecine générale a un rôle très important à jouer dans l’économie de la santé, mais aussi le bouclier contre les interventions iatrogènes, la prévention quaternaire chère à Marc Jamoulle3. Nous sommes les Jean-Claude Defossé de la santé, nous pourchassons les travaux inutiles.

Vers plus de sécurité

Pour suivre dans cette veine inépuisable, je me souviens d’un congrès du syndicat (français) de la médecine générale (SMG) à La Rochelle. Y étaient toujours invités des experts du plus haut intérêt. La professeure d’économie de la santé Beatrice Majnoni d’Intignano expliquait aux toubibs médusés que, comme généralistes, ils vendaient du yaourt nature, blanc, excellent produit, mais hélas, banal. Il se vendait bien, mais à petit prix. Les spécialistes, eux, vendent des yaourts aux fruits avec du sucre de canne, ou qui sait, du miel… avec de meilleurs profits. C’est la raison pour laquelle elle pensait qu’un autre mode de paiement que l’acte était préférable pour la médecine générale qui ne pourrait concurrencer l’attractivité du yaourt aux fruits. Elle écrivait : « Dans tous les pays rémunérant leurs généralistes à l’acte, la médecine de famille décline au profit d’une médecine de plus en plus spécialisée et coûteuse. Seule la capitation protège les médecins de famille de cet abandon relatif et du déclin de leurs revenus. Soucieux de leur intérêt, les spécialistes (NDLA : cf. l’ABSyM en Belgique) les encouragent dans cette voie4 ». Voté en 1982, appliqué pour la première fois à la maison médicale Bautista van Schouwen, à Seraing, le 1er juillet 1984, le forfait à la capitation a donné une nouvelle jeunesse aux maisons médicales qui étaient prises de langueur.
Un généraliste de 1970 serait bien incapable de pratiquer la médecine de famille d’aujourd’hui. Un exemple pour illustrer la révolution thérapeutique : le suivi du diabète en première ligne. À l’époque le généraliste disposait d’insuline surtout pour les diabètes 1 et les diabètes 2 fortement déséquilibrés. Il disposait de trois classes de médicaments (et encore, la metformine était contestée). Aujourd’hui on est passé à huit familles de traitement ; ces nouveaux traitements ont permis de grandes avancées et le passage à l’insuline est devenu de plus en plus tardif, voire inutile. Des progrès qui permettent au généraliste de soigner toujours plus de problèmes de santé, plus loin, plus longtemps avec toujours plus de sécurité. L’intelligence artificielle assistera le dossier médical informatisé pour repérer les oublis, proposera (ou non) un examen complémentaire pour ne pas passer à côté d’une maladie rare. La sécurité des soins sera meilleure et l’autonomie de la première ligne accrue.
La mise en place d’une politique d’échelonnement que proposent la Fédération des maisons médicales et le Groupement belge des omnipraticiens (GBO) devient toujours plus crédible. Il faudra que les politiques décident enfin de soutenir les vendeurs de yaourts nature…

  1. L’histoire de la médecine générale en Angleterre est complexe et procède de conflits territoriaux entre docteur en médecine, médecin (physician), pharmacien (apothicarian), barbier et chirurgien. 0. Plowright, “General practice in England, An historical note”, J. Coll. Gen. Pract., 1963, 6; RS Roberts, “Historic battle for the freedom of general practice in England”, Central African Journal of Medicine, September 1969.
  2. Un tendon fléchisseur du doigt se coince dans une poulie fibreuse, jusqu’au moment où une forte traction le débloque, ce qui
    produit un ressaut.
  3. M. Jamoulle et al., « La prévention quaternaire, une tâche du médecin généraliste », Santé conjuguée n° 55, janvier 2011.
  4. B. Majnoni d’Intignano, La protection sociale, Livre de poche, 1997.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°103 - juin 2023

Introduction n°103

Pénurie de médecins généralistes, infirmiers et infirmières qui rendent leur tablier… Les métiers du soin et en particulier en première ligne attirent moins. Pourquoi ? Mauvaises conditions de travail ? Surcharge ? Manque de reconnaissance ? Épuisement post-Covid ? Ce dossier(…)

- Valérie Hubens

Un manque généralisé

De nombreuses professions de la santé et de l’aide aux personnes sont dans une situation de tension de recrutement qui les amène à limiter la qualité ou la quantité de l’offre de soins ou d’aide sociale à la population.
- Hellendorff Yves

Chronique d’une pénurie annoncée

Un tiers des habitants de Bruxelles n’a pas de médecin de famille. Près d’un médecin sur trois a entre 55 et 64 ans. Le nombre de médecins de 65 ans et plus, encore actifs, est presque aussi important que le nombre des médecins de 45 à 54 ans. Ce qui signifie que beaucoup d’entre eux partiront à la retraite au cours des dix prochaines années. Quelle sera la situation de la première ligne bruxelloise dans dix ans ? Et en Wallonie où sévit le même phénomène ? Quelle menace pour la première ligne essentielle comme premier échelon dans l’organisation des soins de santé ?
- Dr Anne Gillet-Verhaegen

New Deal pour la médecine générale, New Deal pour les maisons médicales ?

Le déséquilibre entre la demande et l’offre impose de revoir le modèle organisationnel de la médecine générale. C’est dans ce contexte que le ministre fédéral de la Santé a lancé en juin 2022 le New Deal pour la médecine générale. Plusieurs chantiers pour répondre à des questions telles que la surcharge administrative, la planification des ressources humaines, l’organisation de la permanence de soins et une réflexion sur un nouveau modèle organisationnel et de financement permettant à la médecine générale d’affronter les défis à venir que sont, entre autres, le vieillissement de la population et l’augmentation des maladies chroniques.
- Dr Hubert Jamart, Dr Jean-Luc Belche

Le forfait, un attrait pour les généralistes ?

Roger van Cutsem, médecin de famille à la maison médicale de Ransart, a travaillé durant dix-sept ans à l’acte avant d’opter en 2008 avec son équipe pour le financement forfaitaire. Il analyse les intérêts et les faiblesses de ce dernier dans le contexte de la pénurie.
- Pascale Meunier, Roger van Cutsem

La métamorphose de la médecine générale

La médecine générale de papa (mâle, solitaire, aiguë, rapide, juteuse…) est morte. La générale de demain (féminine, groupée, chronique, lente, modeste…) est à nos portes.
- Dr Pierre Drielsma

Pratique diversifiée en médecine générale : menace ou opportunité ?

En 2013, en Belgique, des médecins ont risqué de perdre leur agrément sous prétexte qu’ils n’exerçaient plus la médecine générale omnipraticienne à titre principal et qu’ils ne participaient pas à la garde[efn_note] « APPEL : Pour une diversité des pratiques médicales responsables », Fedito bxl, 14 mai 2013, https://feditobxl.be. [/efn_note]. Il s’agissait de généralistes engagés à temps plein dans les centres de planning familial, dans les centres pour usagers de drogues et à l’ONE, entre autres. Le GBO/Cartel a pris leur défense, convaincu qu’avec ces pratiques parfois appelées « de niches », ils avaient un rôle très important à jouer au sein de la première ligne de soins ensemble avec les « omnipraticiens » à temps plein.
- De Munck Paul

Le social-santé et ses métiers flous

Les métiers de la santé constituent ce que l’on peut appeler une « écologie professionnelle » soit, pour paraphraser Andrew Abbott[efn_note] A. Abbott, The system of professions, University of Chicago Press, 1988. [/efn_note] un ensemble de groupes professionnels en interaction au sein d’un champ d’action déterminé : la santé[efn_note]A. Abbott, « Écologies liées : à propos du système des professions », in Menger, P. (Ed.), Les professions et leurs sociologies : Modèles théoriques, catégorisations, évolutions. Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2003. [/efn_note]. Aides-soignantes, médecins, kinésithérapeutes, psychologues, ostéopathes, infirmières, pharmaciens, ergothérapeutes, etc. collaborent au quotidien, mais aussi à une échelle plus systémique pour produire du care.
- Céline Mahieu

La nage à contre-courant

Que signifie être infirmier ou être infirmière ? Est-ce le lieu de pratique, le port de l’uniforme qui garantit cette identité professionnelle ? Ces questions n’ont eu de cesse d’accompagner mon parcours en santé communautaire.
- Audrey Maigre

Des CPAS sans AS…

Les postes vacants sont nombreux et les candidatures sont rares. Crise de vocation ? Pénibilité du travail ? Les centres publics d’action sociale (CPAS) peinent à recruter des assistantes et assistants sociaux (AS) alors que le nombre de dossiers à traiter ne cesse de croitre. Une difficulté de plus pour les personnes qui s’adressent à ce dernier filet de l’aide sociale… Alain Vaessen, directeur général de la Fédération des CPAS wallons, analyse les différents points de tension qui traversent le secteur.
- Pascale Meunier

Pénurie, quelle pénurie ?

« Pénurie de solutions pour pénurie de médecins », « Le personnel soignant est en train de crever ». Dans les médias comme dans le champ politique, la pénurie de soignants est sur toutes les langues. Si le concept même de pénurie est plus complexe qu’il n’y parait, les solutions à y apporter semblent, elles aussi, prendre des contours variés.
- Marinette Mormont

L’enterrement des illusions

On aurait pu croire que rien ne changerait jamais dans la capacité à encaisser des infirmières. Éduquées à s’oublier au profit des autres, à « laisser leur vie au vestiaire » instrumentalisées dans une soumission digne des armées ou des congrégations religieuses, d’où elles viennent historiquement, aveuglées par un devoir de réserve dans lequel on englobe tout et son contraire, rien ne semblait pouvoir affecter cette main-d’œuvre courageuse et surtout silencieuse… Dans le monde d’avant, on appelait ça la vocation…
- Anne Perraut-Soliveres

Marchandisation et conflits éthiques en MRS

De quelle manière les logiques marchandes et les diktats du chiffre qui se diffusent se répercutent-ils sur les pratiques professionnelles et sur la santé au travail dans le secteur des maisons de repos et de soins (MR et MRS) ? Les phénomènes comme le burn-out, la dépression, les troubles musculosquelettiques impactent de nombreuses équipes sur le terrain. Mais comme ces atteintes à la santé s’expriment au niveau individuel et à des moments différents, il est souvent difficile de faire le lien avec les contextes de travail.
- Rachel Carton

Actualités n°103

Edgar Szoc : « L’État de droit est une condition nécessaire, mais pas suffisante de la démocratie »

Le président de la Ligue des droits humains ne cache pas son indignation devant la position de l’État belge face aux décisions de justice à son encontre.
- Fanny Dubois, Pascale Meunier

Démocratie en danger

Des huissiers envoyés aux portes des supermarchés Delhaize pour empêcher les travailleurs des piquets de grève de défendre leurs droits. Des responsables politiques qui discutent une mesure visant à renforcer le contrôle dans les manifestations publiques.(…)

- Fanny Dubois

Vers un nouveau modèle de l’aide à domicile

Dans les quartiers défavorisés bruxellois, les seniors font peu appel aux services d’aide et de soins à domicile, risquant leur santé et le surmenage de leur entourage. Un consortium de recherche incluant une maison médicale et les seniors eux-mêmes s’est intéressé au phénomène.
- Alexis Creten, Héloïse Nève

Prévenir les violences gynécologiques et obstétricales

Tout au long de leur vie, les femmes et les personnes ayant un utérus ou une vulve sont encouragées à consulter des professionnels de santé qui surveillent et examinent leur corps et leur sexualité. Au cours de ces visites, des propos inappropriés et des actes médicaux injustifiés ou non consentis peuvent se produire. Depuis plusieurs années, les voix de femmes, de personnes transgenres et de personnes intersexes s’élèvent pour dénoncer ces pratiques abusives.
- Pauline Gillard

Pour un système de santé plus inclusif

Comment améliorer l’accès aux soins pour les personnes en situation de handicap intellectuel ? Signataire de la Convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées en 2009, la Belgique peine à garantir un accès équitable aux bénéfices de la société aux personnes en situation de handicap intellectuel, y compris en matière de santé.
- Marie Dauvrin