La santé de l’enfant, approche multidimensionnelle
On aimerait bien évoquer en douceur la santé des tout petits, en pensant à tous
les possibles qui s’ouvrent à l’aube d’une vie naissante. Mais en s’approchant du
berceau, il faut bien se rendre à l’évidence : dès leur arrivée dans le monde, et
parfois même avant, les bébés n’ont pas tous les mêmes chances de s’épanouir,
de grandir en bonne santé. Le lecteur qui douterait de l’importance des réalités
sociales sur la santé constatera, à travers ce dossier, que le trajet d’un enfant est
marqué par son origine sociale dès sa conception.
L’approche adoptée ici est celle de la promotion de la santé, centrée sur ce qui
se passe en amont de la maladie, autrement dit sur les facteurs collectifs qui
déterminent la santé. Celle-ci est définie de manière très large : il s’agit de santé
physique mais aussi des conditions de vie qui jouent sur l’équilibre affectif,
psychique, social de l’enfant et de sa famille. Nous avons donc invité des regards
issus de différents champs : soins, prévention, santé publique, accompagnement
psycho-social, accueil, éducation, aménagement urbain. Sans oublier le champ
du droit : parce que la santé fait partie des droits humains, et que la Convention
internationale des droits de l’enfant est une référence aussi importante en la
matière que la Charte d’Ottawa.
Il sera donc, ici, très peu question des services de santé proprement dits. En
effet, leur impact sur la santé globale est relativement limité, puisqu’ils ne
peuvent que très peu intervenir sur les déterminants qui se situent en amont de
la maladie. Cela ne doit bien sûr pas faire oublier que des services de santé
de qualité accessibles à tous sont indispensables1. La vigilance à ce sujet est
particulièrement nécessaire à l’heure où les systèmes de santé et de protection
sociale sont menacés dans l’ensemble des pays européens, ce dont les femmes et
les enfants sont d’ailleurs les premières victimes : en Grèce par exemple, l’accès
à des soins de qualité pendant la grossesse et l’accouchement a diminué suite
aux mesures d’austérité, tandis que l’on observe déjà une augmentation de la
mortalité périnatale et une régression de la vaccination.
S’il importe de lutter pour sauver les services de santé, la nécessité d’agir en
amont – de promouvoir la santé – dans une perspective sociale et politique
est de plus en plus reconnue au niveau international dans les milieux de santé
publique. Malheureusement, cette vision reste peu développée dans la plupart
des politiques de santé et la (faible) reconnaissance jusqu’ici apportée dans
certains pays aux stratégies qui s’y rattachent est aujourd’hui menacée. Il faut
bien dire que, derrière les inégalités de santé, se cachent – de plus en plus mal –
de puissants intérêts économiques mondialisés.
Des chercheurs, des acteurs continuent à analyser, démontrer, interpeller, tout en
développant sur le terrain des projets locaux visant à diminuer les inégalités de
santé – ou, le plus souvent, à en atténuer les effets. Ils sont face à deux grands défis :
le premier est de garder dynamisme et espoir dans un contexte de précarisationcroissante sur lequel ils ont peu de prise, et qui frappe non seulement les publics
avec lesquels ils travaillent mais aussi leurs propres institutions, leur propre
avenir. Le deuxième, lié au premier, c’est de développer, à côté de l’aide et du
soutien, une lecture critique des mécanismes, des politiques qui engendrent la
pauvreté et l’exclusion ; de ne pas oublier, face aux discours et aux politiques qui
tendent à « blâmer la victime » – les parents « déficients », les allocataires sociaux
« irresponsables » – que « les bébés pauvres (…) sont les enfants de parents
pauvres, de travailleurs-euses aux salaires bloqués, dégraissés (de leur emploi)
puis dégressés (de leur allocation de chômage) ; des « isolé-e-s » empêché-e-s
de sortir la tête hors de l’eau en essayant de diminuer certaines charges par la
colocation, qui les ferait chuter au statut de cohabitant avec réduction de revenus
à la clé ; des mères seules contraintes à courir d’un boulot sous-payé à une crèche
où il n’y a plus de place ; et tous ces « assistés » qu’on ne cesse de fustiger en
étranglant financièrement les institutions censées leur venir en aide. »2.
Les contributions de ce dossier apportent différents types d’éclairages, et elles
sont présentées en quatre chapitres :
• Quelques balises : où l’on situe le bien-être de l’enfant dans une perspective large et
multidimensionnelle, en regard avec les données de santé publiques et la parole des
familles du Quart-Monde ;
• L’approche des familles, premier entourage de l’enfant ; des intervenants qui tentent,
de manières diverses, de soutenir les ressources des familles en situation de précarité et
de pauvreté ;
• Un aperçu des structures entourant la petite enfance et de leurs lacunes, ce qui suscite
l’interpellation des pouvoirs publics ;
• Enfin pour terminer, des pistes novatrices et participatives, sur la manière de développer
la ville au bénéfice de tous en partant d’une attention à l’enfant.
- La qualité des
services de santé
entourant la naissance
a été abordée, sous
l’angle du bien-être
global, dans d’autres
articles de Santé
conjuguée, notamment
dans le n° 57 de
juillet 2011 : « Lieux
d’accueil de la petite
enfance, carrefours du
lien social », Quentin
Verniers ; « Pour une
naissance à visage
humain, en toute
simplicité », Caroline
Lévesque ; et dans le
n°62 d’octobre 2012
: « Entrer dans la
danse ? Pour un autre
accompagnement de
la naissance »,
Gaëlle Chapoix. - Carte blanche
d’Irène Kaufer
dans La Libre
Belgique du 18
décembre 2013 :
« Viva For Life :
Bons sentiments
et mauvaises
politiques ».
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n° 67 - mars 2014
Les pages ’actualités’ du n° 67
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